rancune qui datait de l'affaire des bottines, et il cherchait une
occasion de s'en venger. Un soir donc l'Impératrice récitait à haute
voix les trois pièces de vers composées à l'occasion des pivoines,
et louait avec transport cette poésie. Kao-Ly-Sse, s'étant assuré
qu'elle était seule, saisit l'occasion et s'adressant à la princesse:
«Vraiment, lui dit-il, s'il ne se trompe, l'esclave indigne croit
entendre son Altesse elle-même réciter les stances de Ly-Taï-Pe? Quand
la colère devrait s'emparer de toute votre personne, vous vous plaisez
au contraire à redire ces vers!--Et qu'est-ce qui doit exciter à ce
point mon courroux, demanda l'Impératrice?--Ah! reprit Kao-Ly, écoutez
ce vers qui dit:
Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une parure
nouvelle.
--»Ce vers fait allusion à la favorite Tchao, épouse de l'Empereur
Tching-Ti, de la dynastie des Han Occidentaux[26], dont le petit nom
était Fey-Yen (l'_Hirondelle légère_).
--»Maintenant, dans la peinture, on représente un guerrier tenant à
la main un bassin d'or, sur lequel est une jeune fille qui relève ses
manches et danse: cette jeune fille, c'est Fey-Yen. Elle avait une
taille fine et délicate, une démarche légère et gracieuse, elle était
comme une branche fleurie qui tremble et vacille sous la main qui la
touche. L'Empereur la combla de faveurs sans égales; et cependant,
qui l'eût cru? l'Hirondelle légère entretenait de coupables relations
avec un officier de la cour, qu'elle trouvait moyen de cacher dans la
double boiserie de la muraille. Un jour l'Empereur, en entrant dans le
palais, entendit tousser derrière la tapisserie; il chercha avec la
main, trouva le coupable et le tua. Il avait l'intention de répudier
la princesse, mais, grâce à ses artifices et à ceux de sa sœur, elle
para le coup; seulement, pendant le reste de ses jours, elle ne put
reparaître à la cour avec le titre d'Impératrice.
»Ainsi, dans cette pièce de vers, Ly-Pe vous compare à l'Hirondelle
légère, il vous attaque et vous injurie par les paroles que je viens
de citer. Se peut-il donc, Princesse, que vous ne vous en soyez pas
aperçue?»
C'est que, vers le même temps, l'Impératrice entretenait aussi avec
le traître Ngan-Lo-Chan des liaisons criminelles, tant au dehors
qu'au dedans du palais, et toute la cour était instruite de cette
intrigue, à l'exception de l'Empereur aveuglé. Par l'allusion qu'il
venait de hasarder, Kao-Ly avait enfoncé une épine dans le cœur de la
princesse, qui en conçut une haine profonde pour Ly-Pe. Elle parla de
lui à Hiouan-Tsong comme d'un buveur grossier sans éducation, qui ne
connaissait ni les devoirs d'un homme, ni ceux d'un sujet.
L'Empereur remarqua que son épouse avait du mécontentement contre
le poète; il ne le fit plus appeler au palais et, à partir du jour
suivant, ne l'invita plus à venir boire. De son côté, Ly-Pe ne fut pas
sans s'apercevoir que cette disgrâce lui était suscitée par Kao-Ly; il
comprit aussi que sa Majesté avait l'intention de rompre ses rapports
avec lui; cependant plusieurs demandes qu'il adressa pour obtenir la
permission de s'éloigner, restèrent sans réponse. Alors il s'abandonna
sans réserve à son goût pour le vin, passant les jours en orgie avec
Ho-Tchy-Tchang l'académicien et sept autres compagnons de plaisir,
qu'on nommait alors les _huit Immortels du banquet._
Au fond de son cœur Hiouan-Tsong chérissait le poète et l'estimait;
toutefois, comme le temps de ces agréables réunions au palais était
passé, par le fait il avait discontinué de le voir. Enfin, Ly-Pe
ayant à plusieurs reprises sollicité la permission de retourner dans
son pays, l'Empereur qui n'avait point banni de son cœur ses anciens
sentiments d'affection, le fit venir et lui dit: «Vous avez de la
poésie dans la pensée et de l'indépendance dans l'ame, nous vous
permettons d'aller pour quelque temps là où vous appèlent vos vœux.»
Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu
de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner
dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez
besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.--Votre sujet ne manque
de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour
acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»
Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle
il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout
l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant
son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les
tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux
frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il
devait recevoir mille _kouans_[27], et dans les villes secondaires,
cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le
peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré
rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille _leangs_ d'or,
un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un
cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.
Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa
reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux
bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis
il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi
du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de
congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis
la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et
les coupes se succédèrent sans relâche.
Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient
trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant
à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils
allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était
écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se
dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui
ont pour titre: _Adieux aux amis du palais, en retournant dans les
montagnes_. En voici l'abrégé:
Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
fumée.
Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
racines au gré des flots.
Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
jamais;
C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.
Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route
à cheval, et partout où il passe on l'appelle _le Seigneur aux habits
de soie_. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit
aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans
le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu,
instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter
leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans
banquet.
Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la
moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme
qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les
montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un
lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il
emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour
monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de
premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient
tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.
Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il
entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait
des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui
donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son
domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la
cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.
Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires
publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises
et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose
insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère
du peuple?--Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet
inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et
il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit
immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En
attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui
faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»
Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa
moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme
est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!--Non, répondit Ly-Pe, je
ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.--Alors, reprit l'intendant,
si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous?
Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver
arrogamment son Excellence?
--»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un
pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets
qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il
le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait,
«Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il
barbouiller?» Or, voici la requête du poète.
Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou,
son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents
littéraires étaient immenses; quand il agitait son
pinceau les esprits et les démons versaient des larmes;
les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière
des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant
une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a
répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes
de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il
l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu
qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud
est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté
essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly
lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son
encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au
palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de
pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur
un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte
impériale, où vous lirez ses titres.
Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y
jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il
frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect.
«Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un
officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait
donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste
comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?--Ce n'est pas à vous
que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez
dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de
sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»
L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter
la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre.
A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend
gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se
rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et
là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu
de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est
par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce
crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»
Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires
du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur;
ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle
d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte
impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur
dit-il:--«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires,
le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme
rebelle.»--D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et
les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau
prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en
répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»
Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à
sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et
des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le
peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous
éviterez une humiliante punition.
Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun
d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa
se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la
salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara
qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia
son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un
excellent magistrat.
Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la
province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait
une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la
conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses
habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui,
de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.
Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de
Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et
les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de
vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur
s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori
Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une
pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au
mont Lou-Tchan.
Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est,
profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se
souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de
descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne
pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut
retenu au camp du général.
Plus tard, dès que Sou-Tsong fut proclamé Empereur légitime à
Ling-Wou, il nomma pour commandant en chef de la cavalerie Kouo-Tse-Y,
celui-là même que Ly-Pe avait arraché à la mort. Les deux capitales
étaient rentrées dans le devoir, quand arriva la nouvelle de la révolte
méditée par Tching-Wang. Or, ce fut Kouo-Tse que l'Empereur Sou-Tsong
envoya pour châtier les rebelles; ceux-ci furent défaits; le pauvre
poète parvint à échapper au carnage, et il était arrivé en fuyant
jusqu'à l'embouchure du Yang-Kiang, lorsque le poste qui gardait le
passage l'arrêta.
On le prit pour un des complices de la révolte et on le conduisit
devant le général en chef; mais c'était Kouo-Tse.... Il reconnaît son
libérateur, et, renvoyant avec dureté le soldat qui l'amène, lui-même
il détache les liens du captif, le fait asseoir sur son siège, puis,
s'inclinant vers lui et le saluant avec politesse: «Docteur, lui
dit-il, si autrefois vous n'aviez rendu un aussi éclatant service à un
inconnu sur le marché de la capitale, qu'arriverait-il aujourd'hui?»
Là-dessus il lui fit apporter du vin pour calmer sa frayeur, et, après
quelques nuits de repos, le poète fut tout-à-fait remis.
Le général Kouo-Tse se chargea de justifier Ly-Pe aux yeux de
l'Empereur; il lui rappela les services rendus par le docteur à
Hiouan-Tsong, quand il avait écrit la réponse aux Barbares de Po-Hai,
et loua ses talents remarquables, dont on pouvait tirer un grand parti.
C'est ainsi que le bienfait eut sa récompense. On a raison de dire:
Si deux feuilles flottent de compagnie en retournant dans
l'Océan,
Les hommes n'auront-ils pas dans la vie une occasion de
se rencontrer?
