Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas

laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des

céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et,

prenant un crayon, Je commençai à le dessiner.

« C'est peut-être le même que celui de l'_Alecton_, dit Conseil.

-- Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que

l'autre a perdu sa queue !

-- Ce n'est pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces

animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue

du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.

-- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être

un de ceux-là ! »

En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en

comptai sept. Ils faisaient cortège au _Nautilus_, et j'entendis les

grincements de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à

souhait.

Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux

avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu

les décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions

sous une allure modérée.

Tout à coup le _Nautilus_ s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans

toute sa membrure.

« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je.

-- En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car

nous flottons. »

Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les

branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.

Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.

Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans

nous parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les

poulpes et dit quelques mots à son second.

Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond

s'illumina.

J'allai vers le capitaine.

« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que

prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.

-- En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons

les combattre corps à corps. »

Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.

« Corps à corps ? répétai-je.

-- Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules

cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce

qui nous empêche de marcher.

-- Et qu'allez-vous faire ?

-- Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.

-- Entreprise difficile.

-- En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs

molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais

nous les attaquerons à la hache.

-- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon

aide.

-- Je l'accepte, maître Land.

-- Nous vous accompagnerons », dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,

nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.

Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts

à l'attaque. Conseil et moi, nous prîmes deux haches. Ned Land saisit

un harpon.

Le _Nautilus_ était alors revenu à la surface des flots. Un des marins,

placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais

les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une

violence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.

Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par

l'ouverture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache,

le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les

échelons en se tordant.

Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre

la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le

marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence

irrésistible.

Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors. Nous nous étions

précipités à sa suite.

Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses

ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe.

Il râlait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots,

_prononcés en français_, me causèrent une profonde stupeur ! J'avais

donc un compatriote à bord, plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant,

je l'entendrai toute ma vie !

L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante

étreinte ? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe,

et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second

luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs

du _Nautilus_. L'équipage se battait à coups de hache. Le Canadien,

Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une

violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. C'était horrible.

Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait

arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés.

Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.

Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur

lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une

bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage

se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné

compatriote !

Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait

plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs

du _Nautilus_. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de

serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et

d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient

comme les têtes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se

plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon

audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un

monstre qu'il n'avait pu éviter.

Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur !

Le formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux

allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le

capitaine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux

énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant,

plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.

« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien.

Ned s'inclina sans lui répondre.

Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,

frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les

flots.

Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la

mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes

coulaient de ses yeux.

XIX

LE GULF-STREAM

Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais

l'oublier. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente.

Depuis, j'en ai revu le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils

l'ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour

peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de

nos poètes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_.

J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa

douleur fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis

notre arrivée à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé

par le formidable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer,

ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du

cimetière de corail !

Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé

par l'infortuné qui m'avait déchiré le coeur. Ce pauvre Français,

oubliant son langage de convention, s'était repris à parler la langue

de son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet

équipage du _Nautilus_, associé de corps et d'âme au capitaine Nemo,

fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote !

Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse

association, évidemment composée d'individus de nationalités diverses ?

C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans

cesse devant mon esprit !

Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant

quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si

j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes

ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction

déterminée. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des

lames. Son hélice avait été dégagée, et cependant, il s'en servait à

peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du théâtre de

sa dernière lutte, de cette mer qui avait dévoré l'un des siens !

Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le

_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, après avoir eu

connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions

alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses

poissons et sa température propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.

C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de

l'Atlantique, et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux

océaniennes. C'est un fleuve salé, plus salé que la mer ambiante. Sa

profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de

soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une

vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'invariable volume de ses eaux

est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe.

La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,

son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne.

Là, ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à

se former. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses

flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le

cap San-Roque sur la côte brésilienne, et se bifurque en deux branches

dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des

Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé de rétablir l'équilibre entre

les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales,

commence son rôle de pondérateur. Chauffé à blanc dans le golfe du

Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines, s'avance jusqu'à

Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid du détroit de

Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands cercles

du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le

quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du nord-est,

revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, après

avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvège, va

jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés,

former la mer libre du pôle.

C'est sur ce fleuve de l'Océan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa

sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois

cent cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de

huit kilomètres à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à

mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette

régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse

et sa direction viennent à se modifier, les climats européens seront

soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences.

Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais

connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon

explication fut terminée, je l'invitai a plonger ses mains dans le

courant.

Conseil obéit, et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de

chaud ni de froid.

« Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du

Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de

celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux

côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en

croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilisée, fournirait

assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi

grand que l'Amazone ou le Missouri. »

En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq

par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que

ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement

s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très

riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les

flots verts qui les environnent. Telle est même la netteté de leur

ligne de démarcation, que le _Nautilus_, à la hauteur des Carolines,

trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que son hélice

battait encore ceux de l'Océan.

Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les

argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes

nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des

raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps,

et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis,

de petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi,

à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps

paraissait couvert d'écailles.

Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à

ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des

sciènes longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents,

qui faisaient entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai

déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des

perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Océan, qui peuvent rivaliser de

couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens

à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres dépourvus d'écailles, des

batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un

t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches

brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune, divers

échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant

d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa

vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous

les ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de

cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement

estimés.

J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du

Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal,

surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.

Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur

de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de

soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le

_Nautilus_ continuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait

bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion

pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de

faciles refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux

steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du

Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées

du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait

espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré

les trente milles qui séparaient le _Nautilus_ des côtes de l'Union.

Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du

Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages

où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des

cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream.

Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à

une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il

son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu

guérir.

« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en

avoir le coeur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le

nord. Mais je vous le déclare j'ai assez du pôle Sud, et je ne le

suivrai pas au pôle Nord.

-- Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment ?

-- J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez

rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux

parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je

songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver à la hauteur

de la Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large

baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le

Saint-Laurent, c'est mon fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville

natale ; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes

cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer !

Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! »

Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature

ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie

s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus

sombre. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu

aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo,

son humeur modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa

taciturnité, tout me faisait apparaître les choses sous un aspect

différent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il

fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation,

dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la mer.

Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons avait eu des

branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué !

« Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.

-- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles

sont ses intentions à notre égard ?

-- Oui, monsieur.

-- Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître ?

-- Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en

mon seul nom, si vous voulez.

-- Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.

-- C'est une raison de plus pour l'aller voir.

-- Je l'interrogerai, Ned.

-- Quand ? demanda le Canadien en insistant.

-- Quand je le rencontrerai.

-- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?

-- Non, laissez-moi faire. Demain...

-- Aujourd'hui, dit Ned Land.

-- Soit. Aujourd'hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en

agissant lui-même, eût certainement tout compromis.

Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir

immédiatement. J'aime mieux chose faite que chose à faire.

Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du

capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le

rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je

frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.

J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne

m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je

m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils,

et me dit d'un ton assez rude :

« Vous ici ! Que me voulez-vous ?

-- Vous parler, capitaine.

-- Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je

vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? »

La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout

entendre pour tout répondre.

« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il

ne m'est pas permis de retarder.

-- Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait

quelque découverte qui m'ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de

nouveaux secrets ? »

Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant

un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :

« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il

contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il

ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par

l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil

insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du _Nautilus_

jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront. »

Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère

serait donc un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette

communication qu'une entrée en matière.

« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous

fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais

le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents

pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous

trouver mieux ? Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ?

-- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.

-- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en

réserve, et si vous nous rendez la liberté...

-- La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant.

-- Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger.

Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande

aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention

est de nous y garder toujours.

-- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai

aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans

le _Nautilus_ ne doit plus le quitter.

C'est l'esclavage même que vous nous imposez.

-- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.

-- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté !

Quels que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire

bons !

-- Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je

jamais pensé à vous enchaîner par un serment ? »

Le capitaine me regardait en se croisant les bras.

« Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait

ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé,

épuisons-le. Je vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne

qu'il s'agit. Pour moi l'étude est un secours, une diversion puissante,

un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme

vous, je suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de

léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux, au moyen d'un

appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un

mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que

je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects

de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de

mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune

part. Et même, quand notre coeur a pu battre pour vous, ému par

quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de

courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage

de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon,

que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment

que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre

position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi mais

d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est

homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour de

la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître de projets

de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait

penser, tenter, essayer ?... »

Je m'étais tu. Le capitaine Nemo se leva.

« Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe

? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon

plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax,

vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai

rien de plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de

traiter ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne

pourrais même pas vous écouter. »

Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue.

Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons.

« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet

homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel

que soit le temps. »

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 33 / 36 段