Dans la suite (cette femme était vivante encore) Oey-Ko attaqua le roi

de Tsin, nommé Tou-Wei, et il était serré de près par lui, lorsqu'il

aperçut sur ses talons un spectre qui nouait l'herbe pour faire tomber

l'ennemi acharné à sa poursuite. En effet Tou-Wei s'embarrassa le

pied et fit une chute. La nuit suivante, Oey-Ko vit en songe cette

même apparition qui lui dit: «Je suis le père de la concubine sauvée;

vous avez eu égard non aux dernières paroles, mais aux premières

recommandations de votre père, et vous n'avez pas fait périr ma fille:

j'ai noué l'herbe sous les pas de votre ennemi, afin de vous témoigner

ma reconnaissance d'un si grand service.»

[24] L'amour est désigné ici par l'expression poétique de _vent du

printemps._

[25] L'Empereur Hiouan-Tsong aimait beaucoup la musique: ce fut même

chez lui une passion qui le détourna des affaires publiques, et causa

tous les malheurs de la fin de ce beau règne.

[26] Tching-Ti monta sur le trône l'an 32 avant J.-C. La princesse dont

il est ici question était une comédienne dont il fut très épris et

qu'il éleva au rang d'Impératrice.

[27] Le Kouan, ou enfilade de mille deniers, représente de nos jours 7

fr. 50 cent.

[28] Ngan-Lo-Chan, turc réfugié en Chine, devint le favori de

Hiouan-Tsong, se révolta contre son maître, en 755, battit ses armées,

entra dans la capitale, d'où le souverain s'était enfui, et se fit

déclarer Empereur.

[29] Il vivait encore, et lui-même s'était choisi un successeur en

abdiquant entre les mains de son fils.

[30] Grand lac dans la province de Ho-Nan.

[31] Ce dénouement, un peu puéril bien qu'assez poétique, est un des

sujets favoris que depuis long-temps les artistes chinois se plaisent

à reproduire: les groupes de porcelaine, si communs en Europe, qui

représentent un homme à cheval sur un poisson monstrueux, ne sont autre

chose que l'apothéose du poète Ly-Taï-Pe.

[32] Taï-Tsong monta sur le trône l'an 976 de J.-C.

LE LION DE PIERRE.

LÉGENDE.

Dans le ressort du district de Teng-Tcheou se trouve le village de

Chy-Teou-Tong; les habitations, construites en terre, sont très

rapprochées les unes des autres et font face au fleuve. Il y a dans cet

endroit beaucoup de méchantes gens, et vous en trouveriez fort peu qui

pratiquent la vertu.

C'était là cependant que demeurait un certain Tching-Tong-Tsouy,

homme plein de probité, qui mettait sa joie dans l'aumône, et ne se

querellait point avec ses voisins. Son épouse, Tchang-Chy, avait

reçu de la nature un caractère essentiellement doux et affable; elle

dirigeait son ménage avec zèle et économie. Cette femme donna le jour à

un fils qui fut nommé Tsouy-Youen; doué d'un esprit vif et d'une rare

sagacité, ce jeune homme avait, à l'âge de dix-huit ans, lu et relu le

livre des vers et les ouvrages classiques: aussi son père et sa mère

l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa

main.

Un jour, un vieux bonze vint demander l'aumône à la porte de

Tching-Tong. Celui-ci, rajustant à la hâte ses vêtements, courut

au-devant du religieux. Quand son hôte fut assis dans la salle, Tching

se prosterna en sa présence et s'excusa humblement de n'avoir pas été

plus prompt à accueillir sa visite.

Le religieux l'ayant aussitôt relevé, répondit: «Le pauvre bonze

ne savait trop s'il devait entrer ou retourner sur ses pas, et il

attendait que vous vinssiez le recevoir.» Là-dessus, Tching fit

préparer un repas maigre pour le bonze; il le servit de son mieux, et

quand on fut à table, il lui demanda où il allait.

«Le pauvre religieux, répondit celui-ci, arrive du couvent de

Ou-Tay-Chan (la Montagne des cinq Tours), et, voyageant comme une

vapeur errante, il est arrivé jusqu'ici exprès pour vous voir: il a

quelque chose à vous communiquer.

--»Le grand homme, interrompit Tching, en joignant les mains avec

respect, est venu demander l'aumône ou peut-être les vivres prescrits

par la loi, et dont il a besoin pour continuer sa route: le vieux

Chinois serait-il assez grossier pour les lui refuser?

