_Nautilus_ pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai
cette journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à
ses souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible sans
fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les
rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait
véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le
pensais, tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable !
Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce
bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours
plus étendu que l'Équateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou
terribles avaient charmé notre voyage : la chasse dans les forêts de
Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de corail, les
pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant la
nuit, tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas
mon cerveau sommeiller un instant.
A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je
m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité,
quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment,
le _Nautilus_ donnait une bande considérable après avoir touché.
Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au
salon qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.
Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient
tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale
se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient
d'un pied par leur bordure inférieure. Le _Nautilus_ était donc couché
sur tribord, et, de plus, complètement immobile,
A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon,
Ned Land et Conseil entrèrent.
« Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitôt.
-- Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.
-- Mille diables ! s'écria le Canadien, je le sais bien moi ! Le
_Nautilus_a touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois
pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès.
-- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer ?
-- Nous l'ignorons, répondit Conseil.
-- Il est facile de s'en assurer », répondis-je.
Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une
profondeur de trois cent soixante mètres.
« Qu'est-ce que cela veut dire ? m'écriai-je.
-- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.
-- Mais où le trouver ? demanda Ned Land.
-- Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons.
Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier
central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine
Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était
d'attendre. Nous revînmes tous trois au salon.
Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau
jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à
son aise, sans lui répondre.
Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les
moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du _Nautilus_, quand
le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il
observa silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son
doigt sur un point du planisphère, dans cette partie qui représentait
les mers australes.
Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
expression dont il s'était servi au détroit de Torrès :
« Un incident, capitaine ?
-- Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.
-- Grave ?
-- Peut-être.
-- Le danger est-il immédiat ?
-- Non.
-- Le _Nautilus_ s'est échoué ?
-- Oui.
-- Et cet échouement est venu ?...
-- D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une
faute n'a été commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait
empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
humaines, mais non résister aux lois naturelles. »
Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à
cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.
« Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
accident ?
-- Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me
répondit-il. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux
plus chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte.
Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est
arrivé. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurté le _Nautilus_ qui
flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant
avec une irrésistible force, il l'a ramené dans des couches moins
denses, où il se trouve couché sur le flanc.
Mais ne peut-on dégager le _Nautilus_ en vidant ses réservoirs, de
manière à le remettre en équilibre ?
-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre
les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que
le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et
jusqu'à ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre
position ne sera pas changée. »
En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la même bande sur tribord.
Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même.
Mais à ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie
supérieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement
pressés entre les deux surfaces glacées ?
Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le
capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le _Nautilus_,
depuis la chute de l'iceberg, avait remonté de cent cinquante pieds
environ, mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire.
Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment, le
_Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se
rapprochaient de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le coeur
ému, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher
redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.
« Enfin, nous sommes droit ! m'écria-je.
-- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.
-- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.
-- Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore
vidés, et que vidés, le _Nautilus_ devra remonter à la surface de la
mer. »
Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait
arrêté la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait
bientôt heurté la partie inférieure de la banquise, et mieux valait le
maintenir entre deux eaux.
« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil.
-- Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au
moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui !
nous l'avons échappé belle !
-- Si c'est fini ! » murmura Ned Land.
Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité,
et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce
moment, et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre
dégagée.
Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, à une distance
de dix mètres, sur chaque côté du _Nautilus_, s'élevait une
éblouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille.
Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise se
développait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc
culbuté, ayant glissé peu à peu, avait trouvé sur les murailles
latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.
Le _Nautilus_ était emprisonné dans un véritable tunnel de glace, d'une
largeur de vingt mètres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui
était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en
arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres plus
bas, un libre passage sous la banquise.
Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon
resplendissait d'une lumière intense. C'est que la puissante
réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du
fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces
grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête,
chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des
veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et
particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet
vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d'une douceur infinie
couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu
dont l'oeil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était
centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires
d'un phare de premier ordre.
« Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'écria Conseil.
-- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?
-- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense
que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards
de l'homme ! »
Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me
fit retourner.
« Qu'y a-t-il ? demandai-je.
-- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! »
Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.
« Mais qu'as-tu, mon garçon ?
-- Je suis ébloui, aveuglé ! »
Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
supporter le feu qui la dévorait.
Je compris ce qui s'était passé. Le _Nautilus_ venait de se mettre en
marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de
glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces
myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emporté par son
hélice, voyageait dans un fourreau d'éclairs.
Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur
nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant
la rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée.
Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.
Enfin, nos mains s'abaissèrent.
« Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.
-- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.
-- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de
merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables
continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non !
le monde habité n'est plus digne de nous ! »
De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à
quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le
Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.
« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami
Conseil, nous n'y reviendrons pas ! »
Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit
à l'avant du _Nautilus_. Je compris que son éperon venait de heurter un
bloc de glace. Ce devait être une fausse manoeuvre, car ce tunnel
sous-marin, obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je
pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces
obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche
en avant ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon
attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rétrograde très prononcé.
« Nous revenons en arrière ? dit Conseil.
-- Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.
-- Et alors ?...
-- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur
nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. »
En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais
réellement. Cependant le mouvement rétrograde du _Nautilus_
s'accélérait, et marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une
grande rapidité.
