tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit
pas, car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont
réfugiés dans les bassins des hautes latitudes.
Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur
les découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui,
entraînant à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les
Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan
et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Les baleines
aiment à fréquenter les mers australes et boréales. D'anciennes
légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à
sept lieues seulement du pôle nord. Si le fait est faux, il sera vrai
un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les
régions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point
inconnu du globe.
Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le
mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées
d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui
signala une baleine à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement,
on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement
au-dessus des flots, à cinq milles du _Nautilus_.
« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une
rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille !
Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et
de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur
ce morceau de tôle !
-- Quoi ! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos
vieilles idées de pêche ?
-- Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
métier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille
chasse ?
-- Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned ?
-- Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans
le détroit de Bering que dans celui de Davis.
-- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas
à passer les eaux chaudes de l'Équateur.
-- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous là ? répliqua le
Canadien d'un ton passablement incrédule.
-- Je dis ce qui est.
-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans
et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore
dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je
vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique,
l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir
doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi
l'Équateur ?
-- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra
monsieur.
-- Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées,
suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et
si l'un de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de
Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à
l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
-- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil.
-- Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
-- Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces
parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ?
-- Je vous l'ai dit, Ned.
-- Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
-- Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche !
Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien
contre elle ! »
Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon
imaginaire.
« Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
boréales ?
-- A peu près, Ned.
-- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur !
Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles
Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds.
-- Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des
baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les
cachalots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche.
-- Ah ! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas
l'Océan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! »
Puis, reprenant sa conversation :
« Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête ! On cite
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents.
Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend
pour des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
-- On y bâtit des maisons, dit Conseil.
-- Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge
et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.
-- Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.
-- Ah ! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires
extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous
n'y croyez pas !
-- Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut
tout croire de la part des baleines !
-- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se dérobe !
-- On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en
quinze jours.
-- Je ne dis pas non.
-- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
encore.
-- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?
-- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les
poissons, c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement,
frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le
Créateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la
queue, et depuis ce temps-là, elles battent les flots de haut en bas au
détriment de leur rapidité.
-- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
vous croire ?
-- Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille
livres.
-- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que
certains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque,
dit-on, ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.
-- Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.
-- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une
telle masse lancée à toute vitesse !
-- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?
-- Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant,
qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita
sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par
seconde. Des lames pénétrèrent par l'arrière, et l'_Essex_ sombra
presque aussitôt. »
Ned me regarda d'un air narquois.
« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine --
dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons
été lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de
monsieur le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.
-- Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil.
-- Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.
-- Et comment le savez-vous, Ned ?
-- Parce qu'on le dit.
-- Et pourquoi le dit-on ?
-- Parce qu'on le sait.
-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque
les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux
avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On
suppose donc, assez logiquement, que l'infériorité des baleines
actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur
complet développement. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces
cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Vous entendez ? »
Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait
toujours. Il la dévorait des yeux.
« Ah ! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt,
c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là
pieds et poings liés !
-- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
Nemo la permission de chasser ?... »
Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par
le panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants
après, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.
Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les
eaux à un mille du _Nautilus_.
« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une
flotte de baleiniers.
-- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de
harponneur ?
-- A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
détruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.
-- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
nous avez autorisés à poursuivre un dugong !
-- Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage.
Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège
réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En
détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres
inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action
blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin,
et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc
tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis
naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous
en mêliez. »
Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours
de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre
ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera
disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.
Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains
dans ses poches et nous tourna le dos.
Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et
s'adressant à moi :
« J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines
ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à
forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles
sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement ?
-- Oui, capitaine, répondis-je.
-- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes
cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. »
Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.
« Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même
des baleines...
-- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira
à disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut
bien le harpon de maître Land, j'imagine. »
Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des
cétacés à coups d'éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?
« Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié
pour ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents ! »
Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale,
dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. La tête énorme
de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la
baleine, dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il
est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres,
cylindriques et coniques à leur sommet, et qui pèsent deux livres
chacune. C'est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de
grandes cavités séparées par des cartilages, que se trouvent trois à
quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse, dite « blanc de
baleine ». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt têtard que
poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant
pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente,
et n'y voyant guère que de l'oeil droit.
Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait
aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait
préjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce
qu'ils sont mieux bâtis pour l'attaque que leurs inoffensifs
adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous
les flots, sans venir respirer à leur surface.
Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se
mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les
vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour
manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientôt, je
sentis les battements de l'hélice se précipiter et notre vitesse
s'accroître.
Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines,
lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manière à couper la
troupe des macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus
à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt
ils durent se garer de ses coups.
Quelle lutte ! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par
battre des mains. Le _Nautilus_ n'était plus qu'un harpon formidable,
brandi par la main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses
charnues et les traversait de part en part, laissant après son passage
deux grouillantes moitiés d'animal. Les formidables coups de queue qui
frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il
produisait, pas davantage. Un cachalot exterminé, il courait à un
autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de
l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant quand le
cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui
lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le
coupant ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes
les allures, le perçant de son terrible éperon.
Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements
aigus et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés ! Au
milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de
véritables houles.
Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre, auquel les
macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
réunis essayèrent d'écraser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, à
la vitre, leur gueule énorme pavée de dents, leur oeil formidable. Ned
Land, qui ne se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On
sentait qu'ils se cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui
coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forçant son
hélice, les emportait, les entraînait, ou les ramenait vers le niveau
supérieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids énorme, ni de
leurs puissantes étreintes.
Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent
tranquilles. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le
panneau fut ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme.
La mer était couverte de cadavres mutilés. Une explosion formidable
n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses
charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur
le dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossués d'énormes
protubérances. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les
flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le
_Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang.
Le capitaine Nemo nous rejoignit.
« Eh bien, maître Land ? dit-il.
-- Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis
pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.
-- C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et
le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher.
-- J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien.
-- Chacun son arme », répondit le capitaine, en regardant fixement Ned
Land.
Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui
aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée
par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment.
L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus la
baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire.
Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du
Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte
deux côtes de plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur
le flanc, le ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa
nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu
sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui
murmurait comme un ressac à travers ses fanons.
Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ près du cadavre de l'animal.
Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non
sans étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait
qu'elles contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.
Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura
que ce lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon
du lait de vache.
Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve
utile, car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait
apporter une agréable variété à notre ordinaire.
De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned
Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et
je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien.
XIII
LA BANQUISE
Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il
suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable.
Voulait-il donc atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici
toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient
échoué. La saison, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13
mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions
boréales, qui commence la période équinoxiale.
Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude,
simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des
écueils sur lesquels la mer déferlait. Le _Nautilus_ se maintenait à la
surface de l'Océan. Ned Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques,
était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous
l'admirions pour la première fois.
Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche
d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de
« ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.
En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat
se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces
masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en
eût tracé les lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes
améthystes, se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci
réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs
cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient
suffi à la construction de toute une ville de marbre.
Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en
nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous
assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour
le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de
bec sa tôle sonore.
Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se
tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces
parages abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se
disait-il que dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était là
chez lui, maître de ces infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il
ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant à lui que lorsque ses
instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son
_Nautilus_ avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc de
ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs
milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts
mètres. Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. A la hauteur du
soixantième degré de latitude, toute passe avait disparu. Mais le
capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt quelque étroite
ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien,
cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.
Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guidé par cette main habile, dépassa
toutes ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec
une précision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields
ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs
ou champs brisés, nommés palchs quand ils sont circulaires, et streams
lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés.
La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air
extérieur, marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous
étions chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours
marins avaient fait les frais. L'intérieur du _Nautilus_, régulièrement
chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus
intenses. D'ailleurs, il lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres
au-dessous des flots pour y trouver une température supportable.
Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,
et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions
circumpolaires.
Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut
dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et
américains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et
les femelles pleines, là où existait l'animation de la vie, avaient
laissé après eux le silence de la mort.
Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le
cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les
glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon.
Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'élevait
toujours.
« Mais où va-t-il ? demandai-je.
-- Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas
aller plus loin, il s'arrêtera.
-- Je n'en jurerais pas ! » répondis-je.
Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces
régions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des
attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale,
avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée
et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment
variés par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes
grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des
détonations, des éboulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui
changeaient le décor comme le paysage d'un diorama.