il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant
que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est
venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard
métamorphosé!--Et que disait cette lettre?--Vous savez, continua
Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur,
en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan;
là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà
pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils
ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a
deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère
aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort
de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter
avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou
voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même
l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès
le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant
là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant
que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre
précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante,
et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà;
mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui
s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles;
car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était
plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de
rire que de se fâcher à tout le monde.
Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir
Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors
sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du
mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays
de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis,
et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en
vouloir trop.
Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en
convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du
Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le
surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait
dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.
Le serpent rampe, le tigre bondit, chacun selon l'espèce
à laquelle il appartient,
Les Renards possèdent des livres divins, auxquels ils attachent
un grand prix:
La maison a été détruite, les biens ont laissé une place
vide, le livre même a disparu;
Mais aujourd'hui on rit encore de Wang-Tchin, et on en
rira dans mille ans.
[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
[2] Il a été question de la rébellion de Ngan-Lo-Chan, dans la Nouvelle
de Ly-Taï-Pe.
[3] Il s'agit ici d'un arbalète à lancer les balles.
[4] Nom que l'on donne en chinois à une ancienne écriture dont les
caractères ressemblent à ces animaux.
[5] Les régions inférieures.
[6] Le mot chinois Kouang-Tse, répond à l'anglais Kidnapper: celui qui
vole des êtres humains.
LE LUTH BRISÉ.
NOUVELLE HISTORIQUE.
On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
de Pao et de Cho;
Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
des sentiments de haine,
On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
un cœur sincère.
Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire
a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus
célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya.
Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie
des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils
gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le
bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le
traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que
son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les
révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier,
son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge
au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux
individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment
ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés,
des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux
personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les
désigne par l'expression _tchy-ki_, c'est-à-dire, _qui vous connaît à
fond_. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie,
sont appelés _tchy-sin, intimes de cœur_. Si c'est simplement le son
de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter
de l'affection, cela s'appelle _tchy-yn, se connaître par l'effet des
sons_. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque,
rentrent sous la dénomination générale d'amis, _siang-tchy._
Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons
raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez
vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre
cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:
Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
l'autre l'écoute;
Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
alors il ne pourra se faire entendre.
Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de
Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire,
vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était
Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire
de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de
King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures
le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de
Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade
près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette
mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il
était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que
lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le
pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de
faire route par terre, aller dans sa ville natale.
Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître
les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita
magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.
Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2];
Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux
tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses
parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle
son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose
s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie,
Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or,
des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre
chevaux.
Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal;
et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si
beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un
violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut
de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un
grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou:
«Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité
que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui
convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous
prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager
serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit
favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de
mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement
destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de
provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux
embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes,
des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi
préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en
foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs
adieux.
Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
rivières éloignées!
Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya
jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts
et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues
transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser
toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre,
et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux
arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était
alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division
de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un
vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à
torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des
bateaux fit porter une ancre sur le rivage.
Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent,
la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis
alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie,
son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya
était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des
parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth
pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.
Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth
dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit
la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de
jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les
notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth
se brisa.
Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau
quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent
et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter
l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte
d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»
L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est
déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne
bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en
musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait
la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde;
or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être
qui connaisse et comprenne cet instrument? non.--Voici ce que c'est.
Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un
bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure
avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me
dévaliser.--Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille
avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous
l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura
quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»
Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes
des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt
du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O
vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes,
car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le
rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers
sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait
avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri,
et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il
a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à
juger les sons du luth.
--Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la
montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!--Mais enfin,
que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se
retirer.»
--Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une
voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne
sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il
y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à
la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui
excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier
vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de
ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner
votre luth.»
Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit,
Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont
jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut
d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il
revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie,
et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la
rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez
long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à
l'heure en m'accompagnant.
--Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu
prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de
répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de
Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin,
et les voici:
Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
rues pauvres et obscures....
»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée,
et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le
rappelle, et le voici:
Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
des siècles infinis.
Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il,
assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a
trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser
ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et
d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus
longuement dans la cabine.
Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau.
C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce
de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans
sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de
bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds
se cachaient dans des souliers de paille.
Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs
paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent
en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois,
lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous
présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le
parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme
il convient à un honorable magistrat.»
Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez
un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller
voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui
resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers
étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique
de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la
ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance.
Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les
habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela
à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille,
en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions
il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un
magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour
du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut,
et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente
mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays
de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre
bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui
rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le
corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron
dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main
à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de
tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique
dressa un petit banc à l'extrémité de la table.
Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger,
Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps
de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».
Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il
s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu
choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et
prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis
quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque
Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à
l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon
luth?»
Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur,
reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel
lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont
les ressources et les beautés de cet instrument?»
Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer
que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il,
jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»
Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la
parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre
habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de
son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher
votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.--Oh! reprit Pe-Ya
en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à
ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner
l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice
de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait
fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!
--Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme
va sans se gêner donner son explication en détail.--Cet instrument,
c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des
cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre _Ou-Tong_; le phénix
aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le
roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche
que sur l'arbre _Ou-Tong_, ne boit qu'aux sources pures d'une eau
douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités
sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces
éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir
des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre;
dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères
célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel,
la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand
il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop
clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure
ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta
comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire,
qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux
qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors
il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper
pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux _soixante-douze
heou_ (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre
pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et
un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile,
Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit
dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma
Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361
degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait
les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées
par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces
seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont
ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la
ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le
nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit _bassin du Dragon_; le
plus court, _étang du Phénix:_ tous les deux ont des chevilles de jade
et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze
lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune
intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les
cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au
fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme
(qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de
Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les
vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne
des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou
ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince
Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants
et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de
Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier
Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux
dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait
un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang.
L'instrument en compta alors sept.
Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans
lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes
qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand
froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui
suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.
Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue
de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui
préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses
vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des
parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la
musique.
Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet
instrument?--Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques,
harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et
l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus
beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à
l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents
frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables
vertus de l'harmonie!