lui-même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai
les parois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à
moins de quatre mètres de la coque du _Nautilus_.
Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à
bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.
« Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen,
ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du
ciment.
-- Oui ! dis-je, mais que faire ?
-- Ah ! s'écria-t-il, si mon _Nautilus_ était assez fort pour supporter
cette pression sans en être écrasé ?
-- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.
-- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau
nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification,
elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme
elle fait, en se gelant, éclater les pierres les plus dures ! Ne
sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un
agent de destruction !
-- Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement
que possède le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette épouvantable
pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle.
-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de
la nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette
solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latérales
se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à
l'arrière du _Nautilus_. La congélation nous gagne de tous les côtés.
-- Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous
permettra-t-il de respirer à bord ? »
Le capitaine me regarda en face.
« Après-demain, dit-il, les réservoirs seront vides ! »
Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de cette
réponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'était plongé sous les eaux libres
du pôle. Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les
réserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le
conserver aux travailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon
impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire
s'empare de tout mon être, et que l'air semble manquer à mes poumons !
Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile.
Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la
repousser. Il se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots
s'échappèrent de ses lèvres !
« L'eau bouillante ! murmura-t-il.
-- L'eau bouillante ? m'écriai-je.
-- Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement
restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée
par les pompes du _Nautilus_, n'élèveraient pas la température de ce
milieu et ne retarderaient pas sa congélation ?
-- Il faut l'essayer, dis-je résolument.
-- Essayons, monsieur le professeur. »
Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le
capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes
appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par
évaporation. Ils se chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique
des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide.
En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrés. Elle fut
dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au
fur et à mesure. La chaleur développée par les piles était telle que
l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement traversé les
appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.
L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait
extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de
gagné. Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.
« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé
par de nombreuses remarques les progrès de l'opération.
-- Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous
n'avons plus que l'asphyxie à craindre. »
Pendant la nuit, la température de l'eau remonta a un degré au-dessous
de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais
comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux
degrés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification.
Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de
l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient
encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être
renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_. Aussi, cette journée alla-t-elle
toujours en empirant.
Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce
sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des
bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en
cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui
se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi.
J'étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave
Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances, ne
me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je
l'entendais encore murmurer :
« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur
! »
Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.
Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec
quelle hâte, avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour
travailler à notre tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée.
Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces
fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux
poumons ! On respirait ! On respirait !
Et cependant, personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son
travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses
compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le
capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette
sévère discipline. L'heure arrivait, il cédait son appareil à un autre
et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord, toujours calme, sans une
défaillance, sans un murmure.
Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur
encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la
superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais
les réservoirs étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait
être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ !
Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Quelle nuit ! Je ne
saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le
lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se
mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.
Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de
l'équipage râlaient.
Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,
trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de
glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait
conservé son sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale
les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.
D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la
couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il
flotta on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse
dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau
s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvéole.
En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de
communication fut fermée. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de
glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient
trouée en mille endroits.
Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent
mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille
kilogrammes le poids du _Nautilus_.
Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant
encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.
Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt
des frémissements sous la coque du _Nautilus_. Un dénivellement se
produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du
papier qui se déchire, et le _Nautilus_ s'abaissa.
« Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille.
Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
convulsion involontaire.
Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le _Nautilus_
s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme
il eût fait dans le vide !
Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes,
notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un
mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit
tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna
vers le nord.
Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer
libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !
A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face
était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne
voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de
mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.
Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais
j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que
j'allais mourir...
Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes
poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous
franchi la banquise ?
Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se
sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au
fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacré pour
moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à
goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et
pendant quelques instants, je respirai avec volupté.
Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.
Nous devions être au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse
effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.
Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons
étaient-ils morts avec lui ?
En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt
pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de
l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser ?
Peut-être ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en
effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et
relevant son éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son
équilibre. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field
par en dessous comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se
retirait, donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et
enfin, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée
qu'il écrasa de son poids.
Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur
s'introduisit à flots dans toutes les parties du _Nautilus_.