Cependant Yang-Kouey avait été puni de mort, et Kao-Ly, de son côté,
envoyé en exil. Hiang-Tsong[29] était retourné du pays de Cho dans la
capitale, pour y vivre en qualité d'Empereur honoraire. Il fit un si
grand éloge de Ly-Pe devant Sou-Tsong que ce nouveau monarque voulut
le nommer son historiographe de la gauche. Mais le docteur objecta que
les embarras sérieux et multipliés d'une semblable fonction ne lui
permettraient pas de vivre dans la joyeuse indépendance à laquelle
il était habitué. Il ne voulut point accepter, fit ses adieux au
commandant Kouo-Tse-Y et s'en alla se promener en bateau sur le lac
Tong-Ting[30]; puis il traversa de nouveau le Kin et le Ling-Tcheou et
vint jeter l'ancre aux bords du fleuve Tsay-Chy.
Or, cette nuit-là, la lune brillait, il faisait clair comme en plein
jour; Ly-Pe soupait sur le fleuve, lorsque tout-à-coup, au sein
des airs, retentit un concert de voix harmonieuses qui peu à peu
s'approcheront du bateau; nul homme à bord n'entendit ces voix qui
ne résonnaient qu'aux oreilles du poète. Puis il s'éleva aussitôt un
grand tourbillon au milieu des eaux: c'étaient des baleines qui se
dressaient debout en agitant leurs nageoires; et deux jeunes immortels,
portant à la main des étendards pour indiquer la route, arrivèrent en
face de Ly-Pe. Ils venaient de la part du maître des Cieux le prier de
retourner prendre sa place dans les régions supérieures. A cette vue,
les gens de l'équipage tombèrent renversés par la frayeur; et à peine
avaient-ils repris leurs sens, qu'ils virent le poète assis sur le
dos d'une baleine[31], les voix harmonieuses guidaient le cortège....
Bientôt tout disparut à la fois dans les nues!
Le lendemain cette nouvelle fut racontée par les mariniers dans
le district voisin; deux des parents du poète la communiquèrent
respectueusement à l'Empereur, qui fit élever à l'immortel Ly-Pe, sur
les bords de ce fleuve, un temple dans lequel on devait offrir des
sacrifices au printemps et à l'automne.
Dans l'année taï-ping-hing-kouey, du règne de Taï-Tsong de la dynastie
des Song[32], un lettré qui traversait les eaux du Tsay-Chy, par une
belle nuit de clair de lune, aperçut une voile de soie qui venait de
l'occident; à la proue de ce bateau on remarquait un écriteau blanc sur
lequel étaient peints ces deux mots: _Chy-Pe_ (le Prince de la poésie.)
Aussitôt le lettré se mit à chanter à haute voix les vers suivants:
Quel est l'homme qui au milieu du fleuve prend le titre de
Prince des poètes?
Qu'il veuille bien donner un échantillon de son précieux
talent.
Et celui qui voguait dans la nacelle répondit sur le même ton:
Dans le silence de la nuit, ne te hasarde pas à entamer
une pièce de vers décousue;
Crains d'irriter l'étoile de Vénus, qui va se plonger dans
les ondes fraîches du fleuve.
Le lettré fut très surpris de cette réponse; il voulut s'approcher pour
éclaircir la chose: le frêle esquif était disparu au sein des flots.
L'homme qui le montait avait une robe violette et un bonnet de gaze,
sa démarche était légère comme celle d'un immortel: il s'évanouit
dans la direction du temple de Ly-Taï-Pe, où le lettré le suivit par
un instinct de curiosité; mais l'être surnaturel se déroba à sa vue
au milieu de l'édifice. Alors le jeune homme vit bien que celui dont
il avait entendu la voix répéter les vers sur le même ton, était
l'immortel Ly-Pe lui-même.
De nos jours encore, on appelle le docteur fameux l'Immortel qui aimait
à boire, le Prince de la poésie. Tout le monde le place au premier
rang, et dit de lui:
En écrivant aux Barbares avec leurs propres caractères,
il déploya un talent divin;
Le Fils du Ciel daigna de sa main impériale remuer le
bouillon dans la coupe qu'il lui présenta.
Lui seul il est parti dans les airs, monté sur une baleine:
Le fleuve Tsay-Chy, qui emprunte ses eaux au Kiang,
en a gardé un pieux souvenir.
[1] Il monta sur le trône l'an 713 de J.-C.
