la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux:
c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du
jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des
jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey,
arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la
chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les
engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous
joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec
une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était
à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les
deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de
vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la
responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins.
Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de
marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien,
nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté
de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se
précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de
la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le
bonnet de notre maître?--C'était bien lui.--On éclaire le long du mur,
et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par
l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de
laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête
en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune
seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on
s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards
adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent
aux autres voisins et se retirèrent.
Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et
allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette
nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la
douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre;
nous l'y laisserons.
Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves:
il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions
ont leur récompense.
Deux scélérats qui ont quitté le monde,
Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit
au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé
du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le
dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il
raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne
peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après,
il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants
de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles,
dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent
en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les
fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins
que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du
jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation
calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent.
Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le
plus grand détail et la plus grande précision.
Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au
juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette
accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut
grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer
de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où
il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son
propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux
promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien
adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards
ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux
jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que
jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever
de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses
amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne
parlerons pas.
Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs.
Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu.
Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes.
Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie
reprit la fraîcheur de la jeunesse.
Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le
ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue
de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de
ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il
s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend,
dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel
embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches
s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la
jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent
des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre
d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main
des instruments de musique.
Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui
préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des
mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport
au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour
que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en
avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures
célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité;
celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire
sur soi de grandes calamités.
Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance
à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des
immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres,
tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants
du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore
Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes
d'adieux.--Puis tout disparut.
Cet endroit a changé son nom en celui de _Ching-Sien-Ly, le village de
l'Immortel qui monte aux cieux._ On l'appelle aussi _le village des
Cent Fleurs._
Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
avec lui:
Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
le feu.
[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (_Pæonia arborea_)
[2] Il monta sur le trône en 1023.
[3] Dix lys font une lieue.
[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées
par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à
établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa _Chine illustrée_, dit, en
parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer
dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les
arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de
canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien
avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des
temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est
situé dans le Tche Kiang.
[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est:
_Lo-Hoa_, les six fleurs.
[7] Tsieou-Kong.
[8] Environ 22,500 francs.
LE BONZE KAY-TSANG
SAUVÉ DES EAUX.
HISTOIRE BOUDDHIQUE
La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les
Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les
Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles
étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent
ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du
gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e
année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit
provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la
souveraineté de la Chine.
Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et
militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour,
lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et
s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus
parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont
pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux
lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés
recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir
parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple
à la vertu.--La proposition de mon digne ministre est pleine de raison,
répondit Taï-Tsong. »
Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes,
dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les
camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres
classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec
clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat,
eussent à se rendre au concours général de la capitale.
L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme
nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (_le Bouton
brillant_), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez
lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un
concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat
de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents.
Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature
ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et
élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre
fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de
partir.
--«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance
des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge
mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres
à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez,
et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre
mère. »
Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le
départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route
et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de
s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen
prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la
liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau
impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté
sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier
ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et
aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de
festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée
encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait
lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon:
la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme
au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des
vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant
donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle
allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il
entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de
hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes,
descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et
l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse,
accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer,
puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à
terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les
civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement
ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en
réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans
l'appartement parfumé.
Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son
trône dans le palais des _clochettes d'or;_ les officiers civils et
militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel
emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le
ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la
préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il
ose la demander pour Kwang-Jouy. »
Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat
l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y
arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa
reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre,
afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis
il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour
le Kiang-Tcheou.
Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le
printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie
balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte
arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion
offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et
lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son
fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta
avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes,
de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant
le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame,
qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut
rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils:
«Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me
soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy
accéda aux volontés de sa mère.
Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la
main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il
voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il
se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que
l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu
dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les
autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne
faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris
ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve
Hong-Kiang.»
A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau;
puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer
cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une
œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me
remplit de satisfaction»--Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois
jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt
expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment
est la santé de ma mère?--Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy;
cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains,
aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y
vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux
premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils
firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir
marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent
à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils
rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient
en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir
la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son
ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et
lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune
femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux
brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche
ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du
saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de
la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait
la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de
mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son
compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé
sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au
milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les
domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au
milieu des eaux.
A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le
fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il,
tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire
vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne
savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux
circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint
la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les
mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le
diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le
Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient
flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à
fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à
l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui
file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis
sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a
qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu
au fond des eaux.»
Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir
considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a
sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta:
«Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le
rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces
jours passés.»
Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le
porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans
cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame
du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu
tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de
Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux
dans le palais de son maître.--«Lettré, quel est ton nom? quelle est
ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause
as-tu été victime d'un assassinat?»--A ces questions, Kwang-Jouy salua
respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et
le supplia de le faire revivre.
«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que
tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se
trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?»
A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche
un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution
du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il
lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances
t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma
cour.»
Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en
exprima sa gratitude au roi des dragons.
Mais revenons à la veuve du docteur.--Dans son aversion pour l'assassin
de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur
la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait
l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle
avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les
employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils
prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent
eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang,
le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong,
je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles
talents.--Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre
haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils,
l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées
avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce,
daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
Les instants fuient avec rapidité.--Un jour que Lieou-Hong était
sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel
était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et
elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle
demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs
l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un
fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez
l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse
Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera
immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez
de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le
roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens
d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra
votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci.
Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle
venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop
que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut
l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en
débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à
demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous
serez satisfait.»
Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au
tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude
pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le
retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux
dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort.
«Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de
pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin;
et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le
reconnaître....»