XVII
DU CAP HORN À L'AMAZONE
Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être
le Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air
vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de
ces fraîches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de
nourriture, ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers
aliments qu'on leur présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas à
nous modérer, nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de
cette atmosphère, et c'était la brise, la brise elle-même qui nous
versait cette voluptueuse ivresse !
« Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Que monsieur ne
craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. »
Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à
effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien «
tirait » comme un poêle en pleine combustion.
Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour
de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de
l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du
_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun
n'était venu se délecter en pleine atmosphère.
Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de
remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette
longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
dévouement.
« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas
la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Ce
n'était qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que
la nôtre. Donc il fallait la conserver.
-- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est
supérieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes !
-- C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé
-- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.
-- Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien
quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait.
D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait
pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le
respir... »
Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.
« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux
autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...
-- Dont j'abuserai, riposta le Canadien.
-- Hein ? fit Conseil.
-- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je
quitterai cet infernal _Nautilus_.
-- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté ?
-- Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le
soleil, c'est le nord.
-- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions
le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou
désertes. »
A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes
de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde
sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le _Nautilus_ trouvait la
plus entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin
de toute terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land ?
Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le
_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi,
et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de
la pointe américaine, le 31 mars, à sept heures du soir.
Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de
cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne
songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans
le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le
planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction
exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-là, il devint évident, à ma grande
satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.
J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.
« Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le _Nautilus_ ?
-- Je ne saurais le dire, Ned.
-- Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle
nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?
Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.
-- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.
-- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.
-- Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land.
Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface
des flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une
côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers
navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui
s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste
agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et
quatre-vingts lieues de large, entre 53° et 56° de latitude australe,
et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte me parut basse, mais au
loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même entrevoir le mont
Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-dessus du niveau
de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très aigu, qui, suivant
qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, « annonce le beau ou le mauvais
temps », me dit Ned Land.
« Un fameux baromètre, mon ami.
-- Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand
je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. »
En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.
C'était un présage de beau temps Il se réalisa.
Le _Nautilus_, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il
prolongea à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis
de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,
dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons, avec leurs
filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres
de longueur ; véritables câbles, plus gros que le pouce, très
résistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe,
connue sous le nom de velp, à feuilles longues de quatre pieds,
empâtées dans les concrétions coralligènes, tapissait les fonds. Elle
servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de
mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les loutres se
livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et les
légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.
Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une
extrême rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des
Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La
profondeur de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans raison,
que ces deux îles, entourées d'un grand nombre d'îlots, faisaient
autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent
probablement découvertes par le célèbre John Davis, qui leur imposa le
nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela
Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles furent ensuite nommées
Malouines, au commencement du dix-huitième siècle, par des pêcheurs de
Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles
appartiennent aujourd'hui.
Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues,
et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées
de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt
dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement
des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs
de deux décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.
J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,
les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles
figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse, rayée de lignes d'un
rouge brun et terminée par douze festons réguliers ; tantôt c'était une
corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles
et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre
bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure
de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces
délicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des
apparences, qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal.
Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous
l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et
suivit la côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.
Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie,
tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le _Nautilus_ dépassa le
large estuaire formé par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4
avril, par le travers de l'Uruguay, mais à cinquante milles au large.
Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues
sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous avions fait alors seize
mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.
Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le
trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le
capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le
voisinage de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une
vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides
qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de
ces mers échappèrent à toute observation.
Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au
soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de
l'Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_
s'écarta de nouveau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs
une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur
la côte africaine. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles
et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres.
En cet endroit. La coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites
Antilles une falaise de six kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur
des îles du cap Vert, une autre muraille non moins considérable, qui
enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. Le fond de
cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent
de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du
_Nautilus_, cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et
levées sur ses observations personnelles.
Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au
moyen des plans inclinés. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordées
diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il
se releva subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve
des Amazones, vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il
dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.
L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les
Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un
facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames
furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned
Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je
ne fis aucune allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le
pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté.
Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.
Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta
pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche
miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.