saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a
commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous
n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les
mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est
venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout
rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole
de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est
passée.
Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais
existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand
dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?--A l'instant même,
répondit Tsieou.--Nous étions très bien placés pour la voir sortir,
et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue?
Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier.
Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel
qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs
sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta
ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il
y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller
s'assurer du prodige par leur propres yeux.
Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est
bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands
miracles par le secours de la magie.
Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour
remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux
amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée
aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous.
Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie
de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en
mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont
comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit;
à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent
qu'il avait grandement raison.
Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin
qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après
avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent
au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut
promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de
venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission
d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens
profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son
vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à
côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir
l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé,
il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je
les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui
a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels
les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y
a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il
l'ouvrit à deux battants.
Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent
le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par
lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais
gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître
partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village,
hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey,
qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux
brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut
retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je
laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en
feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant
votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire
des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs,
il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous
n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le
jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons
donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la
troupe se mit en marche.
Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige
opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la
résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment,
disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les
esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons
détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il
a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une
seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit
que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le
tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur
toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux
gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme
on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis
de Tchang.--Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont
apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que
plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en
face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été
dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes,
extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore
leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient
sourire aux passants.
Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey
n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre
maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une
mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa
troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh
quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus
de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon
plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit
être à moi.--Mais quel est donc ce fameux plan?--Le voici, reprit
Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine
révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de
la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement
les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et
d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district
a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les
délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me
servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer
cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé
avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est
vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc
dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il
était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les
mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur
accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter
au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le
plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé
dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette
affaire.
Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers.
En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin,
il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des
satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés
du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le
coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey,
grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et
laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à
l'arrière-garde avec ses amis.
Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que
c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas
garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on
le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa
force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère
que vous le lui ferez au moins savoir!--Mais les sbires le chargeaient
d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication,
ils l'entraînèrent hors du jardin.
A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour
connaître la cause de cette conduite.--Qu'est-ce que vous demandez?
leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et
peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez
votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots,
n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se
dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis.
Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre
jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout
cela devait aboutir.
Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le
propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse
qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et
se rendit en hâte au tribunal.
Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux
au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles,
regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage
connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi,
s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments
de supplice et attendirent.
Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:---Quel
audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce
pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous
avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de
l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue,
n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces
mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le
village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il
peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices
magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous
avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et
vous avez le front de nier!
Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait
avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière
dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du
jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas
que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien
de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels
et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des
esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un
être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût
dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est
allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles
aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se
dire.
Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous
ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils
entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et
les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque
le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du
tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne
peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de
l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le
patient, chargé de la cangue.
Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous
l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards.
Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour,
donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi
donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie?
Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au
reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur
ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent
informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes
victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants
du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous
porterons caution; rassurez-vous!
Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en
gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons,
canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!--Et le vieillard
arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent
chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison;
mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire
passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de
lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne
pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur
il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la
vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi
l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié
de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis
résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui
s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante
immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc
que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de
sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice,
et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante
immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui
préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a
eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce
qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée
de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te
calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de
ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit
aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside
aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché
la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui
secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi,
pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les
immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre
condition d'existence.
Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il,
demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend
immortel?--Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il
faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse
envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par
les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie,
c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de
fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.--Et
elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier
l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille.
Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et
lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous
sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la
puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il
reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous
de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui
crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!--Tsieou est
saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses
jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il
s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans
le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se
voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:
«Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment
d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les
arbitres des événements. »
Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait
reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard,
dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de
passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour
nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés,
ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier,
nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui
il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y
livrer à l'ivresse du plaisir.
Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et
après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils
s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on
entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent
silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef,
arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa
tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues
à terre en désordre et jonchent le sol.
Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la
parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des
secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il
pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les
immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces
jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les
fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour.
Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé
bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.--Aussitôt on
étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis,
on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le
repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest.
Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il
s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
devant le vestibule,
Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
eaux,
La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
Et siffle à travers les pins de la forêt.
Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se
relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles
hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang
singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites
apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent
subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir,
portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent
réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge
dans une muette stupeur.
Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit
la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus
de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous
a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a
été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement
tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un
péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de
s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux.
Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et
en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de
l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs?
Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:--Oui, il
faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se
bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent
à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches,
longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe
impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à
boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de
l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les
pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé
par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et
retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un
peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et
son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe
souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la
maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et
tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine,
découragés et honteux.
Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques
vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des
lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet
de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la
lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il
a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui
permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme
parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines
sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule
n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les
plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans
la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un
miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de
faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin
n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais
hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon
l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans
quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle
perquisition: mais enfin, que faire?--Aller passer la nuit chez soi....