[2] Célèbre poète, contemporain de Ly-Taï-Pe. Les vers cités en tête de
cette Nouvelle sont probablement de lui. La bibliothèque royale possède
les ouvrages de ces deux écrivains. M. Pauthier a donné leurs portraits
dans sa _Description historique de la Chine._
[3] Autre nom de Ly-Taï-Pe.
[4] Montagne fameuse, située dans le Sse-Tchouen, département de
Kia-Ting, arrondissement de Mei.
[5] Lac célèbre du pays de Tsou. Sse-Ma-Siang-Jou lui donne 90 lieues
de circonférence.
[6] Tchao-Tso, historien du temps des Han; Tchong-hou, historien du
royaume de Tsin.
[7] Oh! l'ami sincère, dit en marge l'éditeur chinois.
[8] Le texte porte: Il garda Ly-Pe dans sa maison et _abaissa son
lit_. Voici l'origine de cette expression: Tchin-Fan, homme pauvre et
fier, recevait peu de visites; mais il avait une grande estime pour
un lettré distingué, gouverneur de Nan-Tcheou sous les Han, qui se
nommait Sin-Tchi. Tchin-Fan gardait dans sa petite maison une couchette
suspendue au plancher, réservée à Sin-Tchi, qu'il abaissait quand
celui-ci venait le voir et relevait tout le temps de l'absence de son
ami.
[9] On sait que les Chinois broient leur encre sur une pierre plate et
l'appliquent ensuite avec le pinceau.
[10] Peuples de la nation Tongouse qui soumirent une partie de la
Corée, dont ils étaient dépendants, et fondèrent, au commencement du 8e
siècle, un empire que les Khi-Tan détruisirent en 925. Leur chef avait
le titre de Ko-To.
[11] La Corée avait été soumise aux Chinois en 668, sous Kao-Tsong.
[12] Montagnes qui séparent la Corée du pays des Mantchoux.
[13] De l'Empereur.
[14] Prince coréen, qui assassina son roi et se souleva, en 642.
[15] Les Hoei-Hou sont les mêmes peuples de race turque qui, au 13e
siècle, sont connus sous le nom de Ouigours.
[16] Peuples divisés en six tribus et qui occupaient, au sud-ouest de
la Chine, un pays considérable, que représente à peu près de nos jours
la province de Yun-Nan.
[17] Au temps des Tang, il existait, au sud de l'Empire, un royaume de
Ho-Ling, soumis à la Chine et qui se trouvait compris dans ce qui forme
aujourd'hui la province dont Canton est la capitale.
[18] Nom que l'on donne au palais occupé par les académiciens
(Han-Lin), institués par ce même Hiouan-Tsong, parce qu'il était
contigu à celui des empereurs, nommé _Palais des clochettes d'or._
[19] On sait que les Chinois se servent de bâtonnets an lieu de
cuillers pour manger.
[20] Dans les Nouveaux Mélanges Asiatiques, de Remusat, vol. 1er, page
252, on lit: «L'an 638 de J.-C., il vint de Perse un tribut, et les
envoyés qui l'apportèrent offrirent de plus un serpent (lézard) vivant,
... qui pénétrait dans les trous pour y prendre les rats.»
[21] Une histoire du temps des Tang parle d'un petit chien long d'un
pied et haut de six pouces, envoyé par le roi des Ouigours, qui guidait
des chevaux en portant devant eux une lanterne. Ici ce présent est
attribué à l'ambassade romaine (Fou-Lin).
[22] Peuples de famille Ouigour, établis au 8.e siècle, au sud du lac
Baikal.
[23] Il y a dans le texte: «Dans d'autres temps, il _noua l'herbe._
Cette expression proverbiale est empruntée au Tso-Tchouen, et voici le
fait tel qu'il est rapporté, livre 3, folio 55 de cette chronique.
Oey-Tcheou (nommé aussi Wou-Tse), avait une concubine favorite qui ne
lui avait point donné d'enfants. Il tomba malade et recommanda cette
femme à son fils Oey-Ko, dans le cas où il viendrait à mourir; puis,
sa maladie s'étant aggravée, il changea d'avis et exigea que son
héritier la fît périr à sa mort. Le vieux prince expira peu de temps
après, et Oey-Ko se chargea de la concubine de son père. «La souffrance
avait égaré sa raison, pensa-t-il, ainsi donc je suivrai les premières
recommandations qu'il m'a laissées.»