Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots,

Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au

hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se

dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu

sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son

érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce

moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied.

«Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors

à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius

jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra,

et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille,

il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre

traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna

Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu

un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît,

et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient

les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or,

d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les

cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître

les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais

il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand

je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique,

connaître les sentiments de mon cœur?»

Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont

dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.--Si sa Seigneurie veut

bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques

conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le

grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»

Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi

profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur

vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth

que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle

immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes

élevées.»--Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un

immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il

laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de

nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos

pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases

il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].

Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant

le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il

lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de

respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux!

En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à

méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les

nobles noms de votre Seigneurie?

--Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant,

et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin

joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms

de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes

cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place

d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux

domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on

remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention

en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous,

daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier

accueil.»

Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient

enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table,

se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui

rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui

des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble

demeure.--Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la

montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre

maison.--Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous

habitez est en vérité un village _abondant en sages_ (Tsy-Hien)! mais,

dites-moi, quelle est votre profession?--Je coupe du bois dans la

forêt pour gagner ma vie.--Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya,

avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses

qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances

que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une

renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne

cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le

palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent

passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts

et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et

des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose

désapprouver votre conduite, docteur.--Seigneur, répondit le bûcheron,

je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui

n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il

faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins

quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être

élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais

pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété

filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous

distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques

verres.

Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était

choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci

avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui

demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?--Déjà j'en ai

laissé passer vingt-sept.--Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya;

si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le

titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui

a conquis mon amitié en appréciant la musique!--Grand homme, objecta

le bûcheron, vous vous laissez égarer.--N'avez-vous pas à la cour un

nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un

pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de

l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser

si bas!--Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il

y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné;

d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par

le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en

féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes

pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune

et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»

Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette,

et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la

cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les

lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de _frère aîné,_ celui

de _frère cadet_ appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux.

Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité,

pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se

démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en

burent encore une coupe.

Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses

instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets.

Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à

cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence

d'âge. Car, on dit avec raison:

Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les

sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,

Et l'ami qui vous a _connu par l'effet des sons_ écoute vos

paroles long-temps et avec une oreille favorable.

Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la

lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est

parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les

cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la

voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le

grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant

sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi

notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si

tôt!»

A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent

goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait

le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec

respect.

Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et

indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu

vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir

près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans

sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?--Hélas! répondit

Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre

volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont

vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!--Eh bien! ajouta

Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure,

allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre

frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez

exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des

rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.

--Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer

à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un

engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout

demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne

m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre

en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre

jeune frère un plus grand crime encore!--Vos paroles pleines de sens,

répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année

prochaine je reviendrai vous voir.--A quelle époque de cette prochaine

année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?--Ecoutez,

répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a

commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le

seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous

rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain

jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes

promesses, ne me tenez plus pour un sage.»

Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu

où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous,

et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure

ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord

du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y

manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de

mon frère.»

Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son

domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans

prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à

son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils,

faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos

honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme

la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas

dédaigner de faibles présents!»

Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit

un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il

parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte,

jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau

la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la

rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se

séparèrent les yeux humides.

Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons

de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son

voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et

les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait

occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après

quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de

voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le

seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait

bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char

sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé

rendit compte de sa mission au souverain.

Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient

succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein

d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans

songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher,

il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces.

Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya,

disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit

route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée

qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait

arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.

Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de

l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on

était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il

sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait

eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le

bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de

l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.

La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers

la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé

devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store

de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer

sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation

de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute

cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors

lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie

soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit

se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois,

époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait

de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il

donc manqué à sa promesse?

Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je

comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il

passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est

pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère

m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui

a été émouvoir le cœur de l'ami _qui m'a connu par les sons_, cette

nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il

ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda

qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums

furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant

l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il

rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec

un accent de douleur.

Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son

si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon

jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé

de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce

sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de

piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer

de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux

que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute

les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas

venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même

sur le rivage m'informer de mon frère.»

Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit

dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la

nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et

l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se

dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre

du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne.

Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête

dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite

que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après

s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon

frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les

frais des cérémonies funèbres.»

Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la

direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix

lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.--«Seigneur,

demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?--Ici la montagne

se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers

le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du

couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui

présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit

au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un

qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous

pourrons continuer notre marche.»

Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit

domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande

route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe

pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à

un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses

vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un

bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il

s'avance à pas lents.

A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec

respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose

à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton

de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur,

que daignez-vous ordonner?--Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya,

et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de

Tsy-Hien.--Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de

droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du

village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de

la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez

à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la

route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du

village, votre Seigneurie veut aller?»

Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec

étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence,

lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour

où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y

avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce

celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être

mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.

«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des

réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous

adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux

villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis

vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez

long-temps.

--Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces

deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de

paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite,

fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années

dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y

a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit

habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes

amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous

informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me

dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.--Je désirerais

aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.--Quoi!

interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous

voir dans cette maison?--Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»

A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes

commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et

d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était

mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du

bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya,

haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant,

ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe

donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des

livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de

connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper

le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par

un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint

languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques

mois, il mourut....»

Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes

s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme

si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés

avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le

vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit

domestique quel personnage était son maître!--L'enfant se pencha et dit

à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!

--Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est

l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir

recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la

douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il

s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je

t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus

qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si

supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»

Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya

eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec

la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable

Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui

munissait à son fils?»--Puis interpellant alors le vieux paysan du nom

de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore

dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la

ville, dans le cimetière.

--Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit

le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa

pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant

d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir

jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir

envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le

dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du

Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse

qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.--Et moi, je n'ai pas voulu

mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par

lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement

élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui,

voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris

quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe,

quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.

Choix de contes et nouvelles traduits du chinois · 第 15 / 16 段