Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d'ouragan

se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux

cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de

nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer

grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux

disparaissaient, à l'exception des satanicles, amis des tempêtes. Le

baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême

tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous

l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. La lutte des

éléments était prochaine.

La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le

_Nautilus_ flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des

passes de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au

lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par

un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface.

Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire

avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à

vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des

tempêtes.

Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur

la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues

monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi,

partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable

qui lui tenait tête.

La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui

trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites

lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que

de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant

elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient

entre elles. Le _Nautilus_, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé

comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement.

Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le

vent ni la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq

mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans

ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de

toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace

des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la

tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingénieur : « Il n'y a

pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce

n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c'était un

fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui

bravait impunément leur fureur.

Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles

mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent

cinquante a cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de

propagation, moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la

seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la

profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de ces lames qui

emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers

où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force de pression

-- on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes par

pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles

lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre

mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1864,

après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant

sept cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur

les rivages de l'Amérique.

L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en

1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la

chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait

péniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à

la lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à

Liverpool ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.

A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée

d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le

capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de

la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait

des hurlements des vagues écrasées, des mugissements du vent, des

éclats du tonnerre. Le vent sautait à tous les points de l'horizon, et

le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord,

l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de

l'hémisphère austral.

Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes !

C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de

température des couches d'air superposées a ses courants.

A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se

changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,

voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un

effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son

éperon d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de

longues étincelles.

Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je

l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son

maximum d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à

l'intérieur du _Nautilus_.

Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se

remplir peu à peu, et le _Nautilus_ s'enfonça doucement au-dessous de

la surface des flots.

Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui

passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent

foudroyés sous mes yeux !

Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le

calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures

étaient trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos

jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer.

Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui

eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet

Océan ?

XX

PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE

A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout

espoir de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent

s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine

Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.

J'ai dit que le _Nautilus_ s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire,

plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra

tantôt à la surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de ces

brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues à

la fonte des glaces, qui entretient une extrême humidité dans

l'atmosphère. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils

allaient reconnaître les feux incertains de la côte ! Que de sinistres

dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces écueils dont le

ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les

bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de

leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !

Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,

où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan ; les uns vieux et

empâtés déjà ; les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre

fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que de

bâtiments perdus corps et biens, avec leurs équipages, leur monde

d'émigrants, sur ces points dangereux signalés dans les statistiques,

le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile, l'estuaire du

Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement que de victimes

fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,

de Montréal, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le

_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous

échoués, l'_Artic_, le _Lyonnais_, coulés par abordage, le _Président_,

le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignorées,

sombres débris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il

eût passé une revue des morts !

Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de

Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas

considérable de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par

le courant du Gulf-Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant

d'eau froide qui longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les

blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. Là s'est formé un

vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y

périssent par milliards.

La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.

Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse

subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là

s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd

de sa vitesse et de sa température, mais il devient une mer.

Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha à son passage, je

citerai le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui

donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale, un

unernack de grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût

excellent, des karraks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance

avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des

gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres, des macroures à

longue queue, brillant d'un éclat argenté, poissons rapides, aventurés

loin des mers hyperboréennes.

Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,

bien musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires,

véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies,

des gades et des saumons, c'était le cotte des mers septentrionales, au

corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs

du _Nautilus_ eurent quelque peine à s'emparer de cet animal, qui,

grâce à la conformation de ses opercules, préserve ses organes

respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre

quelque temps hors de l'eau.

Je cite maintenant -- pour mémoire -- des bosquiens, petits poissons

qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des

ables-oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des

rascasses, et j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que

je surpris dans ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de

Terre-Neuve.

On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car

Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_

s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put

retenir cette observation :

« Ça ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues étaient

plates comme des limandes ou des soles ?

-- Naïf ! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où

on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des

poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la

marche.

-- Je veux croire monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle

fourmilière !

-- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les

rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d'oeufs dans une

seule femelle ?

-- Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.

-- Onze millions, mon ami.

-- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, à moins de les

compter moi-même.

-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.

D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les

Américains, les Danois, les Norvégiens, pêchent les morues. On les

consomme en quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de

ces poissons, les mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi en

Angleterre et en Amérique seulement, cinq mille navires montés par

soixante-quinze mille marins, sont employés à la pêche de la morue.

Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait

vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norvège, même résultat.

-- Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les

compterai pas.

-- Quoi donc ?

-- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.

-- Laquelle ?

-- C'est que si tous les oeufs éclosaient, il suffirait de quatre

morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. »

Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis

parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que

chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au

moyen d'un petit grappin, était retenue a la surface par un orin fixé

sur une bouée de liège. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au

milieu de ce réseau sous-marin.

