--»Cependant, reprit le bûcheron, le ciel recèle des vents et

des orages qu'on ne peut deviner. L'homme est sujet à de rapides

alternatives d'heur et de malheur: comment donc auriez-vous des

assurances contre ce péril?

--»Frère, répondit le pêcheur, malgré tout ce que vous avez dit en

faveur de votre profession, vous n'avez pas les mêmes recours que nous

contre le danger; non, vous n'ayez pas comme nous un appui assuré qui

vous mette à l'abri des malheurs auxquels vous faisiez allusion.

--»Mais enfin, ajouta le bûcheron, en passant votre vie sur les flots,

vous êtes exposé à mille périls, à mille accidents sérieux, impossibles

à prévoir, à éviter; quelle garantie avez-vous donc?

--»Ecoutez, dit alors le pêcheur Tchang, il y a quelque chose que vous

ne savez pas. A la capitale même, dans la rue de la porte de l'Ouest,

demeure un vieux devin: chaque jour je lui apporte une petite carpe

couleur d'or, et en récompense, il me prédit l'avenir au moyen de sa

table divinatoire. S'il interroge cent fois le sort, cent fois il

réussit; aujourd'hui je suis allé chez lui pour cela même, et il m'a

dit que si je jette mes filets à l'entrée d'une anse du fleuve King-Ko,

du côté de l'orient, et si je tends l'hameçon sur la rive occidentale,

je suis sûr de prendre des poissons et des crevettes de quoi charger un

chariot. Demain, quand je revendrai à Tchang-Ngan vendre ma pêche et

acheter du vin, je retournerai saluer le docteur.»

Là-dessus les deux amis se séparèrent: or, comme ils conversaient ainsi

chemin faisant, il y avait quelqu'un caché dans les herbes; et c'était

précisément un des satellites du roi des Dragons, dont le palais se

trouve sous les eaux du fleuve King-Ko, et celui même qui inspectait

les domaines de son maître. Quand il entendit ces paroles: «Si le

sorcier interroge cent fois le jour le sort, cent fois il réussit,» le

petit génie retourna en toute hâte au palais du dieu, et s'élançant

vers lui, il s'écria: «Malheur! malheur!

--»Et quel malheur nous menace, demanda le roi des Dragons?--Seigneur,

répondit le petit génie, votre sujet, en faisant son inspection, est

allé sur les bords du fleuve, et là il a entendu un bûcheron et un

pêcheur qui causaient ensemble; et les dernières paroles prononcées par

eux au moment où ils se disaient adieu, renferment un sens funeste et

terrible. Le pêcheur a parlé d'un devin dont il a indiqué la demeure,

devin fort habile à connaître l'avenir au moyen des nombres, et qui,

pour prix d'une petite carpe d'or apportée chaque jour, lui dévoile les

choses futures; et cela, sans jamais se tromper une fois sur cent.

Puisque telle est la puissance de ce sorcier, si, dans le plus grand

intérêt des habitants des eaux, on ne cherche pas à le détruire, à quoi

servira de veiller avec zèle sur l'empire des mers, à quoi servira de

galoper sur les vagues et de voltiger sur les flots, pour assurer la

conservation de la puissance imposante que possède votre Majesté.»

A ces mots le roi des Dragons transporté de colère, saisit son glaive

à deux tranchants: il voulait s'élancer vers la capitale des Tang pour

anéantir l'audacieux sorcier, mais tout autour de lui s'agitèrent les

princes ses fils et ses petits-fils, la crevette grand mandarin, le

crabe conseiller d'état, l'esturgeon chef des armées, le turbot maître

des requêtes, la carpe chef du conseil, et d'une voix respectueuse

et unanime ils firent au souverain cette observation: «Grand roi,

modérez voire indignation? Le proverbe dit: si une parole traverse

votre oreille, n'y ajoutez pas foi. D'ailleurs, grand prince, dans

cette circonstance, n'avez-vous pas les nuées pour vous obéir, les

pluies pour vous seconder? Si vous jetez l'épouvante parmi le peuple

de Tchang-Ngan, le ciel s'irritera; vos ressources de toute espèce

sont incalculables, vos métamorphoses illimitées; ainsi changez-vous

en jeune lettré, par exemple, et allez dans la capitale vous informer

si ce devin existe réellement, auquel cas il vous sera très facile de

l'exterminer sur l'heure; si ce sorcier était une vaine chimère, alors

il ne faudrait faire de mal à personne.»

Cédant à ces observations, le roi des Dragons abandonna immédiatement

son glaive précieux, et sans amonceler ni nuées ni pluies, il monta

sur la rive du fleuve et se changea en un étudiant dont les habits ne

portaient les insignes d'aucun grade littéraire.

