l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si
heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée
Touan-Youen-Hoey: _Réunion des tendres époux._
Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse.
Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le
ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son
gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté,
agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à
la cour, pour veiller aux affaires.
Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla
en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions,
accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se
donna la mort.
Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour
remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son
enfance.
[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement _lieu du repos éternel_; il
s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la
ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
[2] An 627 de J.-C.
[3] Le mot de _préfecture_ n'est pas plus impropre que celui de
_département,_ les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs
provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes
qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et
de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états,
c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti,
de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune
(Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette
dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
[4] Une lieue.
[5] Le mot Tsieou-Po (_Vagues d'automne_) exprime souvent, par
élégance, deux beaux yeux de femme.
[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur
d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci:
Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour
venger son père.
[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice
bouddhiste. Ensuite on lui impose un _nom de religion._
[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du
vin, de la viande et de certains légumes.
[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette
nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des
êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand
jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe
subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva:
le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de
cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se
meuvent sur la terre et dans l'eau.»
[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs
grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres
mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les
anglais rendent très bien par le mot de _Boddhood_ l'état de ces
êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces
interminables épreuves.
[12] Yu-Y signifie _selon le désir_, c'est-à-dire, une pierre
précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable.
Tseou-Pan signifie _qui s'agite sur le plateau;_ ce diamant est ainsi
appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de
l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
LE POÈTE LY-TAI-PE.
NOUVELLE.
I.
Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
la terre!
Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
tour-à-tour les deux phases de sa vie;
Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et
de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
corruption.
Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
recula les bornes de son imposante renommée:
Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
pareils au croissant radieux.
Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et
s'effacent,
Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
rives du fleuve Tsay-Chy.
Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang,
vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut
Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur
Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de
Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu
pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce
fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce
surnom.
Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute
sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce
noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge
de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens
des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de
sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour
brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un
immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé
l'_Immortel Exilé_. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics
nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
exilé sur la terre.
Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
d'émotion les Esprits et les Génies;
Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
plongé dans une douce ivresse.
L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
vulgaires.
Or, Ly-Pe s'appelait lui-même _le Lettré retiré du Nénuphar bleu_.
Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les
places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager
d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes
célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne
Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla
cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite
rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il
buvait jour et nuit. On les avait surnommés les _six Solitaires de la
rivière des Bambous._
Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de
Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de
mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé
dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre
garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant
de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il
envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute
réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
terre a déjà vu trente printemps;
Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
qui répand l'or et l'abondance.
«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être
l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que
sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à
venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents;
puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de
génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires,
arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que
n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement
qui vous attend!
--«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie
à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place
distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on
gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un
grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse
d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un
Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi,
fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie
entre le vin et la poésie.
--«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant
Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la
capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A
son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il
rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les
deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien
emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue
de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui
boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans
sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères.
Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez
Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à
goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de
l'autre.
Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut
bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant:
«Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud,
sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice,
et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages
aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère
cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son
savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera
fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et
l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à
ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère,
Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez
puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance,
surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il
l'avait promis.
Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec
dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé,
l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux,
et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme
nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien
le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à
la juger, jetons-la au rebut.»
Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et
les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs
compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve,
il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et
le dépose le premier sur le bureau.
Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna
pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau,
à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil
barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!--»Broyer
de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt
qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.»
Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe
fut jetée de côté.
On a raison de dire:
Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
point à réussir dans l'Empire;
Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe
fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez
lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances
sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à
Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète.
«Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il;
vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un
nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous
êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et
son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.
Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année
s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers
arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un
envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre
d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des
postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette
lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les
docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un
qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches
d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait
que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science
très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»
A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial
Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note.
Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent
comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non
plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et
militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas
un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de
bonheur ou de malheur.
L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands
du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres
et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez
érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette
lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont
congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers
se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la
lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire
alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette
lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si
dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges
sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette
explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous
élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent
rendre quelque service à l'Empire!»
Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain,
les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder
une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère.
Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son
hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta
avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite,
combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an
dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas!
il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui
l'accable.
--»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que
mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il
pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied
du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité
personnelle.»
Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double
haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces
termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son
humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est
profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre
des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»
Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le
docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter
devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial.
«L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a
ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers
civils et militaires, tous également distingués par leur profonde
érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre
et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de
la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les
nobles du palais.»--Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait
une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre
Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.
Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à
l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel
qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit
Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de
mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions
littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an
dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et
on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté
l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est
froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami
vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je
suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.
--»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre
académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier
rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze.
Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre
académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter
cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire
qu'il ne refusera pas.»
Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour
lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien
l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours
de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était
celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et
salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la
suite du docteur Ho-Tchy.
Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience
l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une
danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner
au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné,
il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe,
l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux
ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de
la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie,
l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber
ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre
une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé
chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
--»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances
de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par
les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre
humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain
étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas
chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle
est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors
du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment
pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
--»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous
excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en
question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond
dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire
couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince
de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la
Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de
nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions,
violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez
bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter
patiemment un tel état de choses, nous envoyons des
ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos
mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous
avons des choses précieuses à vous offrir en compensation,
savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12],
les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre
de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin,
la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve
Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction
de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour
vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous
lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le
carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille
attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient
l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu
probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To.
En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait.
Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il
s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés
et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des
Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou
comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le
docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire,
votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre
la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener
à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel,
Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre
les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux
vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après
cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et
soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni
soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance,
il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine:
nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne
sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa
Majesté.
--»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux
ambassadeurs?--Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera
convenablement.»