D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il

s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à

la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où

aboutit l'extrémité du câble transatlantique.

Le _Nautilus_, au lieu de continuer à marcher au nord prit direction

vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur

lequel repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le

relief avec une extrême exactitude.

Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par

deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble

gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord

pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant

sa méthode ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon et pour le

consoler de son déboire, je lui appris diverses particularités de la

pose de ce câble.

Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 ; mais,

après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de

fonctionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble,

mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille

cinq cents tonnes, qui fut embarqué sur le _Great-Eastern_. Cette

tentative échoua encore.

Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immergé par trois mille huit cent

trente-six mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit

où se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent

trente-huit milles de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures

après-midi, que les communications avec l'Europe venaient de

s'interrompre. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble

avant de le repêcher, et à onze heures du soir, ils avaient ramené la

partie avariée. On refit un joint et une épissure ; puis le câble fut

immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne

put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.

Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le

promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua

une nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre

câble fut établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils

conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé

par un matelas de matières textiles contenu dans une armature

métallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.

L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois,

en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y

avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le

capitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent,

délibérèrent, et firent afficher que si le coupable était surpris à

bord, il serait jeté à la mer sans autre jugement. Depuis lors, la

criminelle tentative ne se reproduisit plus.

Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'était plus qu'à huit cents

kilomètres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la

nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après

Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's

Content. L'entreprise était heureusement terminée, et par sa première

dépêche, la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages

paroles si rarement comprises : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix

aux hommes de bonne volonté sur la terre. »

Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état

primitif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le

long serpent, recouvert de débris de coquille, hérissé de

foraminifères, était encroûté dans un empâtement pierreux qui le

protégeait contre les mollusques perforants. Il reposait

tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression

favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de

l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de

ce câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de

gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.

D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est

jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le

_Nautilus_ le suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre

mille quatre cent trente et un mètres, et là, il reposait encore sans

aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où

avait eu lieu l'accident de 1863.

Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt

kilomètres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son

sommet émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à

l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le

28 mai, et le _Nautilus_ n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de

l'Irlande.

Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles

Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et

revint vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude,

j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire

les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.

Une importante question se posait alors à mon esprit.

Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait

reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger.

Comment lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après

avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il

donc me montrer les côtes de France ?

Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il

passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre

et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.

S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à

l'est. Il ne le fit pas.

Pendant toute la journée du 31 mai, le _Nautilus_ décrivit sur la mer

une série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher

un endroit qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine

Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il

me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ?

Était-ce sa proximité des rivages européens ? Sentait-il quelque

ressouvenir de son pays abandonné ? Qu'éprouvait-il alors ? des remords

ou des regrets ? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j'eus

comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du

capitaine.

Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mêmes allures. Il

était évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan.

Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait

fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans

l'est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon.

Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa

nationalité.

Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au

méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le

calme absolu des flots facilitait son opération. Le _Nautilus_ immobile

ne ressentait ni roulis ni tangage.

J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut

terminé, le capitaine prononça ces seuls mots.

« C'est ici ! »

Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa

marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.

Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements

de l'eau dans les réservoirs. Le _Nautilus_ commença de s'enfoncer,

suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui

communiquait plus aucun mouvement.

Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent

trente-trois mètres et reposait sur le sol.

Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux

s'ouvrirent, et à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement

illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.

Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux

tranquilles.

Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui

attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un

empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En

examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes

épaissies d'un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par

l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. Cette

épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait

déjà bien des années passées sur ce fond de l'Océan.

Quel était ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa

tombe ? N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment

sous les eaux ?

Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine

Nemo dire d'une voix lente :

« Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait

soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août,

commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le

_Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de

l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il

prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak.

En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de

la même année, il rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ?

chargé d'escorter un convoi de blé qui venait d'Amérique sous le

commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II,

cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur,

c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a

soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24'

de latitude et 17°28' de longitude, ce navire, après un combat

héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de

son équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent

cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa

poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République !

-- Le _Vengeur_ ! m'écriai-je.

-- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom ! » murmura le capitaine

Nemo en se croisant les bras.

XXI

UNE HÉCATOMBE

Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire

patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle

l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de

_Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'échapper, tout se

réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne

quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,

considérait d'un oeil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je

jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait, mais je

voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une

misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du _Nautilus_ le

capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime

que le temps ne pouvait affaiblir.

Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait

bientôt me l'apprendre.

Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer,

et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du _Vengeur_.

Bientôt un léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre.

En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le

capitaine. Le capitaine ne bougea pas.

« Capitaine ? » dis-je.

Il ne répondit pas.

Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y

avaient précédé.

« D'où vient cette détonation ? demandai-je.

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 34 / 36 段