Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son

serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce

pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale

une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort

prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en

me présentant devant vous en habit de deuil?--Quoi! reprit la vieille

dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous

porter une lettre à la capitale?--Mais enfin, il y a un mois, ce

Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait

telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté

deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller

rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu

mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis

accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»

Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une

merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement

semblable à celui-ci?

Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il,

ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est

un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!--Et bien!

interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que

je voie si l'écriture est de moi,--Eh! si ce n'eût été l'écriture de

ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?»

Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde....

C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace

de caractère?--Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux

ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à

parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où

donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»--Hélas!

répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant

de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille

toute blanche?--Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours

incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une

seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé

votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive

qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un

faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe,

et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le

papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles

diaboliques?

Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était

allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi

furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté

à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand

est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?»

Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité,

voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois

dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient

restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé

Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier

ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous

avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan,

et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant

vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après

nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour

faire notre entrée dans Tchang-Ngan.--Et vous dites encore que votre

domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»

Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire,

s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit

chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce

que je vous ai jamais envoyé une lettre?--Mais enfin, reprit sa mère,

est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je

veux l'interroger!--Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin,

mais il ne tardera pas à rentrer.»

Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs

regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant,

vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs

gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses

compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve

en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du

bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent

qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours

précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans

le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire

d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre.

«Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours

derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu

sois si bien rétabli aujourd'hui?--C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo,

avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez

perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous

donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un

œil?--Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques,

il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est

là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et

cours te présenter devant elle.»

A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre

maître vit encore! elle est ici!--Mais, répondirent les domestiques, où

serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»--Ouang-Fo, n'en croyait

rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va

se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître

l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est

ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour

paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment

pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus

convenable, se prosterner devant la mère de son maître.

Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde

attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est

venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et

celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre

fois, ce n'était pas lui!--Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la

lettre, l'ouvre, jette un regard, ...--ce n'était ni plus ni moins

qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!

Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait

s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours.

Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des

deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait

craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on

était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin

lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de

sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu

Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce

mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit

être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer

de moi!--Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.»

Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé

dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la

cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que

cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre

son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses

intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»

A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se

mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens

de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans

l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille

séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu

deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!

--Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences

de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près

de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent

encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant

d'infortunes!--Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel

point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti

sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et

encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?--Nos biens de la

capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire!

et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore

d'aller au Kiang-Tong.

--Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de

Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter

maintenant?--Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang,

nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de

nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du

bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis

naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient

dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont

brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement;

aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans

l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la

défaite.

Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les

gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il

loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler

cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme,

il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces

interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin,

dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse

dans son intérieur.

Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils

avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce

retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure

fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en

bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.

Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à

surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu

qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et

majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce

qu'il aperçut c'était:

Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel

qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre

tout son corps est une robe de soie verte comme celles des

Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux

de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de

soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture

au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie

semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle

en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect

est imposant; toute sa personne respire une élégance qui

n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement

sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume

glacée.--Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux,

c'est au moins un monarque parmi les hommes!

L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis

qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère

Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il

s'est porté depuis leur séparation.--«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en

répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu

me chercher ici.--Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay,

pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés

s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été

enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je

pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et

ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un

abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y

avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir

nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère

vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant

précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici,

j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais

les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté

votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé,

aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais

enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi

donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas

encore habitable?

--Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin;

en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures

en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans

l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques

avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut

que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble

de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se

jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et

lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais

à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»--Et

Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis

en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la

bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.

Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de

Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa

maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la

jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande

salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils

avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en

lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient

résultés.

«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps

anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont

assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres

animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et

vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient

en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur

livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner

leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus

pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé?

et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.--Bien ... mais

pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les

égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec

des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment

leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur

demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce

livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon

le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos

affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser

que vous seul.--C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit

l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et

voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»

Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne

répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et

ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères

est-il écrit?--Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais

qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un

caractère que je connaisse!--Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda

Wang-Tsay.--En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette

idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être

il sera plus habile, qui sait!...--Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que

ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je

serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange;

voilà tout.»

Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de

son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du

haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères

comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint

dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers,

c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains

ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu....

Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.

Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de

l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où

vas-tu!»--Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard

se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main

vigoureuse.--Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées.

Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué

vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa

première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut

comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison

courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de

tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.

Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin

était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième

rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de

l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un

vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit;

et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû

voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté

de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie

de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la

longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria:

«Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre

jeune frère est ici.»

En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur

ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient

devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux

domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux

Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des

ailes.

Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse,

mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine

de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc

tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne

vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la

colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et

il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa

poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par

le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se

métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:

C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris

l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de

nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de

jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de

bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante

rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie,

représentait les longs fils de soie violette suspendus à

la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du

papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales,

deux vieilles écorces de sapin.

Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient

présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un

esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore,

qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré

n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»--Ainsi disaient les

domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées

et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de

fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un

médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.

Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant

dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un

voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard,

Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa

tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du

Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être

le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le

Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à

deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour

l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me

vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer

à ma mère!»--Mais les gens de la maison continuaient leur aimable

réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay

ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et

colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets,

et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa

plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la

porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay

et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as

repris ton livre, que viens-tu faire ici?»

Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la

colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de

sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant

ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille

dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit

précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande

la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les

domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître,

il entre, il avance malgré tout!--Quoi! serait-il vrai?» s'écria à

son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son

fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette

précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses

pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques,

me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des

bâtons?--Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?--Oui, je suis l'enfant

que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il

donc un faux Wang-Tsay?»

Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent

apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors

que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les

serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et

lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda

encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des

Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se

rétablissait pas du tout.

Choix de contes et nouvelles traduits du chinois · 第 13 / 16 段