des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides
alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des
assurances contre ce péril?
--»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en
faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous
contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui
vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.
--»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,
vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles
à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?
--»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous
ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,
demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe
couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa
table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il
réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a
dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,
du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,
je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un
chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et
acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»
Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi
chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était
précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se
trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait
les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le
sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le
petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant
vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!
--»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,
répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est
allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un
pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par
eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et
terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,
devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,
pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les
choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.
Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand
intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi
servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de
galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la
conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»
A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive
à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour
anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les
princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le
crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître
des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse
et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,
modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse
votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans
cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les
pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple
de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce
sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous
en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer
si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de
l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors
il ne faudrait faire de mal à personne.»
Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement
son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta
sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne
portaient les insignes d'aucun grade littéraire.
Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;
il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le
zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier
et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines
de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine
de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa
personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur
verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie
et bonheur!_
D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,
et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,
le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et
bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait
de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel
une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;
bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se
suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'
hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»
A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du
sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses
yeux s'offrent:
Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies
de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses
cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là
sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,
et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des
deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de
son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier
du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son
bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands
pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules
de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un
exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé
par les astrologues; le sorcier sait à fond les six
figures employées dans les divinations, et possède aussi
parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les
lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son
savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau
magique est exposé au midi, il y peut lire clairement
l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers
les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux
aussi nettement que le disque de la lune; les familles
qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les
voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du
malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix
les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et
les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son
nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y
lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.
Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,
Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué
d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de
majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;
on le regardait comme le chef des devins de la capitale.
Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;
après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,
fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire
l'amène prés de lui.
»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de
votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»
Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec
assurance:
Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume
enveloppe lentement les bois comme un réseau: la
divination déclare que demain matin il doit tomber une
pluie bienfaisante.
«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant
long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?
Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de
9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à
3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8
lignes[8].
--»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez
sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez
avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour
prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la
pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous
jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui
est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,
afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»
Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,
décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»
Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale
et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des
eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui
demandèrent ce qu'il en était du devin.
«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est
un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il
raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé
entre l'astronome et lui.
«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le
divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur
absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce
n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,
il est battu complètement.»
Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands
dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette
aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix
qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»
Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un
guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux
et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé
ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et
reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à
travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec
une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des
Dragons y lut ce qui suit:
Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec
lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser
demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante
qui répand partout l'abondance et la fertilité.
Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument
d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé
d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,
mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour
assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes
doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a
le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et
la partie n'est pas gagnée contre lui!
--»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,
il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre
sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la
manière d'anéantir cet effronte bavard.
--»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.
--»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire
tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans
le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.
Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son
enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y
a-t-il à cela?»
Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.
Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître
de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la
reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville
de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage
du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages
s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie
tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva
qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été
changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et
lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne
forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la
porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de
l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met
l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme
et digne dans une complète immobilité.
Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et
éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,
qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,
qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations
n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et
fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure
à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes
effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,
si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de
frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid
sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de
crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu
ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût
été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je
te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as
désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé
des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,
seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au
glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en
morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son
courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus
vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline
respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:
«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient
qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la
vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous
daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous
quitte pas!
--»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer
ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
--»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des
eaux!»
Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver
près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,
afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller
ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la
dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit
les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux
émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se
retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre
se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les
étoiles, et alors:
Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,
prennent une teinte violette, les corneilles reviennent
au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une
retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages
nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La
voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent
rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent
plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur
parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de
bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme
et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des
fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles
brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte
d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit
silencieuse et calme s'est écoulée.
Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,
mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il
s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva
aux portes du palais de Taï-Tsong.
Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,
et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,
à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit
précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à
genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce
pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et
la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous
sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les
eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre
majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,
doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la
miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est
mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te
faire grâce, reprends courage et va en paix.»
Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.
Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son
rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils
et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:
Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,
les parfums abondants brûlent dans les appartements du
Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]
couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont
chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;
le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les
rites et la musique sont sévères et graves comme au temps
des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui
portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui
tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent
d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des
paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de
toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.
Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie
au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille
automnes.
Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit
à trois reprises, les courtisans en habit de fête se
découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais
est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum
enivrant; on entend retentir une musique douce et suave
comme la brise dans les saules de la digue; les stores
enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins
fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des
agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent
le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des
fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,
les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,
les magistrats militaires, héros à la fière démarche,
se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit
l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le
parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts
d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les
cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la
Majesté vivre dix mille automnes.»
Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son
rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil
de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après
l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et
debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,
manquait à l'appel.
Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais
Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole
au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne
paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?
--»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était
spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut
le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de
tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est
apparu en songe.»
Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du
palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter
immédiatement devant le trône de sa Majesté.
Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,
Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de
précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages
de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,
monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:
«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale
au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et
reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un
repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé
à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été
changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses
hommages à l'Empereur.
Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait
trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux
volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses
vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque
de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son
front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont
il s'est rendu coupable.
«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit
gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés
hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:
la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec
l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le
fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.
D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans
les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,
s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.
Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du
palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son
sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par
les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu
destinée aux loisirs de sa Majesté.
Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel
honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre
jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,
les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un
livre qui dit: