«Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli
et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc
m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?--Noble Fou-Ma, répondit
Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du
respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous
mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux
coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?
Ces mots firent frissonner Lieou-Yng de la tête aux pieds; et
tout-à-coup Tching-Tong s'avança vers lui, le montra du doigt et
s'écria, en le maudissant: «Monstre d'ingratitude, vil scélérat, après
avoir trop long-temps abusé de mes bienfaits, maintenant tu abuses
des faveurs de l'Empereur! J'espère que le grand ministre daignera me
rendre justice.»
A un signe de Pao-Kong on saisit Lieou; il est dépouillé du bonnet et
de la ceinture, insignes de sa dignité; ensuite on l'étend sur les
degrés du palais, et on lui donne quarante coups de bâton, afin de le
forcer à avouer son crime.
Lieou-Yng vit bien que cela tournait mal pour lui; il déchargea donc
sa conscience et fit des aveux complets. Pao-Kong voulut qu'on mit au
cou du misérable la cangue la plus rude, puis on le jeta en prison.
Le lendemain le juge présenta à ce sujet une requête à l'Empereur.
Jin-Tsong, ayant fait appeler Tching, le reçut dans son palais,
l'interrogea avec bonté et écouta le récit de cette étrange aventure.
«Puisque votre vertu, dit alors le prince, en donnant de grands éloges
au vieillard, s'est distinguée d'une manière si éclatante, votre fils
recevra le titre de noblesse du premier rang, avec une charge qui lui
donne des appointements; et dès demain nous le proclamerons d'une
manière officielle.» Tching-Tong se retira après avoir exprimé sa
reconnaissance à l'Empereur.
Le lendemain l'ordonnance promise fut publiée. Lieou-Yng qui, paré des
mérites d'autrui et oubliant tout sentiment d'équité, s'était montré
ingrat et cruel, fut condamné à la peine de mort; Tsouy-Youen reçut
le titre de commandant militaire dans le district de Wou-Hien, et
il devait ce jour même monter à cheval pour se rendre au lieu de sa
charge. Quant à son père, qui pendant toute sa vie s'était plu à la
pratique du bien, un édit particulier ordonna aux magistrats d'élever
en son honneur une arcade destinée à conserver le souvenir de ses
vertus.
Conformément à la teneur du décret impérial, Pao-Kong fit sortir de
prison Tsouy-Youen et lui remit, avec le bonnet et la ceinture, le
diplôme de sa nomination: le nouveau magistrat partit donc pour le
lieu de sa résidence.
Au solstice d'hiver de la même année, le coupable Lieou-Yng fut
décapité.
[1] L'Empereur Jin-Tsong, de la dynastie des Song, monta sur le trône
en 1023.
[2] Pao-Chy, ministre de la justice sous Jin-Tsong, est célèbre en
Chine par ses jugements, qui ont servi de sujet à bien des drames, des
nouvelles et des histoires fantastiques.
LA LÉGENDE[1]
DU ROI DES DRAGONS
HISTOIRE BOUDDHIQUE.
La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le
Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur
cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux
Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des
étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant;
elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et
soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique
de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées
barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de
toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.
Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang,
Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône;
il changea le nom de l'année _Long-Sy_ en celui de _Tching-Kwan_, qui
fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince
régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année _Y-Sse._
Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié
les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient
fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons
seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du
fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait
Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne
fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des
grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.
Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois
apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était
rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret,
burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en
retournèrent en suivant les rives du fleuve.
«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se
disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain
nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de
l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre
entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent
dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la
fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est
doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni
envie, à la pente de sa destinée.
--»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté
de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.--Ah!
interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut
se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies,
intitulé _le Papillon amoureux des fleurs_, qui le prouve par les vers
suivants:»
Au milieu des vagues fumantes sur l'immense étendue,
l'esquif est bien petit! Mais errant et solitaire, il
vogue tranquille comme la belle Si-Che[2] au sein de la
musique qui la berce. Le cœur est calme et pur, quand la
gloire et l'intérêt en sont absents. Aux heures de loisir,
on cueille les tiges épanouies des plantes du rivage et
les herbes fleuries. Les oiseaux plongeurs s'ébattent sur
les grèves qu'ils couvrent de leurs longues files; parmi
les saules de la rive, les joncs des anses profondes, la
femme et les enfants du pêcheur viennent chanter et rire:
ils reposent en paix, leur ame est un flot calme que le
vent n'agite pas; ils reposent sans désir de gloire, sans
honte secrète, sans haine importune.
Le bûcheron reprit: «Non, les eaux que vous célébrez ne valent pas le
vert horizon des montagnes. Le même livre que vous venez de citer, n'en
donne-t-il pas la preuve dans les lignes suivantes?
Au milieu des forêts aux dômes vaporeux, les mélèzes
s'élèvent, les fleurs s'épanouissent en foule. Dans le
calme du silence, on entend la plainte de la perruche, sa
langue a des inflexions pareilles aux sons de la flûte. La
teinte sombre de l'hiver s'efface devant la verdure qui
s'étend au loin; le printemps va faire sentir sa douce
influence; mais voici que l'été arrive d'un pas rapide, et
il passe ramenant après lui l'automne qui a bientôt fait
éclore d'autres fleurs brillantes et embaumées, l'automne
qui a ses plaisirs aussi; puis tout-à-coup l'hiver austère
et sérieux reparaît au jour qui lui est assigné. Joyeux
et tranquille pendant les quatre saisons, on vit sur la
montagne dans une complète indépendance des hommes.
--»Non, répliqua le pêcheur, vos vertes montagnes ne peuvent se
comparer à la fraîche élégance des eaux; nous avons pour nous de
précieux avantages, célébrés dans le recueil intitulé _la Perdrix
regarde les cieux_. Ecoutez.»
Les eaux où se reflètent les nues, séjour des Immortels,
fournissent abondamment aux aises de la vie. La barque
qui vogue au gré de l'aviron, c'est là notre demeure: on
ouvre le dos écailleux des poissons, on fait rôtir la
tortue à la verte carapace, on fait bouillir au milieu des
flammes le crabe tacheté et la rouge crevette. La tige
encore tendre des bambous, le fruit précieux qui mûrît
en flottant sur les lacs, la châtaigne d'eau: voilà des
choses qu'on peut vanter. Le gracieux nénuphar, le lotus
vénéré, la violette des étangs, la menthe, la lagune des
fossés étalent à nos yeux le luxe de leur végétation
brillante.
Le bûcheron repartit à son tour: «Non, la fraîche poésie des eaux ne
vaut pas l'azur de nos montagnes. Elles ont leurs charmes et leurs
avantages, vantés dans les vers du même poète, que voici:
Les sommets des monts, les pics élancés dans la nue
touchent les limites du ciel; une cabane d'herbes sèches,
un toit de chaume, c'est là notre demeure. La venaison
salée, la poule et l'oie l'emportent sur le crabe et
la tortue; le daim, le sanglier et le lièvre sont bien
supérieurs au poisson et à la crevette. La feuille
embaumée du citronnier, celle des phyllodes dont le parfum
se communique aux mets qu'elle enveloppe, la première
pousse du bambou, le néflier, voilà ce qu'on peut plutôt
vanter. La prune violette, la pêche rouge, l'abricot mûri
par le soleil, la poire si douce au goût, la jujube dont
la saveur est piquante, tels sont les produits délicats de
notre végétation.
--»Non, reprit encore le pêcheur, vous ne pouvez mettre en parallèle
vos riantes montagnes avec nos eaux si poétiques. Les vers de
l'_Immortel des cieux_ l'ont dit:
Petite comme la feuille flottante, la barque est encore la
demeure qui nous convient. Au milieu des vagues écumantes
amoncelées de toutes parts, le pêcheur n'éprouve ni
crainte ni terreur; il tend l'hameçon, il jette ses filets
pour prendre de beaux poissons; sans être assaisonnés
d'épices, ces mets flattent le goût: le maître de la
barque, sa femme et ses enfants se réunissent avec joie
après les travaux qui les ont séparés. Si la pêche est
abondante, ils la portent au marché de la capitale et
l'échangent pour le vin parfumé qui se boit à grands
verres. Les habits d'écorce de bambous tiennent lieu de
couvertures, et la famille du pêcheur clot ses yeux et
dort d'un sommeil profond; sans chagrin, sans trouble,
sans s'attacher, comme on le fait parmi les hommes, à la
gloire et à la noblesse.
--»Non, répliqua le bûcheron; encore une fois, vos eaux si fraîches ne
peuvent lutter avec nos vertes montagnes. Ces mêmes vers ont dit aussi:»
La cabane de paille, soutenue par quelques branches, se
cache au pied de la montagne. Les pins, les bambous,
les abricotiers, les vanilliers forment un ravissant
ombrage. On pénètre dans la forêt, on gravit les collines
pour aller chercher le bois sec: personne n'inquiète le
bûcheron. Le gain est tantôt minime, tantôt abondant, et
suivant les habitudes du siècle, on emploie son argent
à acheter du vin. Au gré de ses désirs, les verres, les
coupes, les tasses de porcelaine servent aux joyeux
festins; après avoir bu largement, on s'endort dans
une douce ivresse à l'ombre des pins, libre de toute
inquiétude, sans être menacé dans ses intérêts, sans
dépendre, comme ceux qui vivent parmi les hommes, du
succès ou de la ruine.
Le pêcheur ajouta de nouveau: «La vie que vous menez dans les montagnes
n'a point les charmes dont nous jouissons au sein des eaux. Il y a
aussi des vers qui en font foi, dans le recueil intitulé la _Lune aux
bords du fleuve de l'Ouest_. Ecoutez:»
Quand les mille fleurs empourprées du rivage reflètent
l'éclat de la lune; quand les feuilles dorées des roseaux
se froissent et se mêlent, agitées par le vent; quand
le ciel d'azur répand au loin sur le fleuve sa clarté
diaphane, l'aspect des cieux invite à troubler avec
l'aviron l'onde tranquille, les astres nous convient à
jeter les filets. Les grands poissons tombent dans le
piège, les plus petits mordent à l'hameçon, et cette pêche
abondante, bouillie sur les flammes ou rôtie sur les
tisons, a une saveur qui charme le palais. Ainsi, joyeux
et fiers, nous parcourons en maîtres les lacs que forme le
fleuve Kiang en s élargissant.
Le bûcheron reprit à son tour: «Mon frère, la vie que vous menez sur
les eaux n'a pas les joies et les avantages de la profession qui nous
attache aux montagnes; le même recueil le prouve par ces lignes:
Quand les lianes desséchés jonchent les sentiers, quand
les tiges des blés sont coupées et que les bambous
sèment leurs feuilles à travers la montagne, quand le
chèvre-feuille dépouillé de sa verdure, laisse pendre aux
troncs des arbres ses rameaux épars, on coupe et on lie
en faisceaux tout ce bois mort, puis on l'emporte sur son
épaule. Les insectes ont rongé jusqu'au cœur l'orme et
le saule, le vent souffle et brise à leur sommet le pin
et l'oranger; ce qui a été recueilli à grande peine, on
l'entasse pour les besoins de l'hiver, on l'échange pour
du vin, pour de l'argent, au gré de sa fantaisie.
»--Malgré tout ce que vous pouvez dire en faveur de vos montagnes,
ajouta encore le pêcheur, elles n'offrent ni la paix ni la solitude
des eaux bien plus poétiques. Il y a des vers intitulés: L'_Immortel
s'approche du fleuve Kiang,_ qui expriment ainsi ma pensée:
Sur les lacs déserts la nacelle sans compagne tourne et
se meut en tout sens. Quand la nuit est close on cesse
de ramer, et l'on vogue en chantant; on se couvre de ses
habits de paille; et quand la lune s'efface derrière
les nuages, quelle silencieuse obscurité! La mouette
effrayée n'agite plus son aile! Mais quand à l'horizon
les nuages roses s'entrouvrent pour laisser paraître le
soleil, fatigués des travaux de la veille, on dort parmi
les joncs, sur les îles, sans préoccupation; jusqu'à la
troisième heure du jour, on prolonge son sommeil. Selon le
vœu de son cœur, on accomplit ses projets, on dispose à
son gré l'emploi de son temps; tandis que les courtisans,
l'œil sur la clepsydre, attendent l'heure de l'audience:
est-ce qu'ils ont comme nous la complète indépendance de
leur ame?
--«La solitude si poétique de vos eaux, reprit le bûcheron, ne vaut pas
la solitude et le silence de nos vertes montagnes; et nous avons dans
le recueil que vous citez des vers qui le prouvent; les voici:»
Le printemps est passé; l'automne règne, on prend la
hache, on part à la fraîcheur du soir, et l'on emporte
sur son épaule la charge du jour. Les fleurs du désert
hérissent la montagne, quel aspect plus admirable encore!
Les nues s'abaissent à l'horizon, on cherche sa route, on
attend que la lune paraisse. Enfin, le bûcheron frappe à
la porte de sa cabane: son enfant et sa femme, fille des
montagnes, l'accueillent avec des chants et de riantes
paroles. Un lit d'herbes, un tronc d'arbre pour oreiller:
comme on prolonge son sommeil sur une telle couche! On
fait cuire la poire, on mange le millet; on dispose tout à
son gré dans sa demeure. Le vin nouveau fermente et bout
dans la cruche. En vérité, c'est là une vie qui donne la
santé, une existence obscure mais indépendante.
Le pêcheur répondit: «Tels sont en effet les travaux par lesquels nous
pouvons, vous et moi, gagner noire vie et pourvoir à nos besoins; mais
vous n'avez pas, aux instants de loisir, les agréables ressources qui
nous sont données. Il y a des vers qui en font foi, écoutez:
Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la
cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est
arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis
qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes
herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un
fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en
compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature
l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable
aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent
s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le
pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver),
ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du
soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le
bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le
sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux
murs du palais, au temps de la disgrâce!
--»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se
comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en
rendent témoignage, et les voici:
Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue
blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire
devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de
bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses
enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait
avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime,
il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers
jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il
fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers
de paille, des habits de toile, de grossières couvertures
donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des
vêtements de soie brodés.
--»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter
long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut
pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la
louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi
dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à
deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le
bûcheron et le pêcheur.
--»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le
prie de commencer.»
Le pêcheur Tchang prit donc la parole:
La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les
flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de
la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime
à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents
submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle
aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent
les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est
l'époque où la carpe brillante prête à se changer en
dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois
sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon
et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du
pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter
sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron
pendant toute sa vie.
Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de
l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la
montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui
fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le
blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers.
Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend
et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la
hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier
du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur
les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les
flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne
trouble le bruit des pas.
Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin
que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois
coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la
ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice;
on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie!
On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche;
on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous
les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les
rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa
devise le mot _raison_, et les verres bien remplis passent
de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont
chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la
poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table
du bûcheron.
L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du
thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt
et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes
fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse.
Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement
sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une
ample provision de bois, on chemine par la grande route;
lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau
d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant
que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre
les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit
le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce
à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans
les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre
parler des autres.
Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il
me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»
Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du
désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa
liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un
pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos
fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix
d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le
bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité;
quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son
manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle
inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le
prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a
bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au
cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent
point de leurs vains projets la tête et le cœur de
celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles
les voix querelleuses de la contradiction. Selon la
saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux
trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les
herbes du jardin.
Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur
vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie,
un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux
heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache;
aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les
vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers
est charmante à voir! quand souille une brise attiédie,
quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent!
Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes
bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du
soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre.
Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque
repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la
neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de
la saison.
L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore
son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est
banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année,
on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre
saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de
ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons
s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne
dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la
porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum
abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots
verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos,
ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le
sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée.
Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense,
tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix
de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de
l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant
des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues
au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en
soient rendues aux Esprits!
Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages
de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse
marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route
se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur
Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers
qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si
vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il
se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!--Homme stupide
et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles
du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un
pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de
mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé
d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous
serez renversé dans les eaux du fleuve.--De toute ma vie, répondit le
pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.