sur ses gardes avec attention. Les pièces principales
sont au centre, les plus faibles sur les côtés, les
moyennes protègent les ailes de l'armée; telle est la loi
invariable qui préside à la disposition des forces. Cette
loi dit: il vaut mieux sacrifier un pion que de perdre
une pièce importante[15]. Tout en attaquant à gauche,
veillez à votre droite. Si vous harcelez l'arrière-garde
de l'ennemi, songez à défendre les premières lignes. Car
si vous êtes victorieux sur les premiers rangs, vous le
serez sur les derniers. Ce sont deux membres d'un même
corps, qui pour être vivants, demandent à ne pas être
séparés, et cependant pour les conserver, ne les faites
pas trop dépendre l'un de l'autre. N'affaiblissez pas
votre jeu en l'éparpillant trop; en le serrant trop aussi
vous l'embarassez. Plutôt que de tenir aveuglement à un
pion et de chercher à le sauver à tout prix, sacrifiez-le
et vous vous en trouverez bien; plutôt que de ne rien
risquer et de rester en ligne, consolidez votre jeu, et
réparez vos pertes. Si l'adversaire est en force et nous
trop affaiblis, songeons à défendre notre vie. Si au
contraire, l'ennemi est réduit à quelques pièces, et nous
bien affermis, sachons tirer parti de notre puissance.
Le bon joueur, quand il combat, n'est point querelleur;
le bon joueur, quand il range son armée, n'éprouve aucune
crainte; le bon joueur, quand on le serre de près, n'est
pas battu pour cela; le bon joueur, quand il perd, ne
se trouble pas. La partie, commencée avec des pièces
disposées en bon ordre, se termine par une éclatante
victoire. Réparer ses pertes, quand l'ennemi ne vous
attaque pas, c'est le vrai moyen de préparer une attaque
furtive. Abandonner les pièces minimes, sans trop chercher
à les sauver, c'est la pensée d'un plan d'une haute
portée. Le joueur qui touche une pièce à l'aventure, sans
réflexion, c'est un homme qui ne sait pas calculer ses
coups; répondre à l'attaque de l'adversaire, sans songer
s'il tend un piège, c'est le moyen d'être battu. Les vers
disent: «doucement, attention, comme lorsque vous entrez
dans la vallée obscure!...»
Cependant comme Taï-Tsong et son ministre étaient assis à la table
de jeu, l'heure de midi trois minutes les surprit: la partie n'était
point encore achevée; Oey-Tching laissa tout à coup tomber sa tête sur
le damier et s'endormit d'un sommeil profond. A cette vue l'Empereur
se mit à sourire et dit: «Mon sage ministre a l'esprit fatigué, tant
il s'occupe avec ardeur des intérêts de l'empire; il a épuisé ses
forces à établir la division des provinces, voilà pourquoi le sommeil
l'a subitement vaincu!» Il le laissa donc dormir à son aise, sans
l'appeler, ni l'éveiller.
Oey-Tching ne tarda pas à revenir à lui, puis il se jeta aux pieds de
son Empereur, en s'écriant: «Sire, votre sujet a mérité mille fois la
mort, il est mille fois coupable! le sommeil l'a accablé, et il n'a su
ce qu'il faisait! Doit-il espérer que le souverain daignera pardonner à
son sujet ce manque de respect.
--»Et en quoi, répondit Taï-Tsong, m'avez-vous manqué de respect,
relevez-vous!»
Or, la partie qui avait été brusquement interrompue, et demeurait
inachevée, il la continua de nouveau avec Oey-Tching qui exprimait à
haute voix combien il était touché de tant d'indulgence. Cependant
comme l'Empereur tournant un pion entre ses doigts, cherchait à le
placer sur le damier, de grands cris se firent entendre aux portes du
palais; aussitôt Tsin-Cho-Pao et Yu-Meou-Kong apportèrent une tête
de Dragon toute sanglante, qu'ils déposèrent aux pieds du prince, en
disant: «Sire, on a vu des mers manquer d'eau, des fleuves se sécher,
mais une aventure aussi étrange que celle-ci, jamais on n'en a entendu
parler!
--»Et comment la chose s'est-elle passée, demandèrent à la fois le
prince et son ministre, en se levant de leurs sièges?
--»C'est à quelques pas d'ici, au sud du palais, répondirent les deux
chefs des gardes, dans telle rue, que cette tête de Dragon est venue
tomber au milieu d'un nuage, votre ministre n'osera vous refuser des
explications à ce sujet.»
-» Et qu'avez-vous à m'apprendre,» lui demanda l'Empereur tout effrayé?
A ces mois Oey-Tching se tourna vers son souverain, frappa la terre de
son front, et dit: «Sire, c'est la tête du Dragon que j'ai décapité en
rêve.»
