CHOIX
DE
CONTES ET NOUVELLES
TRADUITS DU CHINOIS
PAR THÉODORE PAVIE
PARIS
LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
1839
A
MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
DE FRANCE.
TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
_De son respectueux Elève,_
THÉODORE PAVIE.
AVERTISSEMENT.
Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on
attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un
volume de _nouvelles_ et de _contes_.--Les Chinois d'ailleurs ne font
pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi
mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut
de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons
tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins
capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec
un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces
récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le
désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire,
dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue
étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue
dans l'original.
D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier
abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique,
d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions;
et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées
à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur,
pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes
du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont
d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et
des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les
yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui
témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous
avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire
connaître ici:
LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil
intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables, anciens et modernes_).
Le même conte se trouve aussi dans les _Histoires à réveiller le
monde_, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire
incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures
collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des
RENARDS-FÉES.
La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE,
laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement
toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle
du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, _Voyage dans l'Ouest,_
(c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui
parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et
LE ROI DES DRAGONS.
Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points,
le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être
traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et
en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la
bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre.
Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux
jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires
plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à
Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la
rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu
nous le communiquer.
Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de
croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de
la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés
se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples,
et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont
toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner
les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées,
les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit.
Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile
qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours
les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin
grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant
laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance
toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger
et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir
ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure:
toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des
ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un
résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques
années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on
l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne
cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit
à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se
parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour
prendre haleine.
Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de
départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes,
ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs
que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la
bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
TABLE
Les Pivoines, conte
Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique
Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle
Le Lion de Pierre, légende
La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique
Les Renards-Fées, conte Tao-Sse
Le Luth brisé, nouvelle historique
LES PIVOINES[1],
CONTE.
Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux,
au village de Tchang-Yo, situé à deux _lys_[3] de la porte orientale
de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme
dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait
d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane
couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte
sans lui laisser d'enfant.
Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs
et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses
terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après
bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était
plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse.
Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand
chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans
s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison,
Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre
et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand
c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même
dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il
se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur
extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée
chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les
occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la
quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi
l'avait-on surnommé _Hoa-Tchy_ (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un
marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il
avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et
lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les
laissait en gage.
Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de
Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci
ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur
valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur
profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes
parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue,
dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui
n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine
remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu
à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous;
sur cette haie factice, l'églantier, le _putchuk_, l'hibiscus,
le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or
s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos,
l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes,
le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi
le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui
qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en
arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps
elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat
pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on
voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre
commençait à s'ouvrir.
En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants;
après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous,
aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très
rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles
couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient
élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une
lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit
tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles,
tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une
propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome
de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits
appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient
ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons
elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année
n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont
le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de
belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa
riche parure; l'amandier dont les pluies printanières
doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur
des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au
corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont
l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout
sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant
au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le
parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui
n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de
la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la
grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le
poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au
milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant
comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les
boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux;
le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en
carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon,
souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si
beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea
pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite
prune _Yo-Ly_, surnommée le ballon de soie brodée.
On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres
mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui
répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac
appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement,
la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était
ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie
tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé
de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés,
dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque
retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert
des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac
Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au
milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils
venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au
lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les
promeneurs.
On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau,
et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des
flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient
volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive
à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les
pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets;
ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments
de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des
nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris
et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au
milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant
de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu
obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de
leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les
confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a
commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une
nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés
aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du
lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en
troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes
faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées
roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le
ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant
toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
Il y a des vers qui en font foi:
Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
voûte des cieux;
Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
chantent en cueillant les lotus;
Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
s'y sont multipliées à l'infini;
Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
son jardin et de son lac.
Mais rentrons dans les limites de notre récit. »--Tsieou-Sien, levé
chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles
tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les
rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir,
tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer
une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et
s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait
devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez
heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs
pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le
vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de
sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre
son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis
le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien
ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop
vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de
millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il
passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un
vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait
son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour
tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait
avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs
reprises pour faire son inspection.
Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours,
des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de
l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les
essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des
bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à
ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des
cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation
de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les
jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les
allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer
les fleurs ».
Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre
fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement
dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées
à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours
singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par
ce raisonnement:--Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à
s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles,
et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après
avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand
elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours
qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et
venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont
l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite
violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce
qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si
les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de
douleur!
Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton
a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les
fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas
long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc,
les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle,
le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est
donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en
prendre pitié.
Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les
mutile, comment supporteront-elles ce traitement?--Voyez: c'est du
germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la
tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible,
les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années
il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs,
patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront
à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si
donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y
être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher
son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un
supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs
parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout
simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux
garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table,
soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les
exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une
jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même
plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des
jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de
l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre;
et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la
même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il
réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il
se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent
d'une mort prématurée.
On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection
envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs,
jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier
passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant
sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une
injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les
fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur
ressentiment!
Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne
cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque,
par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec
amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers
tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu,
prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour
la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune
façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui
dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait
pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux
ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses
avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de
grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres
plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était
vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de
tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et
en remerciements.
Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques
deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner
de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre
quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la
tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il
appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait
«traiter les fleurs ».
A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce
jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents
et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une
réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir
fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs
l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance:
s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que
Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne
tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage
devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait
quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais
fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou,
chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite
des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu,
rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus
grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits,
c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et
à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du
grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le
mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de
raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils
abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et
sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix
flexible et harmonieuse.
Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule
d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A
l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie
des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions
de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les
prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son
revenu de chaque année.
Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses
cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au
contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples,
usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le
contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir
au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le
voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait _Monsieur_
Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du _Vieillard qui arrose
son jardin_ (Kouan-Youen-Seou).
Les vers disent:
Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
regards,
Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
à loisir que d'aller prendre du repos.
Ici l'histoire se divise.--Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village
de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de
mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux,
cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de
sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les
épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers
prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui
suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de
le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une
troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait
ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la
dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie,
formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de
nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes
avaient eu à souffrir de leur despotisme!
Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore,
qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant
homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son
adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et
porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte
et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa
maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la
campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait
précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du
vieux Tsieou-Sien.
Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à
moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade
dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de
Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes
qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un
épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce
jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces
plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même
que l'on appelle le _Fou des fleurs_. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai
entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une
personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de
plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que
n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un
peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout
autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense
peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à
peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et
deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il
n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait
à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs
gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte,
regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du
vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des
curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la
porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne
savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu
dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur
du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle
Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une
multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer.
J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien
de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous
voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout
que cela.
Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria:
Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des
fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous
les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois
n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc,
ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le
vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche,
est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre
jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force,
et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de
l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et
se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient
épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est
la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la
richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand
lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première
de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey
(l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège?
Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien,
princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit
d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais,
et elle écrivit les quatre vers suivants:
Demain matin, je me promènerai dans le parc:
Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et
les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons
parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char
pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de
toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule,
par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la
jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille,
n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur
rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent
un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face
de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait
l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois,
recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre
l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de
hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs
ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des
couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes,
et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus
la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria
aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas
cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait
des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même
l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il
prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche
voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que
Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout
exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je
suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que
j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs,
il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire
entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose
jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour
aller en respirer l'odeur de plus près.
Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère,
mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente
donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner
les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute
sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il
faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue
de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller
chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit
augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en
s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas
un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré
ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour
y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit:
Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard,
la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle
songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le
jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos
vêtements.
Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé;
le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant
à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la
joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en
silence.
La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en
abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise
pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le
jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois
bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de
planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun
mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il
bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois,
dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie
daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement
le jeune seigneur?--Ces paroles retentirent bien douloureusement aux
oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du
vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre?
Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne
sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de
campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour
mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout
d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous,
vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur
de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre
reconnaissance!
Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit
quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses
jambes, et il ne put remuer.
Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non,
pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le
jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire
cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu
répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un
billet, et l'envoyer au préfet du département.»
Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater
en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui
de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut
recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa
Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que
l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter
en une minute, au galop.
Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain
donc.
Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les
domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et
Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance
de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui
prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de
l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta:
Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité;
cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le
long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs,
ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande
pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes
fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey
reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain
vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout,
qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt
que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois,
tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de
Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si
grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui
ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont
en désordre cueillir les pivoines.
Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il
avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le
pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir
l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées.
Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe
désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de
ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin
qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey,
il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop
bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la
première.
Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est
renversée!--Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le
vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge
plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé,
craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en
battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis
sur pied.
Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le
cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est
jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des
pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
méchante;
Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
sans que personne les recueille.
Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout
le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les
gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils
voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris
de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur
surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser
leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire.
Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey,
qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis;
leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils
accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez
entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé
son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou
je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en
manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que
le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention!
Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur
les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui
s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de
lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce
vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent
à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une
bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires.
L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second.
Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi:
Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice;
les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année,
et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »--Le curieux, frappé
de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!--et voilà tout. Mais
comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises
en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne
vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin
couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la
compassion.
Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs
mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit
à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries,
maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé
de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et
si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos
feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix
humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi?
Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de
seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité.
Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il
suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui
êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que
vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et
je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont
pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter
de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda
la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier
lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là,
reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il
agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle,
répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la
branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune
inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer
ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria;
Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et
pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses
pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez
employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois
de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira
il ira vous inviter à la venir voir.
A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu
d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit
ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non---Voyant
mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi:
pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près
de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa
cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;--cependant, la jeune
fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les
tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et
maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une
nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque
pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes,
plus étincelantes qu'auparavant.
Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
boue,
Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
les ressusciter;
Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
il a su concilier l'affection des objets inanimés.
Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie:
Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile
magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant
là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait
le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.--Aucune trace
de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à
lui-même?--Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au
passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il
prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu
il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de
droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village
qui faisaient sécher leurs filets au soleil.