Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts.

C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la

famille des actinidiens, et entre autres espèces, le _phyctalis

protexta_, originaire de cette partie de l'Océan, petit tronc

cylindrique, agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges

que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. Quant aux

mollusques, ils consistaient en produits que j'avais déjà observés, des

turritelles, des olives-porphyres, à lignes régulièrement entrecroisées

dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair,

des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des

hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger,

et certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité

classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement

d'appât pour la pêche de la morue.

Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion

d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des

pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête

verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté

semé de taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le

courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent

les eaux douces ; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue

longue et déliée, armées d'un long aiguillon dentelé ; de petits

squales d'un mètre, gris et blanchâtres de peau, dont les dents,

disposées sur plusieurs rangs, se recourbent en arrière, et qui sont

vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des

lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un

demi-mètre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations

charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur

appendice corné, situé près des narines, a fait surnommer licornes de

mer ; enfin quelques espèces de batistes, le curassavien dont les

flancs pointillés brillent d'une éclatante couleur d'or, et le

caprisque violet clair, à nuances chatoyantes comme la gorge d'un

pigeon.

Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très exacte, par la

série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au

genre des apléronotes, dont le museau est très obtus et blanc de neige,

le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue

très longue et très déliée ; odontagnathes aiguillonnés, longues

sardines de trois décimètres, resplendissant d'un vif éclat argenté ;

scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-nègres,

à teintes noires, que l'on pêche avec des brandons, longs poissons de

deux mètres, à chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le goût de

l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé ; labres demi-rouges,

revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales

; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat à ceux

du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est

extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes

trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs, à langue fine, à teintes

orange ; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de

Surinam, etc.

Cet « et coetera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont

Conseil se souviendra longtemps et pour cause.

Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui, la

queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine

de kilogrammes. Elle était blanche en dessous, rougeâtre en dessus,

avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très

lisse de peau, et terminée par une nageoire bilobée. Étendue sur la

plate-forme, elle se débattait, essayait de se retourner par des

mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier

soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais Conseil, qui tenait à

son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en

empêcher, il le saisit à deux mains.

Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié

du corps, et criant :

« Ah ! mon maître, mon maître ! Venez à moi. »

C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la

troisième personne ».

Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras

raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur

murmura d'une voix entrecoupée :

« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies

fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles

! »

-- Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce

déplorable état.

-- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai

de cet animal.

Et comment ?

-- En le mangeant. »

Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement

c'était coriace.

L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus

dangereuse espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu

conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de

distance, tant est grande la puissance de son organe électrique dont

les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds

carrés.

Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le _Nautilus_ s'approcha de

la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en

famille plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui,

comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens.

Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept

mètres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à

Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces

mammifères un tôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les

phoques, doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi les

agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves

tropicaux.

« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les

hommes ont presque entièrement anéanti, ces races utiles ? C'est que

les herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est

la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. Les végétations

vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est

irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata

jusqu'aux Florides ! »

Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de

celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées

de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de

calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs

flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés

d'écumer la surface des mers ».

Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du _Nautilus_

s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,

d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à

celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les

manates se laissaient frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de

kilos de viande, destinée à être séchée, furent emmagasinés à bord.

Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître

les réserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le

chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons

dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus.

C'étaient des échénéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens

subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses

transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide,

ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse.

Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à cette

espèce. Mais celui dont il s'agit ici, c'était l'échénélde ostéochère,

particulier à cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les

déposaient dans des bailles pleines d'eau.

La pêche terminée, le _Nautilus_ se rapprocha de la côte. En cet

endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface

des flots. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles,

car le moindre bruit les éveille, et leur solide carapace est à

l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec

une sûreté et une précision extraordinaires. Cet animal, en effet, est

un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur

a la ligne.

Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau

assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau, une

longue corde amarrée à bord par l'autre bout.

Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et

allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle

qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à

bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient.

On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient

deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes,

minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les

rendaient très précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point

de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût

exquis.

Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la

nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer.

XVIII

LES POULPES

Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'écarta constamment de la côte

américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du

golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas

manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de

dix-huit cents mètres ; mais, probablement ces parages, semés d'îles et

sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.

Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la

Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un

instant leurs pitons élevés.

Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,

soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux

qui font le cabotage d'une île à l'autre, fut très décontenancé. La

fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du

canot à l'insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y

songer.

La Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation à

ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du _Nautilus_.

Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land,

il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une

proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser

catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine

comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ?

Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait

aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du _Nautilus_, mais

tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme

devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait

m'éviter. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il

se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il

m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon.

Quel changement s'était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais

rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ?

Cependant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la

liberté.

Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette

démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons,

rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien.