Cette réponse frappa de stupeur le grand prince de la dynastie des
Tang. «Mais, s'écria-t-il, pendant que mon sage ministre dormait, il
n'a pas remué, il n'a fait aucun mouvement, il n'avait pas de glaive
près de lui! comment donc a-t-il pu exécuter ce Dragon?»
Le ministre répondit de la manière suivante: «Grand prince, votre sujet,
Tout en étant devant son souverain, s'est éloigné de lui
dans un rêve; bien qu'il fût assis près de son Empereur
devant une partie commencée, ses yeux s'étant voilés
et obscurcis, il est parti en songe bien loin, dans un
nuage; ses esprits sortis de son corps ont pris leur vol
librement; l'être surnaturel était captif dans la tour du
Dragon coupé par morceaux; là, les guerriers célestes le
tenaient lié et garotté. Alors, sire, votre sujet lui a
dit: «Tu t'es révolté contre les lois du ciel, ton crime
mérite la mort, et j'ai reçu du Dieu suprême l'ordre
d'exécuter la sentence.» A ces mots le Dragon gémit et
se désola, et votre sujet ranima ses propres esprits; le
Dragon versa des larmes et sanglota, puis il retira ses
griffes, coucha ses écailles et s'offrit volontiers à la
mort.
Votre sujet reprit donc un nouveau courage; après avoir
retroussé sa robe, et marché quelques pas, il leva son
glaive étincelant, et d'un seul coup la sentence fut
exécutée: voilà pourquoi la tête est venue tomber ici, en
roulant à travers l'espace.»
[1] Cette légende, tirée du roman bouddhique Sy-Yeou-Ki cité plus haut,
remplace dans l'édition in.-8.° de la bibliothèque de l'Arsenal celle
du _Bonze sauvé des eaux,_ insérée dans l'in-18. Au reste, le premier
alinéa est le seul point de ressemblance qui existe entre ces deux
histoires.
[2] Si-Che, femme plus célèbre par sa beauté que par sa vertu, souvent
citée par les poètes et les romanciers.
[3] Ce langage cabalistique n'est pas plus intelligible en chinois
qu'en français, cependant on y retrouve une allusion à ce qui va suivre.
[4] Wang-Oey est un écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des
Tang.
[5] Kwei-Ko, célèbre devin du temps de la dynastie des Tsin; il vivait
retiré du monde, et allait souvent sur le mont Yun-Mong-Chan cueillir
des herbes médicinales: il forma plusieurs disciples et devint immortel.
[6] Rivière du Tse-Tcheou dans le Chen-Sy: on sait que les Chinois
délaient leurs bâtons d'encre sur une pierre plate.
[7] Les huit Kwas ou diagrammes inventés par Fô-Hi, ou plutôt vus par
lui sur le dos du Dragon dans les temps fabuleux (3468 avant J.-C.);
ils représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu,
les nuées, les eaux, le vent. Ce sont les combinaisons d'une ligne
horizontale entière ou coupée, modifiée de huit façons, et dont la
multiplication donne 64.
[8] Ces expressions ne représentent pas exactement les mesures
chinoises, mais elles ont l'avantage d'exprimer des valeurs connues.
[9] De nos jours, dit en marge l'éditeur chinois, est-il un seul devin
qui ne soit aussi un fou et ne débite des impertinences?
[10] Phénix et Dragon sont des épithètes des choses qui appartiennent à
l'Empereur.
[11] Paravent derrière lequel sa Majesté se tient assise pendant
l'audience.
[12] L'Empereur Yao, qui commença à régner l'an 2357 avant J.-C.,
associa à l'empire Yu-Chun, étranger à sa famille, mais admis à cet
honneur à cause de ses vertus, et à l'exclusion de l'héritier du trône
que des vices éloignèrent de la succession. Le souvenir de ces deux
personnages qui apparaissent à l'aurore de l'histoire est resté cher
aux Chinois.
[13] Le texte dit: _crier comme la montagne_. Le Sse-Ki rapporte que le
grand maître des cérémonies étant, dans une circonstance solennelle,
monté sur la montagne sacrée du milieu (il y en eut cinq sous les
Tcheou), les officiers subalternes restés en bas entendirent un bruit
qui semblait sortir de la montagne et imiter le son de _Wan-Souy,_ dix
mille années à l'Empereur!
[14] Le fouet dont on se sert pour écarter la foule devant le cortège.
[15] L'éditeur chinois dit en marge: le monde est un damier, les hommes
en sont les pièces; il n'y a que les mots de changés.
LES RENARDS-FÉES.
CONTE TAO-SSE.
I.
Sous le règne de Hiouan-Tsong[1] de la dynastie des Tang, vivait un
jeune homme originaire de la capitale, dont le nom de famille était
Wang et le petit nom Tchin: peu versé dans la connaissance des livres
classiques et historiques, et très superficiellement instruit en
littérature, il aimait le vin et la bonne chère, et il maniait l'épée
avec un rare talent; son occupation favorite était de courir à cheval
armé de son arbalète.