Son visage rond et gracieux décèle un merveilleux talent;

il monte sur le rivage, pareil au soleil s'élevant vers le

zénith; sa marche est droite et élégante, son pas régulier

et mesuré; ses expressions sont conformes aux doctrines

de Kong-Fou-Tse et de Meng-Tse; son allure est pleine

de dignité; une grâce admirable se trahit dans toute sa

personne. Il est couvert d'une tunique de soie de couleur

verte, et sur le bonnet qui orne son front, on lit: _joie

et bonheur!_

D'un pas rapide il s'avance sur la route comme s'il eût fendu la nue,

et arrive à la capitale, à la grande rue de la porte de l'Ouest. Là,

le roi des Dragons aperçoit un groupe nombreux et serré, tumultueux et

bruyant, au milieu duquel un respectable docteur enseignait et parlait

de la manière suivante: «La famille entière des Dragons a reçu du ciel

une existence spéciale, celle des tigres est en guerre continuelle;

bien que les quatre instants du jour _yn, chin, sse_ et _hay_ se

suivent dans un ordre rigoureux, cependant on peut craindre aujourd'

hui une révolte contre le dieu qui préside aux années[3].»

A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du

sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses

yeux s'offrent:

Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies

de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses

cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là

sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure,

et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des

deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de

son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier

du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son

bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands

pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules

de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un

exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé

par les astrologues; le sorcier sait à fond les six

figures employées dans les divinations, et possède aussi

parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les

lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son

savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau

magique est exposé au midi, il y peut lire clairement

l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers

les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux

aussi nettement que le disque de la lune; les familles

qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les

voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du

malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix

les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et

les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son

nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y

lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.

Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour,

Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué

d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de

majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire;

on le regardait comme le chef des devins de la capitale.

Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment;

après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir,

fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire

l'amène prés de lui.

»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de

votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»

Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec

assurance:

Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume

enveloppe lentement les bois comme un réseau: la

divination déclare que demain matin il doit tomber une

pluie bienfaisante.

«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant

long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?

Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de

9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à

3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8

lignes[8].

--»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez

sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez

avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 _leangs_ d'or pour

prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la

pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous

jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui

est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale,

afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»

Le devin se mit aussi à sourire et répondit: «C'est une chose convenue,

décidée; adieu, adieu; à demain, après la pluie!»

Le roi des Dragons ayant salué le sorcier sortit de la capitale

et revint à son palais. Aussitôt tous les génies de l'empire des

eaux, grands et petits, vinrent au-devant de leur souverain et lui

demandèrent ce qu'il en était du devin.

«Il existe, il existe en vérité, répondit le roi des eaux, mais c'est

un bavard, un vieux fou qui débite des impertinences[9]!» Puis il

raconta mot pour mot à la cour aquatique tout ce qui s'était passé

entre l'astronome et lui.

«Grand roi, ajoutèrent en riant les habitants des eaux, vous êtes le

divin Dragon, l'esprit qui préside à la pluie, le maître, l'ordonnateur

absolu des huit fleuves: s'il doit pleuvoir ou non, qui le saura, si ce

n'est vous? Comment a-t-il osé parler si follement? Le sorcier a perdu,

il est battu complètement.»

Les fils et les petits-fils du roi des Dragons, ainsi que les grands

dignitaires de sa cour rirent et s'amusèrent long-temps de cette

aventure. Mais tout à coup ils entendirent au milieu des airs une voix

qui criait: «Roi des huit fleuves, venez recevoir un ordre divin.»

Tous les habitants du monde aquatique levèrent la tête; c'était un

guerrier vêtu d'or qui tenait à la main un ordre du maître des cieux

et pénétrait dans l'empire des ondes. Le roi des Dragons tout troublé

ajuste ses vêtements, se lève par politesse, brûle des parfums et

reçoit l'ordre céleste. Le guerrier à la cuirasse d'or disparaît à

travers l'espace qu'il a franchi pour venir; et alors, après avoir avec

une respectueuse reconnaissance brisé le sceau de la lettre, le roi des

Dragons y lut ce qui suit:

Ordre au maître suprême des huit fleuves de prendre avec

lui le tonnerre, de faire marcher les éclairs et de verser

demain sur la ville de Tchang-Ngan une pluie bienfaisante

qui répand partout l'abondance et la fertilité.

Sur ce décret céleste, les détails de l'heure se trouvaient absolument

d'accord avec les pronostics de l'astronome qui ne s'était pas trompé

d'une minute. Le roi des Dragons tout épouvanté fut près de s'évanouir,

mais dans un instant il revint à lui, et devant toute sa cour

assemblée, il s'écria: «Sur cette terre de poussière, il y a des hommes

doués d'une intelligence surnaturelle; il est bien vrai que ce devin a

le pouvoir de connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et

la partie n'est pas gagnée contre lui!

--»Grand roi, prenez courage, dit alors l'esturgeon, chef des armées,

il faut vaincre cet astrologue, et la chose n'est pas difficile. Votre

sujet a même un petit projet, et il se charge de vous expliquer la

manière d'anéantir cet effronte bavard.