« Ce sera un retard, dit Ned.
-- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.
-- Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! »
Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.
Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan,
et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.
Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit :
« Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ?
-- Très intéressant, répondis-je.
-- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !
-- Mon livre ? »
En effet, je tenais à la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_.
Je ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.
Ned et Conseil se levèrent pour se retirer.
« Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
moment où nous serons sortis de cette impasse.
-- Comme il plaira à monsieur », répondit Conseil.
Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments
suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le _Nautilus_
se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la
boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait à
une vitesse de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace
aussi resserré. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se
hâter, et qu'alors, les minutes valaient des siècles.
A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette
fois. Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais
saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus
directement que si les mots eussent interprété notre pensée.
En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.
« La route est barrée au sud ? lui demandai-je.
-- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue.
-- Nous sommes bloqués ?
-- Oui. »
XVI
FAUTE D'AIR
Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur
de glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait
frappé une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je
regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité
habituelle. Il s'était croisé les bras. Il réfléchissait. Le _Nautilus_
ne bougeait plus.
Le capitaine prit alors la parole :
« Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir
dans les conditions où nous sommes. »
Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de
mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves.
« La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de
mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim,
car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que
nous. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.
-- Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à
craindre, car nos réservoirs sont pleins.
-- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux
jours d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous
les eaux, et déjà l'atmosphère alourdie du _Nautilus_ demande à être
renouvelée. Dans quarante-huit heures, notre réserve sera épuisée.
-- Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante-huit heures !
-- Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.
-- De quel côté ? demandai-je.
-- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le _Nautilus_
sur le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres,
attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins épaisse.
-- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?
-- Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. »
Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau
s'introduisait dans les réservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement
et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent
cinquante mètres, profondeur à laquelle était immergé le banc de glace
inférieur.
« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
courage et sur votre énergie.
-- Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que
je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour
le salut commun.
-- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.
-- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon,
si je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.
-- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. »
Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du _Nautilus_
revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la
proposition de Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume
de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux
portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient
fourni un large continent d'air pur. Emprunt considérable, mais
nécessaire, fait à la réserve du _Nautilus_. Quant aux lampes
Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses
et saturées de rayons électriques.
Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres
étaient découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches
ambiantes qui supportaient le _Nautilus_.
Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de
l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.
Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De
longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales ; mais après
quinze mètres, elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il
était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était
la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de
hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Là
dix mètres de parois nous séparaient de l'eau. Telle était l'épaisseur
de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en découper un morceau égal
en superficie à la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'était environ
six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser un trou
par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.
Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable
opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui eût
entraîné de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner
l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis ses hommes
la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence.
Bientôt. Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte, et de
gros blocs furent détachés de la masse. Par un curieux effet de
pesanteur spécifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient
pour ainsi dire à la voûte du tunnel, qui s'épaississait par le haut de
ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la
paroi inférieure s'amincissait d'autant.
Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses
compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs
auxquels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_
nous dirigeait.
L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement
en maniant le pic. Mes mouvements étaient très libres, bien qu'ils se
produisissent sous une pression de trente atmosphères.
Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque
nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le
fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du
_Nautilus_, déjà chargé d'acide carbonique. L'air n'avait pas été
renouvelé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes
étaient considérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze
heures, nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre
sur la superficie dessinée, soit environ six cents mètres cubes. En
admettant que le même travail fût accompli par douze heures, il fallait
encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette
entreprise.
« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons
que pour deux jours d'air dans les réservoirs.
-- Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée
prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans
communication possible avec l'atmosphère ! »
Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps
nécessaire à notre délivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas
étouffés avant que le _Nautilus_ eût pu revenir à la surface des flots
? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux
qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun
l'avait envisagée en face, et tous étaient décidés à faire leur devoir
jusqu'au bout.
Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un
mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de
mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de
six à sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles
latérales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la
fosse, que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des
outils, marquaient une tendance à se solidifier. En présence de ce
nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et
comment empêcher la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait
éclater comme du verre les parois du _Nautilus_ ?
Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A
quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible
travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu à bord ? je fis
observer au capitaine Nemo cette grave complication.
« Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les
plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois
aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus
vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. »
Arriver premiers ! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de
parler !
Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec
opiniâtreté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était
quitter le _Nautilus_, c'était respirer directement cet air pur
emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils, c'était abandonner
une atmosphère appauvrie et viciée.
Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je
rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont
l'air était saturé. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui
eussent permis de chasser ce gaz délétère ! L'oxygène ne nous manquait
pas. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la
décomposant par nos puissantes piles, elle nous eût restitué le fluide
vivifiant. J'y avais bien songé, mais à quoi bon, puisque l'acide
carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les
parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des récipients
de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière
manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer
Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses
réservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du
_Nautilus_. Sans cette précaution, nous ne nous serions pas réveillés.
Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le
cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la
banquise s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se
rejoindraient avant que le _Nautilus_ fût parvenu à se dégager. Le
désespoir me prit un instant. Mon pic fut près de s'échapper de mes
mains. A quoi bon creuser, si je devais périr étouffé, écrasé par cette
eau qui se faisait pierre, un supplice que la férocité des sauvages
n'eût pas même inventé. Il me semblait que j'étais entre les
formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient
irrésistiblement.