Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était
rapproché du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six
milles le séparaient de nous.
« Quel est ce bâtiment, Ned ?
-- A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien,
je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et
couler, s'il le faut, ce damné _Nautilus_ !
-- Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ?
Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des
mers ?
-- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité
de ce bâtiment ? »
Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant
ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute
la puissance de son regard.
« Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle
nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis
affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se
déroule à l'extrémité de son grand mât. »
Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui
se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût
reconnu le _Nautilus_ à cette distance, encore moins qu'il sût ce
qu'était cet engin sous-marin.
Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau
de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire
s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient
avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La
distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui
flottait comme un mince ruban.
Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher,
une chance de salut s'offrait à nous.
« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je
me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. »
Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de
regarder le navire qui grandissait à vue d'oeil. Qu'il fût anglais,
français, américain ou russe, il était certain qu'il nous
accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.
« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin
de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. »
J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du
vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux
troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du
_Nautilus_. Peu après, une détonation frappait mon oreille.
« Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je.
-- Braves gens ! murmura le Canadien.
-- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une
épave !
-- N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau
qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à
monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
-- Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des
hommes.
-- C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant.
Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à
quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans
doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le
frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le
narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé
surnaturel ?
Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !
Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
employait le _Nautilus_ à une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien,
ne s'était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré
maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du
choc provoqué par le _Nautilus_ ? Oui, je le répète. Il en devait être
ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se
dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du moins, les
nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être
chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable !
Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
ennemis sans pitié.
Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à
des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_.
Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa
violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la
plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant
normalement la coque du _Nautilus_, lui eût été fatal.
Le Canadien me dit alors :
« Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous
sommes d'honnêtes gens ! »
Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à
peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force
prodigieuse, il tombait sur le pont.
« Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
l'éperon du _Nautilus_ avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! »
Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à
voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son coeur, qui avait dû
cesser de battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées
effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps
penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien.
Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont
les boulets pleuvaient autour de lui :
« Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il
de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour
te reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! »
Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon
noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.
A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_,
sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se
perdre en mer.
Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi :
« Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
compagnons.
-- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,
-- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !
-- Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez
pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne
deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.
-- Ce navire, quel est-il ?
-- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du
moins, restera un secret pour vous. Descendez. »
Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine
de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un
implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On
sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes.
Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la
coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'écrier :
« Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu
n'échapperas pas à l'éperon du _Nautilus_. Mais ce n'est pas à cette
place que tu dois périr ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se
confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! »
Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur
la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le _Nautilus_,
s'éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du
vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta
de maintenir sa distance.
Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le
panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine
s'y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui
restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui
comme une bête fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait
poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore
?
Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé
le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :
« Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprimé,
et voilà l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri,
vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr !
Tout ce que je hais est là ! Taisez-vous ! »
Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.
« Nous fuirons ! m'écriai-je.
-- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?
-- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En
tout cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de
représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité.
-- C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. »
La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole
indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifié sa direction.
J'entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une
rapide régularité. Il se tenait à la surface des eaux, et un léger
roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un autre.
Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le
vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit
pour nous faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours
plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne
pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout
ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois,
je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se
contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps
après, il reprenait son allure de fuite.
Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se
précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le
_Nautilus_devait attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et
alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.
A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près
de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il
ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire
intensité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement
que s'il lui eût donné la remorque !
La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au
milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de
tranquillité, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir
qui eût jamais reflété son image.
Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes
ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible
_Nautilus_, je sentais frissonner tout mon être.
Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché,
marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la
présence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et
son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague
réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient
poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles, des scories de charbons
enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère.
Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine
Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et
demi, et avec les première, lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le
moment ne pouvait être éloigné où, le _Nautilus_ attaquant son
adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet
homme que je n'osais juger.
Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second
monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le
capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines
dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le « branle-bas de
combat » du _Nautilus_. Elles étaient très simples. La filière qui
formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaissée. De même, les
cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à
l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus
une seule saillie qui pût gêner sa manoeuvre.
Je revins au salon. Le _Nautilus_ émergeait toujours. Quelques lueurs
matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines
ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil
levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.
A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se
modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les
détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets
labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement
singulier.
« Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que
Dieu nous garde ! »
Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine.
Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau
supérieur se fermer brusquement.
Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement
bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord.
En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea à quelques mètres
au-dessous de la surface des flots.
Je compris sa manoeuvre. Il était trop tard pour agir.
Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou
la carapace métallique ne protège plus le bordé.
Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame
qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir.
Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le
mouvement de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état
pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable.
J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe !
Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'était son
élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.
Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger.
Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des
éraillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emporté par sa
puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau
comme l'aiguille du voilier à travers la toile !
Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me
précipitai dans le salon.
Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par
le panneau de bâbord.
Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
agonie, le _Nautilus_ descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres
de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un
bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages.
Le pont était couvert d'ombres noires qui s'agitaient.
L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans,
s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous lés eaux. C'était une
fourmilière humaine surprise par l'envahissement d'une mer !
Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'oeil
démesurément ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans
voix, je regardais, moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait
à la vitre !
L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le _Nautilus_ le suivant,
épiait tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit.
L'air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris
aux soutes. La poussée des eaux fut telle que le _Nautilus_ dévia.
Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes,
chargées de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des
grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse
sombre disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un
formidable remous...
Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier,
véritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut
fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre,
l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.
Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis
le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le
capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les
bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots.
XXII
LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO
Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la
lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du _Nautilus_,
ce n'étaient que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de
désolation, à cent pieds sous les eaux, avec une rapidité prodigieuse.
Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où fuyait cet homme après cette
horrible représaille ?
J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient
silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le
capitaine Nemo. Quoi qu'il eût souffert de la part des hommes, il
n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le
complice, du moins le témoin de ses vengeances ! C'était déjà trop.
A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon.
Il était désert. Je consultai les divers instruments. Le _Nautilus_
fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure,
tantôt à la surface de la mer, tantôt à trente pieds au-dessous.
Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la
Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec
une incomparable vitesse.
A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long
nez, des squales-marteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de
grands aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers
du jeu d'échecs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu
d'artifice, des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant
leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui
luttaient de rapidité avec le _Nautilus_. Mais d'observer, d'étudier,
de classer, il n'était plus question alors.
Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre
se fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la
lune.
Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de
cauchemars. L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit.
Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le
_Nautilus_dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une
vitesse inappréciable ! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes !
Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble
? Parcourut-il ces mers ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le
golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la
côte asiatique ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'écoulait je ne
pouvais plus l'évaluer. L'heure avait été suspendue aux horloges du
bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contrées
polaires, ne suivaient plus leur cours régulier. Je me sentais entraîné
dans ce domaine de l'étrange où se mouvait à l'aise l'imagination
surmenée d'Edgard Poë. A chaque instant, je m'attendais à voir, comme
le fabuleux Gordon Pym, « cette figure humaine voilée, de proportion
beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jetée en
travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » !
J'estime -- mais je me trompe peut-être , j'estime que cette course
aventureuse du _Nautilus_ se prolongea pendant quinze ou vingt jours,
et je ne sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina
ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second,
pas davantage. Pas un homme de l'équipage ne fut visible un seul
instant. Presque incessamment, le _Nautilus_ flottait sous les eaux.
Quand ii remontait à leur surface afin de renouveler son air, les
panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point
reporté sur le planisphère. Je ne savais où nous étions.
Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne
paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait
que, dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie
effrayante, il ne se tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de
tous les instants.
On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable.
Un matin -- à quelle date, je ne saurais le dire -- je m'étais assoupi
vers les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif.
Quand je m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je
l'entendis me dire à voix basse :
« Nous allons fuir ! »
Je me redressai.
« Quand fuyons-nous ? demandai-je.
-- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du
_Nautilus_. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt,
monsieur ?
-- Oui. Où sommes-nous ?
-- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des
brumes, à vingt milles dans l'est.
-- Quelles sont ces terres ?
-- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons.
-- Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir !
-- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans
cette légère embarcation du _Nautilus_ ne m'effraient pas. J'ai pu y
transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de
l'équipage.
-- Je vous suivrai.
-- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me défends,
je me fais tuer.
-- Nous mourrons ensemble, ami Ned. »
J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme,
sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames.
Le ciel était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes
épaisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une
heure.
Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer
le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui
aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il
m'inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face à face avec lui
! Mieux valait l'oublier ! Et pourtant !
Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à
bord du _Nautilus_ ! Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de
me parler par crainte de se trahir.
A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à
manger, malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaiblir.
A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit :
« Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la lune
ne sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au
canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. »
Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre.
Je voulus vérifier la direction du _Nautilus_. Je me rendis au salon.
Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante
mètres de profondeur.
Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces
richesses de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans
rivale destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait
formée. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. Je
restai une heure ainsi, baigné dans les effluves du plafond lumineux,
et passant en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines.
Puis, je revins à ma chambre.