--»Et ce plan, quel est-il? demanda le roi des eaux.

--»Le voici, répondit le chef des armées aquatiques. C'est de faire

tomber la pluie de telle sorte qu'il se trouve une petite erreur dans

le temps et la durée, et malgré son assurance, le devin sera en défaut.

Alors, il se trouvera évidemment vaincu; vous ferez voler en éclats son

enseigne et vous le forcerez à prendre la fuite: quelle difficulté y

a-t-il à cela?»

Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé.

Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître

de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la

reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville

de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage

du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages

s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie

tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva

qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été

changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.

Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et

lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne

forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la

porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de

l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met

l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme

et digne dans une complète immobilité.

Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et

éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il,

qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers,

qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations

n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et

fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure

à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes

effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi,

si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»

Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de

frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid

sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de

crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu

ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût

été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je

te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as

désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé

des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc,

seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au

glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en

morceaux): et tu viens m'insulter ici!»

A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son

courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus

vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline

respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant:

«Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient

qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la

vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous

daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous

quitte pas!

--»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer

ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»

--»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des

eaux!»

Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver

près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels,

afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller

ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la

dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit

les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux

émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»

A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se

retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre

se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les

étoiles, et alors:

Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs,

prennent une teinte violette, les corneilles reviennent

au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une

retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages

nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La

voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent

rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent

plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur

parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de

bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme

et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des

fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles

brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte

d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit

silencieuse et calme s'est écoulée.

Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux,

mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il

s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva

aux portes du palais de Taï-Tsong.

Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait,

et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais,

à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit

précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à

genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce

pour moi!--Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et

la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous

sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les

eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre

majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels,

doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la

miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!--Puisque c'est

mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te

faire grâce, reprends courage et va en paix.»

Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.

Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son

rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils

et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:

Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix,

les parfums abondants brûlent dans les appartements du

Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11]

couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont

chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants;

le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les

rites et la musique sont sévères et graves comme au temps

des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui

portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui

tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent

d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des

paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de

toutes parts resplendissants comme une nuée flottante.

Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie

au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille

automnes.

Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit

à trois reprises, les courtisans en habit de fête se

découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais

est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum

enivrant; on entend retentir une musique douce et suave

comme la brise dans les saules de la digue; les stores

enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins

fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des

agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent

le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des

fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête,

les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir,

les magistrats militaires, héros à la fière démarche,

se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit

l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le

parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts

d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les

cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la

Majesté vivre dix mille automnes.»

Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son

rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil

de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après

l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et

debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul,

manquait à l'appel.

Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais

Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole

au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne

paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?

--»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était

spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut

le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de

tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est

apparu en songe.»

Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du

palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter

immédiatement devant le trône de sa Majesté.

Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit,

Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de

précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages

de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême,

monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots:

«A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale

au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et

reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un

repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé

à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été

changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses

hommages à l'Empereur.

Quand arriva l'ordre de Taï-Tsong, le ministre fort épouvanté ne savait

trop quel parti prendre; toutefois il n'osait refuser obéissance aux

volontés de son souverain. Il lui fallut donc au plus tôt rajuster ses

vêtements, attacher sa ceinture à laquelle est suspendu le sceau marque

de sa dignité, et se rendre au palais; là, il frappe la terre de son

front aux pieds du trône, et demande à l'Empereur pardon du crime dont

il s'est rendu coupable.

«Je vous pardonne, et vous ne m'avez point offensé,» répondit

gracieusement Taï-Tsong; et à peine les magistrats s'étaient retirés

hors de la salle d'audience, qu'il ordonna de faire rouler le paravent:

la séance était levée. Oey-Tching fut seul admis à rester avec

l'Empereur, qui l'emmena dans le palais des _Clochettes d'Or_, et le

fit entrer avec lui dans le lieu réservé aux plaisirs du repos.

D'abord ils s'entretinrent des moyens de maintenir la paix dans

les provinces, formèrent des projets tendant à affermir l'empire,

s'occupant ainsi des intérêts les plus voisins et les plus éloignés.

Mais l'heure de midi approchait, et l'Empereur dit aux serviteurs du

palais d'apporter un jeu d'échecs, pour qu'il fît une partie avec son

sage ministre. La volonté du souverain fut immédiatement exécutée par

les jeunes filles de sa cour; et elles disposèrent la table de jeu

destinée aux loisirs de sa Majesté.

Oey-Tching témoigna à l'Empereur combien il était sensible à un tel

honneur, et la partie commença. Or, le souverain et le ministre

jouaient ensemble dans la salle des loisirs, les coups se succédaient,

les deux armées déployaient leurs rangs et s'attaquaient; il y a un

livre qui dit:

Choix de contes et nouvelles traduits du chinois · 第 10 / 16 段