Wang perdit son père de bonne heure, et comme il ne lui restait plus
que sa mère, il se maria. Son jeune frère nommé Wang-Tsay était d'une
force extraordinaire et ne rencontrait jamais de rivaux dans les
exercices militaires: ce Wang-Tsay prit du service dans les gardes
particulières de l'Empereur et ne songea point à se marier. Ces deux
jeunes gens jouissaient d'une fortune brillante, un grand nombre de
serviteurs obéissaient à leurs ordres; ils se trouvaient dans une
position assurée et tranquille qui promettait la joie et le bonheur.
Mais tout à coup vint à éclater la révolte de Ngan-Lo-Chan[2]; le
défilé de Tong-Kwan, entre les monts Hoa-Chan et le fleuve Jaune,
s'étant trouvé dépourvu de garnison, Hiouan-Tsong se retira dans
l'ouest, et Wang-Tsay fit partie de l'escorte qui accompagna
l'Empereur fugitif. Quant à Wang-Tchin, pensant qu'il n'y avait plus
moyen de rester sur le même pied dans la capitale tombée au pouvoir
des rebelles, il abandonna ses propriétés, réunit tous les objets
susceptibles d'être emportés, puis emmena avec lui sa mère, son épouse
et les gens de sa maison; ils allèrent dans le Kiang-Nan se mettre à
l'abri des troubles. Là, Wang-Tchin s'établit dans l'arrondissement
de Hang-Tcheou, au village de Siao-Chouy-Ouan (l'anse de la petite
rivière), et passa ses jours à prendre soin des terres qu'il avait
achetées autour de sa nouvelle demeure.
Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise
par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles;
il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour
apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en
état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son
projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir
fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec
lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit
par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le
Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait
Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux
fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du
sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les
brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons
très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et
d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour
continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter
son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant
ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les
montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin;
ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui
sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu.
Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et
la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville
et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se
trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un
rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
Les sommets élancés des collines que les forêts
enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques
dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des
rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la
rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son
vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées;
des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme
et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de
toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts
perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour
l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant;
les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les
villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu
de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les
fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les
oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls
cette solitude de leurs cris.
Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes
et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son
cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu
à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui
ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde....
Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui,
appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre
écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient
deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment
prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe
leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»--Et
là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève
tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la
meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac
et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec
la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son
plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante.
Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour
eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la
lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la
tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle
était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu
de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.
L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et
s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour
ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle
de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des
jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort.
Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de
ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages
étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous
parfaitement indéchiffrables pour lui.
«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce
qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour
consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance
des écritures anciennes.»--Aussitôt il cache le manuscrit dans sa
manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui
conduit à la capitale.
Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai;
mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi
terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être
soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires
étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se
manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait
que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du
gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux
qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès
le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au
pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les
verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et
entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le
sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir
froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il
pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.--Les domestiques
eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce
temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait
dans la maison.
«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une
chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?--J'en
ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre
Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus,
allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses
appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite
chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets,
tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien
soignées.
A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de
l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe
de vin.--«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en
deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous
ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en
assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin,
après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa
chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat
demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque
dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans
l'appartement.--«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt
les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son
domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.
Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste
s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait
de la frontière.--«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de
Kiang-Nan.--Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie
n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.--Eh bien! ajouta
Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale;
depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se
retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les
troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont
rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais
réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés;
ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre
première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque
mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier
de l'armée.--Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi,
nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis
venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient
compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre,
ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement
de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de
dire:
Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
l'œil le même spectacle;
Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
disparu!
Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du
dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour
cette nuit?--Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas
combien vous êtes de voyageurs.--Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je
suis seul.»
L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de
bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis
me hasarder à vous recevoir.--Auriez-vous peur, par hasard, que je ne
vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui
vous empêche de m'ouvrir?--Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif
n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant
de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par
laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur
inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé
clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et
puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus
expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage
de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.
--Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je
suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait
appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard
pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour
cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous
reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi
jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en
aura pas un qui ne me reconnaisse.»
Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste
ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois
ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous
formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.--Ne
vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si
vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il
entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je
fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres
et du vin.»--Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle
mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets
commandés.
Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu,
s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec
des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant
lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien
du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont
cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.
--Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.
--Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen,
j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre,
en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre,
mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards
galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de
mon œil gauche est gravement attaquée.
--Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre
Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.--Eh bien!
interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route
aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.
--Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec
vivacité.
--Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un
manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche
de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course.
L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de
mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu
avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.