J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si

l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous

étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette

nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité

d'existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise

aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne

laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui

va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour

lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais

nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne

voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.

J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce

livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.

Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la

surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits

intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient,

entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de physalie

spélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés,

tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules

bleues comme des fils de soie ; charmantes méduses à l'oeil, véritables

orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'étaient, parmi

les articulés, des annélides longs d'un mètre et demi, armés d'une

trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui

serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du

spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des

raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six

cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un

peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la

tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s'appliquaient

parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient des balistes

américains pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir,

des bobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la

mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes

et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant à l'espèce des

albicores. Puis, par nuées, apparaissent des surmulets, corsetés de

raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs resplendissantes

nageoires ; véritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrés autrefois

à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont le

proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des

pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours

et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ;

des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ;

des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs

phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue

charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur

pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se

levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets

blanchâtres.

Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore

observés, si le _Nautilus_ ne se fût peu à peu abaissé vers les couches

profondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux

mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était

plus représentée que par des encrines, des étoiles de mer, de

charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite supportait

un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des

fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce.

Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents

mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles

Lucayes, disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Là

s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites

de blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se

creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas

jusqu'au fond.

Ces roches étaient tapissés de grandes herbes, de laminaires géants, de

fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un

monde de Titans.

De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous

fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer.

Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres.

Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je

n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux

articulés de la division des brachioures, des l'ambres à longues

pattes, des crabes violacés, des clios particuliers aux mers des

Antilles.

Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur

un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes

algues.

« Eh bien, dis-je, ce sont là de véritables cavernes à poulpes, et je

ne serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.

-- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe

des céphalopodes ?

-- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est

trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.

-- Je le regrette répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face

l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent

entraîner des navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se

nomme des krak...

-- Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.

-- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la

plaisanterie de son compagnon.

-- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux

existent.

-- Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de

monsieur.

-- Nous avons eu tort, Conseil.

-- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.

-- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé à

n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai

disséqués de ma propre main.

-- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes

gigantesques ?

-- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'écria le Canadien.

-- Beaucoup de gens, ami Ned.

-- Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être !

-- Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants !

-- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du

monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation

entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode.

-- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.

-- Oui, Ned.

-- De vos propres yeux ?

-- De mes propres yeux.

-- Où, s'il vous plaît ?

-- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.

-- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.

-- Non, dans une église, répondit Conseil.

-- Dans une église ! s'écria le Canadien.

-- Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en

question !

-- Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait

poser !

-- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ;

mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce

qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle !

D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'à

s'égarer.

Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des

navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode, long d'un

mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. On raconte

aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher

immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna à la

mer. Le rocher était un poulpe.

-- Et c'est tout ? demanda le Canadien.

-- Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle

également d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un régiment de

cavalerie !

-- Ils allaient bien, les évêques d'autrefois ! dit Ned Land.

-- Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la

gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par

le détroit de Gibraltar.

-- A la bonne heure ! fit le Canadien.

-- Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.

-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la

vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois,

à l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un

prétexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de

très grande espèce, mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a

constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres

dix. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un

mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent

des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant

le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds

seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit

pour en faire un monstre formidable.

-- En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.

-- S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes

amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait

rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de

l'Inde. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier

l'existence de ces animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques

années, en 1861.

-- Quel est ce fait ? demanda Ned Land.

-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la

latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'_Alecton_

aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant

Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à

coups de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient

ces chairs molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs

tentatives infructueuses, l'équipage parvint à passer un noeud coulant

autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires

caudales et s'y arrêta. On essaya alors de haler le monstre à bord,

mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous

la traction de la corde, et, privé de cet ornement, il disparut sous

les eaux.

-- Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.

-- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer

ce poulpe « calmar de Bouguer ».

-- Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien.

-- Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil, qui posté à la

vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.

-- Précisément, répondis-je.

-- Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit

tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents ?

-- Précisément.

-- Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement

considérable ?

-- Oui, Conseil.

-- Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un

bec formidable ?

-- En effet, Conseil.

-- Eh bien ! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil,

si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses

frères. »

Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.

« L'épouvantable bête », s'écria-t-il.

Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de

répulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de

figurer dans les légendes tératologiques.

C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de

longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la

direction du _Nautilus_. Il regardait de ses énormes yeux fixes à

teintes glauques. Ses huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés

sur sa tête, qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes, avaient

un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure

des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses

disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules

semisphériques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du

salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne

fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait

verticalement. Sa langue, substance cornée, armée elle-même de

plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de cette

véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau à

un mollusque ! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne,

formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille

kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême

rapidité suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du

gris livide au brun rougeâtre.

De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce

_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou

ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que

ces poulpes, quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle

vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois coeurs !

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 32 / 36 段