Lorsque le _Nautilus_ était immergé au moment où se rompaient ces

équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante

intensité, et la chute de ces masses créait de redoutables remous

jusque dans les couches profondes de l'Océan. Le _Nautilus_ roulait et

tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments.

Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions

définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus

léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne

se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui

sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il

n'eût aventuré déjà le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques.

Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous

barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais

de vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait

arrêter le capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une

effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette

masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'était

l'antique bélier poussé par une puissance infinie. Les débris de glace,

haut projetés, retombaient en grêle autour de nous. Par sa seule force

d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emporté

par son élan, il montait sur le champ de glace et l'écrasait de son

poids, ou par instants, enfourné sous l'ice-field, il le divisait par

un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures.

Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par

certaines brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la

plate-forme à l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du

compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la

briser à coups de pic. Rien qu'à la température de cinq degrés

au-dessous de zéro, toutes les parties extérieures du _Nautilus_ se

recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous

les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. Un bâtiment

sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon,

pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.

Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il

tomba même à 73°5'. Les indications de la boussole n'offraient plus

aucune garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions

contradictoires, en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne

se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle

est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude, et

d'après les observations de Duperrey, par 135° de longitude et 70°30'

de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les

compas transportés à différentes parties du navire et prendre une

moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime pour relever la

route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes

sinueuses dont les points de repère changent incessamment.

Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit

définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks,

ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de

montagnes soudées entre elles.

« La banquise ! » me dit le Canadien.

Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous

avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un

instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez

exacte qui donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de

latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions

antarctiques.

De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos

yeux. Sous l'éperon du _Nautilus_ s'étendait une vaste plaine

tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle

capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant

la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. Çà et là,

des pics aigus, des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de deux

cents pieds; plus loin, une suite de falaises taillées à pic et

revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui reflétaient quelques

rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur cette nature

désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement d'ailes

des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit.

Le _Nautilus_ dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu

des champs de glace.

« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin

!

-- Eh bien ?

-- Ce sera un maître homme.

-- Pourquoi, Ned ?

-- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant,

votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que

la nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête

bon gré mal gré.

-- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a

derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus !

-- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour

agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.

-- Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui

se trouve.

-- Quoi donc ? demandai-je.

-- De la glace, et toujours de la glace !

-- Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le

suis pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir.

-- Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à

cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant,

et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son

_Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord,

c'est-à-dire au pays des honnêtes gens. »

Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne

seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront

s'arrêter devant la banquise.

En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour

disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut réduit à l'immobilité.

Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir

sur ses pas. Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car

les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que notre

appareil demeurât stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué. Ce

fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se

forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la

conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.

J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la

situation depuis quelques instants, me dit :

« Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?

-- Je pense que nous sommes pris, capitaine.

-- Pris ! Et comment l'entendez-vous ?

-- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni

d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur

les continents habités.

-- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas

se dégager ?

-- Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour

que vous comptiez sur une débâcle des glaces.

-- Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton

ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements

et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se

dégagera, mais qu'il ira plus loin encore !

-- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.

-- Oui, monsieur, il ira au pôle.

-- Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.

-- Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce

point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si

je fais du _Nautilus_ ce que je veux. »

Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité !

Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible

que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs,

n'était-ce pas une entreprise absolument insensée, et que, seul,

l'esprit d'un fou pouvait concevoir !

Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà

découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature

humaine.

« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là

où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon

_Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète,

il ira plus loin encore.

-- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique.

Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous !

Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons

des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus !

-- Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le

capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.

-- Par-dessous ! » m'écriai-je.

Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon

esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du _Nautilus_

allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise !

« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur,

me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la

possibilité -- moi, je dirai le succès -- de cette tentative. Ce qui

est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_.

Si un continent émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais

si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même !

-- En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la

surface de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches

inférieures sont libres, par cette raison providentielle qui a placé à

un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de

l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de cette

banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un ?

-- A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs

ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces

montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles

ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres

pour le _Nautilus_?

-- Rien, monsieur.

-- Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette

température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément

les trente ou quarante degrés de froid de la surface.

-- Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m'animant.

-- La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester

plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air.

-- N'est-ce que cela ? répliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes

réservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène

dont nous aurons besoin.

-- Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine.

Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous

soumets d'avance toutes mes objections.

-- En avez-vous encore à faire ?

-- Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette

mer soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions

revenir à sa surface !

-- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est armé d'un

redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre

ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ?

-- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui !

-- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,

pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle

nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni

dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et jusqu'à

preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé

de glaces à ces deux points du globe.

-- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je

vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections

contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. »

Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace

! C'était moi qui l'entraînais au pôle ! Je le devançais, je le

distançais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que

toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir

emporté dans les rêveries de l'impossible !

Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second

parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur

incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement

prévenu, soit qu'il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir

aucune surprise.

Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète

impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre

intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur

» accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned

Land, si jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.

« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous

me faites pitié !

-- Mais nous irons au pôle, maître Ned.

-- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! »

Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur »,

dit-il en me quittant.

Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de

commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans

les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre

heures, le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme

allaient être fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise

que nous allions franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez

pure, le froid très vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent

s'étant calmé, cette température ne semblait pas trop insupportable.

Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du _Nautilus_ et, armés

de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt

dégagée. Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince

encore. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se

remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. Le _Nautilus_ ne

tarda pas à descendre.

J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous

regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre

remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran.

A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine

Nemo, nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le

_Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de

huit cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés à

la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà

gagnes. Il va sans dire que la température du _Nautilus_, élevée par

ses appareils de chauffage, se maintenait à un degré très supérieur.

Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire

précision.

« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil.

-- J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde

conviction.

Sous cette mer libre, le _Nautilus_ avait pris directement le chemin de

pôle, sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90°

vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir,

c'est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une

vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure, la vitesse d'un train

express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour

atteindre le pôle.

Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous

retint, Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous

l'irradiation électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les

poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. Ils ne

trouvaient là qu'un passage pour aller de l'Océan antarctique à la mer

libre du pôle. Notre marche était rapide. On la sentait telle aux

tressaillements de la longue coque d'acier.

Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.

Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le

capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.

Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans

le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_

avait été modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,

en vidant lentement ses réservoirs.

Mon coeur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre

du pôle ?

Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurté la surface

inférieure de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la

matité du bruit. En effet, nous avions « touché » pour employer

l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de

profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de

nous, dont mille émergeaient. La banquise présentait alors une hauteur

supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Circonstance

peu rassurante.

Pendant cette journée, le _Nautilus_ recommença plusieurs fois cette

même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui

plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra

par neuf cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur

dont deux cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan.

C'était le double de sa hauteur au moment où le _Nautilus_ s'était

enfoncé sous les flots.

Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le

profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.

Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation.

Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de

profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre

nous et la surface de l'Océan !

Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû

être renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_, suivant l'habitude

quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le

capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément

d'oxygène.

Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte

m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les

tâtonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin,

j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait

seulement par cinquante mètres de profondeur. Cent cinquante pieds nous

séparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu à

peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.

Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en

suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait

sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en

dessous par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.

Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du

salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.

« La mer libre ! » me dit-il.

XIV

LE PÔLE SUD

Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine

quelques glaçons épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue

; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous

ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert

olive. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de

zéro. C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette

banquise, dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du

nord.

« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.

-- Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.

-- Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en

regardant le ciel grisâtre.

-- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. »

A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à

une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment,

car cette mer pouvait être semée d'écueils.

Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard,

nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de

circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un

continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.

L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de

Maury. L'ingénieur américain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud

et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes,

de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique

nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique

renferme des terres considérables, puisque les icebergs ne peuvent se

former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant ses

calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une

vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres.

Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois

encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.

Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant

les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix

heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,

ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.

Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il

s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.

« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied

le premier sur cette terre.

-- Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler

ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la

trace de ses pas. »

Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui

faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un

petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile,

muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq

minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous.

« Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il.

Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.

Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme

s'il eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des

pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine

volcanique. En de certains endroits, quelques légères fumerolles,

dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs

conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un

haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs

milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James Ross a trouvé

les cratères de l'Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent

soixante-septième méridien et par 77°32' de latitude.

La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.

Quelques lichens de l'espèce _Unsnea melanoxantha_ s'étalaient sur les

roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées

rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles

quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de

petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte,

composaient toute la maigre flore de cette région.

Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles,

de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulièrement de clios

au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes

arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de

trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces

charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les

eaux libres sur la lisière du rivage.

Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques

arborescences coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent

dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur ; puis,

de petits alcyons appartenant à l'espèce _procellaria pelagica_, ainsi

qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles

de mer qui constellaient le sol.

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 28 / 36 段