Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit:

«Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien

troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs

de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face,

dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les

Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages

au pied de votre trône.

--»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.--D'après

l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai

donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han;

les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17],

Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»

A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain

éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre

de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le

poète dans le palais des _clochettes d'or_[18]. Les musiciens firent

retentir à grand bruit les instruments à corde, le _kin_ et le _se_;

les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues

firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur

célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant

banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette

prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après

avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux

officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le

placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la

cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle

d'audience.

Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a

retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires

forment le cortège, alignés sur deux rangs.

Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net.

Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience.

Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages

au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe;

mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore

des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée.

Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un

peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de

poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un

plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant

le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le

bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à

Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante

illumina son visage.

Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes

dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se

formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient

en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes.

Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur

visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.

Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits

et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de

la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme

un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des

étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe,

donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans

se tromper d'un mot.

Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit:

«Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque,

dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde.

Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»

Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône.

Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des

plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays

de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre

resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon

et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les

couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les

donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le

coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.

«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas

assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il

espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera

des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter

sur l'estrade.»

L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller

chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre

sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa

conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.

--»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur,

cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.--Eh bien! Sire,

ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par

Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces

personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats,

jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade

daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre

humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et

lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre

serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le

pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en

prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester

au-dessous de la confiance dont il est honoré.»

Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le

rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya

l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils

songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal

reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles

services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur

le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées

contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que

faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils

ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le

proverbe est bien vrai:

Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié

ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a

injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a

dites.

Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme

il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et

s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses

côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave

qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à

l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis

alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur?

C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du

divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait

pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au

rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de

s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.

De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la

droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes

et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent

sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares,

bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille,

et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur

reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une

lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler

la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont

surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète,

donnez-nous-en lecture.»

Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse

aux étrangers; elle était ainsi conçue:

Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne

a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses

instructions au Ko-To des Po-Hai.

«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent

pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre.

Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance,

et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre

mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des

soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives

tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé

l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou

Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal

fondu, ont prêté serment et obéissance.

Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous

envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie;

la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde,

des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens

qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans

leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du

royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit

vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des

Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a

fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a

pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et

ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,

La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la

vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et

un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti

en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics

terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne

montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?

Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la

presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée;

comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté;

vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à

la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes

comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force

(pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et

ne veut pas se soumettre.

Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang

coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes

dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance

et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée.

Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes

comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite

coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de

prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle

le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte

et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant

à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces

instructions.

Ordre spécial.»

La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong,

qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la

cacheta de son sceau impérial.

Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât

les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des

Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions

du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait

d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante;

de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent

pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se

soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive

l'Empereur!

L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale,

et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était

cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.

«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur

du collège des Han-Lin.--Au milieu de tant de dignitaires, le

premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses

bottines?--Ecoutez, ajouta Ho--Tchi: ces deux personnages sont à la

vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très

nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires;

le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux

sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire.

Quel autre pourrait l'égaler!»

Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour

dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain.

A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il

entra en délibération avec ses conseillers.--Le céleste Empire avait

pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de

l'attaquer?

Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer

chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne

faire sa cour au souverain de la Chine.--Mais ici l'histoire se divise.

II.

L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il

aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais

le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de

place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie

errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir

l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori

Tong-Fang-Sou.--Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne

veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade

blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons

disposer: voilà ce qu'il aime.--Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet

n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait,

ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses

jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille

verres: cela lui suffirait.»

Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne

voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un

banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer

avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne

cessaient de pleuvoir sur le docteur.

Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan,

lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et

il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance

en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète

arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de

Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et

condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est.

Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne

quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il

répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je

m'appelle Kouo-Tse-Y.»

Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur.

Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le

poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il,

que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me

rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le

docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait

remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui

désobéir?

Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à

voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il

revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal,

et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise

et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par

de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance

de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux

libérateur et le sauva du même péril[23].

--Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons

seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs,

envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées

Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons

maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre

variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses

couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle

et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter

devant la galerie des _Parfums enivrants,_ et il prenait plaisir à les

admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent

appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la

princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas

célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que

le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche

du poète Ly-Pe.

Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti,

et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien

ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point

dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il

entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui

chantait:

Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;

Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.

Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;

Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.

«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien,

qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là,

installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table

qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche

de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet

qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était

ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne

quittait pas.

«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur

Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de

s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les

hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et

se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre

lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du

musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante

gaîté:

Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!

Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci

par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien

prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques

montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres,

ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et

le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci

soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et

fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des

_Cinq Phénix;_ et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour

hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le

palais.

Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète,

celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir

par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie

retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé

les fossés _qui font naître la joie,_ ils arrivèrent avec leur fardeau

à la galerie des _Parfums enivrants._

Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés,

plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens

de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet

(de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de

cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le

poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour

de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya

avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on

répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes

endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent

aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine

coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure

du docteur.

Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit

devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire,

dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était

dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....»

--Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je

suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs

qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour

que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un

ton brillant.»

Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout

plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que

voici:

I.

En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant

les fleurs je songe à voter visage;

La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les

touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.

Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré

devant moi,

J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans

le séjour des dieux.

II.

La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais

parfum;

Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont

Wou-chan attristent mon cœur.

Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais

des Han?

Hélas! _l'hirondelle légère_ se confie dans l'éclat d'une nouvelle

parure.

III.

La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des

empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,

Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux

regard.

Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,

La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums

enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.

«C'est superbe! Quel talent divin! s'écria l'Empereur en prodiguant

des éloges à ces trois pièces de vers: voilà de quoi culbuter tous

les docteurs du collège des Han-Lin.» Il ordonna à Ly-Kouei-Nien de

noter ces stances et de les chanter. Tous les musiciens de la troupe

s'avancèrent avec leurs instruments à vent et à cordes, et Hiouan-Tsong

les accompagna lui-même avec sa flûte de jade[25]. Lorsque le concert

fut achevé, l'Impératrice souleva le voile de soie brodée et salua

l'Empereur à plusieurs reprises» pour le remercier du plaisir qu'il lui

avait procuré.

«Ce n'est pas mot, dit alors Hiouan-Tsong, ce n'est pas moi qu'il

faut remercier, mais bien le poète Ly-Pe.» Et là-dessus la princesse

prenant une coupe enrichie de toutes sortes de pierres précieuses,

la remplit du jus des vignes de Sy-Leang, et les jeunes filles du

palais la présentèrent à Taï-Pe qui la vida. Sa Majesté daigna aussi

lui permettre de se promener dans le parc réservé, et ordonna à ses

serviteurs de le suivre avec des coupes d'un vin choisi: le poète put

donc se livrer de tout cœur à son goût favori. Depuis qu'il était

établi dans le palais, chaque jour il était appelé devant l'Empereur,

et chaque jour l'affection et l'estime de la princesse augmentaient.

Choix de contes et nouvelles traduits du chinois · 第 6 / 16 段