voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous
assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos
pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on
les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et
lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.
Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
conique, l'oeil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable.
Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels
gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arquées,
qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les
autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si huileux,
dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroé se contentent d'y
adapter une mèche avant de les allumer ».
« Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites !
Après ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis
d'une mèche ! »
Après un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de
nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
centaines, car leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des
braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le
corps, blancs en dessous et cravatés d'un liséré citron, se laissaient
tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir.
Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil
n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter.
Sans lui, pas d'observations possibles. Comment déterminer alors si
nous avions atteint le pôle ?
Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
impatient, contrarié. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant
ne commandait pas au soleil comme à la mer.
Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On
ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau
de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
« A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphère.
Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai
avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers
antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs,
qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est
vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux
blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des
chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très allongé,
la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de
trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers
la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se
tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des
albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne
resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une
dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait
le soleil en rasant les bords de l'horizon.
Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus
vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les
brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre
observation pourrait s'effectuer.
Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil
et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même,
volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des
myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient
des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres
couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y
rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu
affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.
« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagnés !
-- Pourquoi cela, Conseil ?
-- Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.
-- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car
il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
-- Il a raison.
-- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
superbes échantillons de la faune marine ?
-- Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré
sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
-- Ce sont des phoques et des morses.
-- Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta
de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères,
embranchement des vertébrés.
-- Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
l'occasion de les observer. Marchons. »
Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je
dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise
granitique du rivage.
Là, je puis dire qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les
glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais
involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui
gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement
des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le
père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits, quelques
jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces mammifères
voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à la
contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur
imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme un
véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par
excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au
poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et
sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur
manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en
sirènes.
Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques
sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation ; ils se
domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que,
convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme
chiens de pêche.
La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes
-- différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante --
j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de trois mètres,
blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents à chaque
mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines
découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des
éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les
géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient
une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre
approche.
« Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.
-- Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
mette en pièces l'embarcation des pêcheurs.
-- Il est dans son droit, répliqua Conseil.
-- Je ne dis pas non. »
Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui
couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer
et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables
rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire.
« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?
-- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?
-- Ils se battent ou ils jouent.
-- N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
-- Il faut le voir, Conseil. »
Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu
d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort
glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins.
Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me
relevait, disant :
« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
conserverait mieux son équilibre. »
Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient
des hurlements de joie, non de colère.
Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures,
ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en
mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents,
faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très recherchées. Aussi les
morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira
bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
chaque année plus de quatre mille.
En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse,
d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et
moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à
des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
campement.
Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son
opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce
jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il
semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains
ce point inabordable du globe.
Cependant, je songeai à revenir vers le _Nautilus_. Nous suivîmes un
étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
et demie, nous étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué
avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc ce
basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur
l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe
allongée.
Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.
C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever
notre situation.
En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous
l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de
l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au
21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales,
il avait commencé à redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer
ses derniers rayons.
Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je
n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre
cette opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma
navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux.
-- Pourquoi, capitaine ?
-- Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées,
il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves
erreurs.
-- Comment procéderez-vous donc ?
-- Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je
suis au pôle sud.
-- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
nécessairement à midi.
-- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et
il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. »
Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes
jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne
récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin,
remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille
francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient
comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le
tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
_Nautilus_.
Là je déposai cet oeuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai
avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût
rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la
plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après
déjeuner, nous nous rendrons à terre pour choisir un poste
d'observation. »
Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité
comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout,
je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance.
Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas
soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.
Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le _Nautilus_ s'était encore
élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une
grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq
cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une
lunette et un baromètre.
Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui
appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la
baleine franche ou « right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire
dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes
nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas des
ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce
puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une
grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à des
tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par
troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle
antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
traqués par les chasseurs.
Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes
de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se
balançaient entre le remous des lames.
A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les
nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des
laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent
saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les
plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler,
et qu'eût enviée un chasseur d'isards.
Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer
qui, vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du
ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre
tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil
comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du
sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un cétacé endormi. Derrière
nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.
Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans
son observation.
A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se
montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées
encore.
Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un
miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à
peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Je
tenais le chronomètre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du
demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous
étions au pôle même.
« Midi ! m'écriai-je.
-- Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en
deux portions égales par l'horizon.
Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter
peu à peu sur ses rampes.
En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me
dit :
« Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants
et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les
New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le
trente-huitième méridien, arriva par 67°30' de latitude, et en 1774, le
30 janvier, sur le cent-neuvième méridien, il atteignit 71°15' de
latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le
soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-sixième par
111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur
le soixante-cinquième degré. La même année, l'Américain Morrel, dont
les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième méridien,
découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1825, l'Anglais
Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année,
un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14'
de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74°15' sur le
trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le
_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 63°26'
de latitude et 66°26' de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le ler
février, découvrait la terre d'Enderby par 68°50' de latitude, en 1832,
le 5 février, la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le 21
février, la terre de Graham par 64°45' de latitude. En 1838, le
Français Dumont d'Urville, arrêté devant la banquise par 62°57' de
latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans
une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66°30', le 21 janvier, la
terre Adélie, et huit jours après, par 64°40', la côte Clarie. En 1838,
l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le
centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la terre
Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais
James Ross, montant l'_Érébus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par
76°56' de latitude et 171°7' de longitude est, trouvait la terre
Victoria ; le 23 du même mois, il relevait le soixante-quatorzième
parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il était par
76°8', le 28, par 77°32', le 2 février, par 78°4', et en 1842, il
revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi,
capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le
quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du
globe égale au sixième des continents reconnus.
-- Au nom de qui, capitaine ?
-- Au mien, monsieur ! »
Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour
dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer :
« Adieu, soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi
sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres
sur mon nouveau domaine ! »
XV
ACCIDENT OU INCIDENT ?
Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ
furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans
la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec
une surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du
Sud, l'étoile polaire des régions antarctiques.
Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le
vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se
multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De
nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la
prochaine formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral,
gelé pendant les six mois de l'hiver, était absolument inaccessible.
Que devenaient les baleines pendant cette période ? Sans doute, elles
allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables.
Pour les phoques et les morses, habitués à vivre sous les plus durs
climats, ils restaient sur ces parages glacés. Ces animaux ont
l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir
toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer ; quand
les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces
mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.
Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le _Nautilus_
descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son
hélice battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse
de quinze milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous
l'immense carapace glacée de la banquise.