--»Voilà un homme de bien, songea en lui-même le religieux, puis il

ajouta: non, le pauvre bonze n'est pas venu pour demander l'aumône;

mais il a su dans son pays natal qu'il doit y avoir une inondation

terrible; ainsi, faites disposer des bateaux, afin d'être prêt à fuir

au jour du danger. Voilà ce que j'avais à cœur de vous annoncer; je

n'ai rien de plus à vous dire.»

Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le

fléau devait se déclarer.

«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au

pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de

sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.

--»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait

bien d'en avertir tous les gens du village.

--»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en

souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous,

Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre....

Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands

chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.

--»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?

--»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et

du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin

que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»

C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;

S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et

pleins d'une généreuse reconnaissance,

Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas

garde!...

Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance

s'acquitte par les douleurs de la prison.

Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui

dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir

achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching

lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une

vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et

il partit sans rien accepter.

Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il

venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune

trois domestiques pour louer dix grandes barques.

«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.»

Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il

rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de

tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment

leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue

de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.

Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant

le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du

monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit

naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes

grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des

êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est

sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des

larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»

Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille

dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de

son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite

accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt

Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les

ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des

bateaux.

En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur

du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong

réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils

s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des

nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et,

dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées

se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et

habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt

mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi

cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le

ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis

que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à

pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par

un homme inspiré.

Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à

l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du

fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au

fond des vagues.

D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé,

qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à

l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs

bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen

parvint sain et sauf sur le rivage.

Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent

portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau.

Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête

Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute

la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.

Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent

un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être

submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching,

courons;--Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les

paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas

garde!»

--»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un

moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se

montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de

bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le

bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui

étaient mouillés.

Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa

demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable

par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que

fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par

le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong;

et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts,

débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands

et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits,

étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.

Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était

dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions

l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du

boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre;

son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou

sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient

a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching,

serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous

témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est

redevable.

--»Eh bien! répondit Tching, restez donc près de nous, vous y serez

traité comme un fils adoptif.» Lieou-Yng accepta cette offre avec les

marques du plus respectueux dévouement.

Mais le temps vole, rapide comme la flèche; les jours et les mois

passent comme la navette du tisserand.--Depuis la moitié d'une année

Tching était de retour dans sa maison, lorsque la mère de l'Empereur

résidant à Tong-King, la princesse Tchang, perdit un précieux cachet

de jade, sans qu'elle pût savoir où il avait été égaré. Aussitôt

l'Empereur Jin-Tsong[1] fit afficher dans toutes les provinces un édit

portant que quiconque désignerait le lieu où se trouvait le cachet

perdu serait promu à un grade élevé dans la magistrature.

Or, cette nuit-là, Tching vit en rêve un homme inspiré qui lui dit:

«Aujourd'hui l'Impératrice a égaré un cachet de jade; cet objet

précieux est tombé dans le bassin de porphyre octogone, au fond du

palais réservé. Instruit des vertus secrètes qui vous honorent, le

maître du ciel m'envoie tout exprès pour vous donner cet avis: faites

partir votre fils pour la capitale, afin que, par cette déclaration, il

obtienne la récompense promise.

A son réveil Tching-Tong racontait à sa femme le rêve qu'il venait

d'avoir, quand les gens de la maison vinrent apprendre qu'à la porte

du préfet de Teng-Tcheou était affichée une déclaration entièrement

conforme au rapport entendu pendant la nuit, de la bouche de l'être

surnaturel. La joie de Tching fut au comble, et il voulait envoyer son

fils chercher à la capitale la magistrature promise par l'édit; mais sa

femme s'y opposa. «Nous n'avons qu'un enfant, disait-elle, devons-nous

le laisser s'éloigner de nous; la fortune et la noblesse sont des

choses que le ciel donne avec la naissance! Croyez-moi, cher époux,

n'espérez rien de cette affaire.»

Comme elle parlait ainsi, Lieou-Yng s'approcha de ceux dont il était le

fils adoptif. «Votre jeune fils, leur dit-il, n'a point encore acquitté

envers vous la dette de la reconnaissance: puisqu'un envoyé céleste

est venu vous donner cet avis, il me serait bien doux d'aller à la

capitale, en place de mon frère; si la déclaration faite à sa Majesté

me vaut une récompense quelconque, je reviendrai la déposer aux mains

de votre cher fils.»

