Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec

son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout

le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une

marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses

vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La

porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable;

par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.

En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes;

et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua

une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu

grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur

la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie

ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle

rentre à l'hôtel.

Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent

de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était

un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous

les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.

Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout

entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit

enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve:

que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est

attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à

terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître

les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze

recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (_Flottant

sur le fleuve Kiang_) et le confie aux soins d'une personne qui

l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.

Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont

rapides comme la navette du tisserand.---L'enfant grandit; et quand il

eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses

cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa

le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts

à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la

pratique de la vertu.

Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous

les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes

sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur

de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à

saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le

novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités

lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne

connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne

sait d'où!»

Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter

aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme

qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et

pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les

êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont

là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment

donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux

et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les

auteurs de mes jours.--Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux

arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»

Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira

de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y

prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au

novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses

parents la vengeance que sa mère attendait de lui.

A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre

terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été

victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge

de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant

il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne

m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je

pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller

à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus

précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité

avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde

reconnaissance.

--«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux,

munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze

mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou:

là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»

Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent.

A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était

sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien

avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.

Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune,

échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je

n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné

par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a

retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans;

peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui,

qui sait?...»

Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui

annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et

demandant l'aumône.

Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où

vient-il? demanda-t-elle.--Le pauvre religieux vient du couvent

de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze

Fa-Ming.--Puisqu'il en est ainsi, entrez.»

On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements,

et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son

attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image

vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda

si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il

l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa

mère vivaient encore.

Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué

dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette

carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai

reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde

comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est

emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après

les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.--Et quel est le nom

de votre mère?--Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao,

ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou,

mon nom de religion est Kay-Tsang.--En effet, Ouen-Kiao est mon nom,

répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»

A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était

précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria:

«Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!»

Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien

son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et

lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.--Quoi! je suis resté

dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment

que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle

séparation!--Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si

Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai

d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à

des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai

pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»

Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.

Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur,

excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade.

Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la

questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait

dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y

a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait

en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette

vision m'a rendue malade.--C'est peu de chose, en vérité, répliqua

le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au

tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner

une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq

jours.»

En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage

exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent

auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de

Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui

de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.--D'ailleurs, reprit

la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce

couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya

ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang,

accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché

du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.

Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et

lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze

parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit

venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les

religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans

le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des

habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les

cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans

la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua

l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les

souliers à ses religieux.

Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il

se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se

chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son

pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre

en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux

bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux.

Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis,

il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut

donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous

menaceraient.»

Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant:

«Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à

l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule,

celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que

tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite

du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier

ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents

auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre

à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien

envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et

de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère

dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour

l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de

Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles

elle quitta le couvent et regagna le bateau.

Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il

rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis,

prenant congé du religieux, il se mit en route.

Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de

Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était

pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait

ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle

est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint

aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle

s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du

sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat,

depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu

parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»

Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut

chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh!

c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.--Ce n'est pas lui, répondit le

novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse

Ouen-Kiao.--Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?--Hélas!

mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer

près de lui.--Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y

venir chercher?--C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la

capitale et ce bracelet parfumé.»

La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas!

je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire

qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la

reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un

assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne

l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour

venir me trouver.--Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda

Kay-Tsang.--Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la

vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes

yeux se sont fermés à la lumière.»

En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit

cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère

ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé

celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon

aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui

adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon

aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa

l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au

même instant elle recouvra la vue.

Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous

les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se

sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four

et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû

pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la

vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui

disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je

vous quitte pour aller à la capitale.»

Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel

de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre,

et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette

demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa

famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe

ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous

apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans

la salle du palais.

A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata

en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa

robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre

l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y

a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta

tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère

de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un

torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai

déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour

venger notre gendre.»

Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur

de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression

exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt.

L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000

hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la

tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats

et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir

ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme

l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se

retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.

Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la

proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade

après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du

ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de

l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne

faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné.

Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes

et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se

précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put

leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le

brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son

crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville,

sur la place des exécutions.

Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa

fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver

sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la

résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut

bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses

genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec

des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait.

Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si

vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»

Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa

fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire

qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien

a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point

de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que

je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis

à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils

est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je

besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir

pour acquitter ma dette envers mon époux.

--»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux

pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait

contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il

était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc

rougirais-tu?»

L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre

en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur.

Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez

votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son

supplice est une chose arrêtée.»

Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats

principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats

à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire

en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les

deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par

ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que

jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté

et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.

On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par

Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place

du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au

peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à

l'endroit même où il avait commis le crime.

Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord

du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit

à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla.

Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des

larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie

qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des

Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers

le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.

«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre

épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur

le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie

et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce

Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de

soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre

avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre

vieille mère.»

Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements.

Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté

à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte

accompli, il s'éloigna.

Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la

veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve;

mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus

vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un

cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance

pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!

A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui

étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui

se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa

sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée.

Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de

lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.

«Que faites--vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.--Vous avez

été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans

le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.»

Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité,

ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de

mon époux?--Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le

docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a

sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a

fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur

moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que

je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans

égale.»

Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le

ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la

part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et

fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva

à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.

Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur

mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait

refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon

augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit

alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle

exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt,

il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et

tous les deux pleurèrent de tendresse.

Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous

trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le

ministre.

Choix de contes et nouvelles traduits du chinois · 第 4 / 16 段