me prosterner devant le tombeau.--Puis il dit à son petit serviteur
de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina
en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui
marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs
regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin
(à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux,
et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent
par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un
esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges.
Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il
vous dit un éternel adieu.»--A ces mots la voix lui manqua, et il
éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les
montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs
ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches
voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous
accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand
ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait
des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour
du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru
n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter
l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui
couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant
le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient
sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu
les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se
dispersèrent avec des éclats de rire.
«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais
par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus
profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en
riant?--Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les
sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la
joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!--Puisqu'il en est ainsi,
reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans
la connaissance de cet art?--Dans ma jeunesse, répondit le vieillard,
je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai
passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus
capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
--A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes
destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les
réciter, prêtez l'oreille.»
Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya
répéta les lignes suivantes:
Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
Aujourd'hui je revenais pour le voir:
Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
musique,
Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!
Oh! chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
joues;
J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
douloureux!
Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
liens d'une amitié pure et précieuse!
Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
mon luth,
Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son
vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant
l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on
déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet
de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son
luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
compagnons et des amis;
Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
trop difficile.
«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!--Dans quelle
partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda
Pe-Ya.--Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est
la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette
question?--Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya,
je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi
quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part
servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on
puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu
où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions,
je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays
natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa
respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où
ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et
moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer
comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina
devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky
répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour
s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à
son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
efforts.
Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
dans l'oubli;
Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
du luth brisé.
[1] Vers 690 avant J.-C.
[2] Mot à mot, un pays où croissent le mûrier et l'osier.
[3] Les Chinois toujours minutieux divisent les quatre saisons (Se-Chy)
en deux parties, qui forment les huit _Tsie_.
[4] L'étiquette chinoise exige qu'on décline ses noms avant de prendre
un siège.
[5] Fo-Hi apparaît dans les annales de la Chine à la fin des temps
fabuleux et à l'aurore des temps semi-historiques. Les auteurs
chinois lui attribuent les premiers éléments de leur civilisation et
l'invention de la plupart des instruments et ustensiles encore employés
dans les cérémonies.
[6] Les trois premiers Empereurs dont s'occupent les livres sacrés des
Chinois. Leurs trois règnes s'étendent de 2277 à 2205 avant J.-C.
[7] 1134 avant J.-C.
[8] Ce genre de conversation entre deux lettrés a sans doute plus
d'attrait pour l'habitant du _céleste Empire_ que pour le lecteur
français: toutefois, ces passages font connaître quelle importance
les Chinois attachent à leur histoire, et avec quel soin ils étudient
les plus anciennes traditions de leur pays. Ces phrases sont toujours
écrites dans un style serré et soutenu, ce qui est pour le traducteur
une difficulté de plus.
[9] La rencontre de Pe-Ya et du bûcheron a eu lieu, comme on l'a vu, en
automne; le mot _printemps_ est sans doute appelé par la rime du vers
suivant: _Tchun_ printemps, et _Kun_ sage.
FIN.