des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.--Et sur ce
livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je
obtenir d'y jeter un coup-d'œil?--Oh! c'est un livre bien étrange,
ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.»
Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre
mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt
à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le
petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans,
arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger
était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança
droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il
s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir
ici! et vous ne le chassez pas?»
A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait
être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée,
et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit
menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa
forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.--Wang-Tchin
le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons,
mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur.
C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas
de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir;
le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de
Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant
de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus
s'en occuper.
«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils,
qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son
livre.--Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier,
je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce
que vous leur avez pris!--Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure
du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de
railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette
maudite bête, et tout sera dit.»
Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient
les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la
tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails:
ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la
langue sèche.
Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement
pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce
Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait
être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec
tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on
entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi
vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma
reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous
arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets
pour l'avenir.»
Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il
se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et
pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre
tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte,
il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef.
«Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa
Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la
traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et
le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour
l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai
prendre mes mesures.»
Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme
auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs
reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous,
jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le
lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous
ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à
quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini!
Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera
bien temps alors de vous repentir!»
Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût
suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout
eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux,
il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard
surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le
ruiner de fond en comble. On dit avec raison:
Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien,
Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous
verserez des larmes!
Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent
chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la
capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il
voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les
places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était
plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence!
Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue
plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta
dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit,
ni abri.--Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une
hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher
des nouvelles de sa famille.
Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée,
chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son
souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est
blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le
visage.--«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer
dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne
fût plus qu'un amas de décombres!--Hélas! il ne me reste plus de
demeure.--Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les
parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le
père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont
été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si,
nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe
nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants
jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune
affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison
et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens
que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous
retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de
vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par
le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante
maison.»
Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il
acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce
qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et
vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi,
lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme
qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil
de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet
homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près
de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet
individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.
«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de
deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de
répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher
jusqu'à extinction.--Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce
costume.--Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au
fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre
et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la
décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet
contenait ce qui suit:
Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la
seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée
d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée
gravement malade. La médecine et les prières restent
sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le
livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres,
et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je
m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année
fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un
pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère,
puissiez me rendre les derniers devoirs!--J'en ressens une
profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie
dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi
que les rebellions sont flagrantes, je crains que la
capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de
tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi,
à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux
laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus
que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin
des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps
pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le
Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs
des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs,
combien il serait difficile de fonder à la capitale une
maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi
n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos
intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en
repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau
dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres,
vous attireriez sur vous une série de malheurs dans
lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les
sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez
au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne
serions pas réunis.
Lisez et retenez ceci.
A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais,
en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne
splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la
douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère
au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis
arriver à temps! Tout est fini!--Mes regrets sont impuissants!» Après
s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère
ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure
dernière.--«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté
ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez
ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues
pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale
éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette
tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut
abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des
funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par
vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé,
une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon
maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre
dame ne pourrait fermer les yeux en paix.--Oserais-je ne pas accomplir
les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays
de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la
capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a
de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»--Et aussitôt il s'empressa
de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le
cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du
sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses
terres.
Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou
objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre
et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois
entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait
mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient
restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il
écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent
dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen.
Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit
encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne
doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir
près des siens!--Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à
présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont
superflues!»--Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.
Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de
Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance,
et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur
ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les
dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point
égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il
se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur;
à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et
creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut
achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de
Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles,
au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong,
impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies
funèbres. Hélas!
Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
lui cause bien des regrets!
Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
en retournant à l'est.
C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
des rêves brillants,
Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
comme aux nues argentées qui se déroulent.
II.
Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons
à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de
Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée
aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits
dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur
époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux
ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint
annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait
de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux
dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci,
frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur.
On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais
sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent
la lettre et y lurent ce qui suit:
Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la
protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui
d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait
une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur,
rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le
passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de
bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge,
qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois
bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention,
car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai
déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à
laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée,
je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre
cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez
reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons
achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale
avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de
frivoles détails; le temps où je dois partir pour le
Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis,
cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement
utile de vous annoncer.
Tchin vous salue mille fois.
Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles
ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce
qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la
peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi
de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà
ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la
capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les
parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions,
l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il
s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi
vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers,
d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient
restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets
précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens
de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les
seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»
Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction
des deux dames.
«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore
Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la
protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons
assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu,
il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler
nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir,
les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et
les appointements aillent toujours croissant.»--Puis elles ajoutèrent
en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question
dans la lettre, qu'est-ce?--C'est un ami de mon maître, répondit le
domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais
jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon
fils.--C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon
mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»
Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que
l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de
son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse.
La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi
fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos,
au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les
dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien
quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne
pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur,
afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se
mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque
voulue au lieu de sa charge?»
Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle
écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont
il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après
le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce
qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et
ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte
de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en
fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers
articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea
un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un
bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche.
Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du
matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des
visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et
l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.
S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le
Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang,
le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale.
Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur
maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et
cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
a lieu de s'affliger!
Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
au-devant de nous?
Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
joie par des chants et des danses:
Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
de la capitale.
Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à
la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins
d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là,
il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de
somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du
fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte
de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il
voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.--Il regarde ...
c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont
quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris
et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!--Le bateau marche
toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point
des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le
laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi
se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma
mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il
était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui
ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors
du balcon et regarde.--Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et
scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il
s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant
tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une
seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment
cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est
revêtu?»--Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers
le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière,
avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent
de leurs propres yeux.
Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa
mère vivante devant lui!--A cette vue, il arrache en toute hâte ses
vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres
habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa
maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre.
Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à
bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du
pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans
plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.--La mère de
Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis
aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»