Cette proposition plut beaucoup à Tching-Tong, qui fournit l'argent

nécessaire au voyage et en ordonna les préparatifs; le lendemain

Lieou-Yng, tout disposé à se mettre en route, fit ses adieux à sa

famille adoptive. Le vieux Tching lui renouvela à plusieurs reprises

ses recommandations: «Si l'affaire réussit, lui dit-il, ne sois pas

ingrat.» Le jeune homme promit et s'éloigna.

Il partit donc dans la direction de Tong-King, arriva bientôt aux

portes de la ville et se rendit enfin à l'entrée du palais impérial.

Là, il remit une demande d'audience aux gardes qui l'introduisirent

prés du maître des requêtes; et Lieou-Yng, ayant décliné ses noms à ce

magistrat, lui déclara le lieu où se trouvait le cachet perdu.

Le maître des requêtes fit immédiatement conduire l'étranger à l'hôtel

des Postes, en le priant d'attendre au lendemain, et se hâta d'aller

communiquer à l'Empereur une nouvelle si importante. Jin-Tsong manda

l'Impératrice-mère, et l'interrogea à ce sujet. La princesse se souvint

qu'étant allée en compagnie des jeunes filles du palais admirer l'éclat

de la lune pendant une belle nuit d'automne, elle s'était approchée du

bassin de porphyre octogone, et qu'en plongeant sa main dans l'eau,

elle s'était laissée cheoir par mégarde. En effet, une des filles de sa

suite ayant reçu l'ordre de descendre dans le bassin, pour s'assurer du

fait, le cachet s'y trouva.

Aussitôt l'Empereur fit venir Lieou-Yng au palais, et lui demanda

comment il avait été informé de la présence du cachet au fond du bassin

de porphyre. Le jeune homme parla sans mystère, et dit à sa Majesté

qu'un avis lui avait été donné en songe par un être surnaturel. «Je

vois bien, s'écria alors Jin-Tsong, que vous avez accumulé des mérites

secrets.» Là-dessus il décora Lieou-Yng du titre de second gendre de

l'Empereur et lui donna pour épouse la seconde fille de l'Impératrice.

Le fils adoptif de Tching-Tong témoigna au prince la reconnaissance

dont il se sentait pénétré: son bonheur et sa joie étaient à leur

comble. Quelques jours après, l'Empereur fit disposer le palais

du Fou-Ma (gendre de sa Majesté), qu'il affecta pour résidence à

Lieou-Yng. Arrivé tout d'un coup au faîte des honneurs, des dignités et

du pouvoir, le jeune ingrat oublia entièrement ses anciens bienfaiteurs.

Cependant depuis qu'il était parti, et il y avait de cela deux mois,

Tching-Tong attendait matin et soir, avec une extrême impatience,

quelque nouvelle de Lieou; lorsque, sur ces entrefaites, un homme venu

de la capitale répandit le bruit que ce même Lieou, élevé à la dignité

de gendre de l'Empereur, était environné d'une grande gloire. D'après

cela Tching se décida à envoyer son fils Tsouy-Youen, accompagné d'un

domestique affidé, vers Lieou-Yng. Le fils respectueux prit congé de

ses parents et se dirigea vers la résidence impériale. Il ne tarda pas

à arriver au but de son voyage; il chercha immédiatement une hôtellerie

où il put descendre, et dès le lendemain se rendit aux portes du palais

du Fou-Ma, pour avoir des informations.

Au moment où il se présentait à l'entrée de l'hôtellerie, des coureurs

arrivèrent en criant d'une voix hautaine: «Place! voilà sa Seigneurie!»

Tsouy-Youen se tint debout à côté de la porte, attendant Lieou-Yng au

passage. Celui-ci parut bientôt monté sur un cheval; il s'avançait

rapidement dans la direction du palais; mais, dès qu'il aperçut son

frère qui s'approchait avec l'intention évidente de le reconnaître,

il s'écria d'une voix courroucée: «Quel est cet audacieux qui ose

insolemment me barrer le chemin! A moi! gardes, saisissez-le!--Frère,

frère, interrompit Tsouy-Youen, pourquoi donc me refuser connaissance?»

Mais le nouveau seigneur, toujours furieux, se contenta de répondre:

«Est-ce que j'ai un frère?» Et, sans plus d'explications, Tsouy-Youen,

entraîné dans le palais, subit le châtiment terrible de la bastonnade:

il reçut trente coups.

Quelle horreur! La violence du supplice avait déchiré en lambeaux la

peau et la chair de cet infortuné, le sang ruisselait sur tout son

corps; et dans cet état il fut jeté en prison. Informé des mauvais

traitements dont on accâblait son maître, le domestique, qui était

resté à l'hôtellerie, accourut et demanda la permission de le voir:

elle lui fut refusée.

Tsouy-Youen avait raconté sa douloureuse histoire aux geôliers, et

ceux-ci émus de compassion s'empressèrent de lui procurer quelque

soulagement. Mais hélas! élevé au sein de l'aisance, pouvait-il

résister à un changement de situation si cruel et si inopiné? En proie

aux tourments de la faim et de la soif, il aurait bien voulu porter à

sa bouche un mets savoureux, quand tout-à-coup un singe franchit la

porte et entra dans la prison: il portait un peu de viande cuite, qu'il

présenta au captif.

A la vue de l'animal, Tsouy-Youen se rappela ce qu'avait fait son père

à l'époque de l'inondation, et trouva que ce singe ressemblait beaucoup

à celui qu'il avait sauvé ce jour-là; il prit donc et mangea cette

viande. Quelques jours s'écoulèrent, au bout desquels le singe reparut

avec des vivres; et il continua ainsi de pourvoir aux besoins de

Tsouy-Youen. A force de le voir, les geôliers connurent la cause qui le

faisait agir, et ils se disaient: «Voyez, les animaux sont susceptibles

de reconnaissance, tandis que l'homme est ingrat!»

Le singe ne cessait donc pas d'aller et de venir, lorsqu'un jour,

de l'autre côté de la muraille, arrivèrent une dizaine de corbeaux

qui tous, rassemblés dans la prison, se mire ni à pousser des cris

douloureux. «Ce doivent être là, songea Tsouy-Youen, les oiseaux

auxquels mon père a sauvé la vie, et il ajouta à haute voix: «Si vous

avez pour moi quelque pitié, allez de ma part auprès de mon père et de

ma mère leur porter une lettre.» Les corbeaux comprirent sa pensée, et

ils se mirent à battre des ailes devant le prisonnier. Alors, grâce au

pinceau et au papier que les geôliers lui avaient procurés, Tsouy-Youen

écrivit un billet, qu'il attacha à la patte d'un des corbeaux; et

l'oiseau prit immédiatement son vol.

Il lui fallut peu de temps pour se rendre à la demeure du vieux

Tching-Tong. Assis à côté de sa femme, celui-ci s'étonnait avec elle de

ce qu'il n'arrivait aucune nouvelle de leur enfant chéri. Tout aussitôt

un oiseau vient s'abattre sur le bord de la table. Tching étonné ne

sait que penser; il regarde la patte du corbeau: ... une lettre y

est attachée. Il l'ouvre avec empressement: c'est l'écriture de son

fils!... Ce billet lui fait connaître l'ingratitude de Lieou-Yng, et

les maux que Tsouy souffre dans sa prison.

A la lecture de cette lettre Tching éclate en sanglots, et quand la

pauvre mère apprend la cause de cette douleur, elle mêle ses larmes à

celles de son époux. «Je vous l'avais bien dit dès le commencement,

s'écrie-t-elle: il ne fallait pas garder cet homme! Maintenant les

bienfaits ont engendré une inimitié terrible; notre fils est plongé

dans un abîme de maux, et qui sait, hélas! s'il sera possible de l'en

tirer!

--»Ainsi, ajouta Tching, les animaux ont connu la vertu, et lui,

qui a un cœur d'homme, il a pu arriver à cet excès de perversité et

d'ingratitude! Eh bien! il faut que j'aille moi-même à la capitale,

afin de savoir si tout ceci est vrai ou faux.--Allez, lui répondit

Tchang-Chy, notre fils est dans la douleur; hâtez-vous, courez!»

Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa

femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un

logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville

pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné

son fils s'offrit subitement à ses regards.

Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il

n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses

bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le

questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de

cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait

courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle

serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il

redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.

Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer;

et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça

debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu

fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils,

aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié

votre père?»

Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa

sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas

de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du

palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le

vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore;

mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond

d'un cachot?»

Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer

une requête d'accusation.

Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple:

Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa

pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des

questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non

sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.

«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier

du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient

sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces

derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture

lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»

Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à

l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de

Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel,

invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après

avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux

gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir

qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur

poste.

Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda

avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de

vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong

en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à

cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une

grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la

présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme,

conformez--vous aux circonstances et buvez!»

Choix de contes et nouvelles traduits du chinois · 第 8 / 16 段