immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces
nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de
cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces
herbages, algues et fucus, enlevés au rivage de l'Europe et de
l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce
fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un
nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à
la mer de Sargasses, ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces
herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages, et ils
perdirent trois longues semaines à les traverser.
Telle était cette région que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une
prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins
du tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût
pas déchiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas
engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques
mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots.
Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie
varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement
ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur
de la _Géographie physique du globe_, ces hydrophytes se réunissent
dans ce paisible bassin de l'Atlantique :
« L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une
expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les
fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface
liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui
nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le
courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central où
viennent se réunir les corps flottants. »
Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce
milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous
flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces
herbes brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux
Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de
nombreuses épaves, des restes de quilles ou de carènes, des bordages
défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils
ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. Et le temps justifiera
un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ainsi
accumulées pendant des siècles, se minéraliseront sous l'action des
eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve précieuse
que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront
épuisé les mines des continents.
Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai
de charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui
laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses
vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de
Cuvier, dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.
Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où
les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une
abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect
accoutume.
Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le
_Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une
vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine
Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne
doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir
vers les mers australes du Pacifique.
Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers,
privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen
non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti
était de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la
force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la
persuasion. Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas
à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son
existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait
traiter cette délicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien
venu à réclamer cette liberté ? Lui-même n'avait-il pas déclaré, dès le
début et d'une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre
emprisonnement perpétuel à bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis
quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de
cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de
donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque
circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ?
Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit,
je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi.
En somme, bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais
que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en
jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire
vers le sud de l'Atlantique !
Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun
incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine.
Il travaillait. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres
qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire
naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par lui,
était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes
théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait d'épurer
ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi.
Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue,
dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au
milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le _Nautilus_ s'endormait
dans les déserts de l'Océan.
Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à
la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques
navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de
Bonne-Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations
d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine
d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces
braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en
plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser
Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû
regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le
harpon de ces pêcheurs.
Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période,
différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres
latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible
genre de cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas
moins de trente-deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq
mètres, à tête déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale
arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et
longitudinales puis des squales-perlons, gris cendré, percés de sept
ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à
peu près vers le milieu du corps.
Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut.
On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce
qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une
tête de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un
matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un
autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est
pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se
laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vérifier leur
voracité.
Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent
pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six,
chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non
moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de
Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et
quinze phoques. C'était, il est vrai un épaulard, appartenant à la plus
grande espèce connue, et dont la longueur dépasse quelquefois
vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et
ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables
par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne.
Leur corps, mesurant trois mètres, noir en dessus, était en dessous
d'un blanc rosé semé de petites taches très rares.
Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces
poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des
sciénoides. Quelques auteurs -- plus poètes que naturalistes --
prétendent que ces poissons chantent mélodieusement, et que leurs voix
réunies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait
égaler. Je ne dis pas non, mais ces scènes ne nous donnèrent aucune
sérénade à notre passage, et je le regrette.
Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons
volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner
la chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de
son vol, quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus du
_Nautilus_, l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin
ouverte pour le recevoir. C'étaient ou des pirapèdes, ou des
trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, après avoir
tracé des raies de feu dans l'atmosphère, plongeaient dans les eaux
sombres comme autant d'étoiles filantes.
Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
jour-là, le _Nautilus_ fut employé à des expériences de sondages qui
m'intéressèrent vivement.
Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ
dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450°37' de
latitude sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages
où le capitaine Denham de l'_Hérald_ fila quatorze mille mètres de
sonde sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la
frégate américaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin
par quinze mille cent quarante mètres.
Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son _Nautilus_ à la plus extrême
profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à
noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent
ouverts, et les manoeuvres commencèrent pour atteindre ces couches si
prodigieusement reculées.
On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la
pesanteur spécifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il
aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient
pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure.
Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une
diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui
furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes
d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de
vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une
indescriptible violence.
Sous cette poussée puissante, la coque du _Nautilus_ frémit comme une
corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et
moi, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui
déviait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où
résident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne
peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins
nombreux, se tiennent à des profondeurs assez grandes. Parmi ces
derniers, j'observais l'hexanche, espèce de chien de mer muni de six
fentes respiratoires, le télescope aux yeux énormes, le
malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que
protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis enfin
le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur,
supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.
Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des
profondeurs plus considérables.
« Des poissons ? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de
la science, que présume-t-on, que sait-on ?
-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches
de l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On
sait que, là où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus
une seule hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par
deux mille mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers
polaires, a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille
cinq cents mètres. On sait que l'équipage du _Bull-Dog_, de la Marine
Royale, a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses, soit
plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-être me
direz-vous qu'on ne sait rien ?
-- Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas
cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez
que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ?
-- Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les
courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de
densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la
vie rudimentaire des encrines et des astéries.
-- Juste, fit le capitaine.
-- Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que
la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la
profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses
contribue à l'y comprimer.
-- Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement
surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car
c'est la vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des
poissons renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont
pêchés à la surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au
contraire, quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne
raison à votre système. Mais continuons nos observations. »
Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une
profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une
heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait
toujours. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et
d'une diaphanité que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous
étions par treize mille mètres -- trois lieues et quart environ -- et
le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir.
Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui
surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir
à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.
Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgré les puissantes
pressions qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la
jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons
gémissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la
pression des eaux. Et ce solide appareil eût cédé sans doute, si, ainsi
que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable de résister comme
un bloc plein.
En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et
certains échantillons d'astéries.
Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent,
et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dépassa les limites de
l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs
au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de
seize mille mètres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_
supportaient alors une pression de seize cents atmosphères,
c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa
surface !
« Quelle situation ! m'écriai-je. Parcourir dans ces régions profondes
où l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe,
où la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi
faut-il que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir ?
-- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
que le souvenir ?
-- Que voulez-vous dire par ces paroles ?
-- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
photographique de cette régions sous-marine ! »
Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif
était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le
milieu liquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté
parfaite. Nulle ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le
soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. Le
_Nautilus_, sous la poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison
de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites
du fond océanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un
négatif d'une extrême pureté.
C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits
inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes
profondes évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une
incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir,
comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Puis,
au-delà, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondulée qui
compose les arrière-plans du paysage. Je ne puis décrire cet ensemble
de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux
formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de
sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.
Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération,
m'avait dit :
« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_ à de pareilles
pressions.
-- Remontons ! répondis-je.
-- Tenez-vous bien. »
Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine
me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.
Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés
verticalement, le _Nautilus_, emporté comme un ballon dans les airs,
s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux
avec un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre
minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la
surface de l'Océan, et, après avoir émergé comme un poisson volant, il
retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur.
XII
CACHALOTS ET BALEINES
Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction
vers le sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap
à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour
du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les régions
australes. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? C'était insensé. Je
commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient
suffisamment les appréhensions de Ned Land.
Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je
voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce
qui s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine,
ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa
violence naturelle ne le portât à quelque extrémité.
Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
Je leur demandai la raison de leur visite.
« Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.
-- Parlez, Ned.
-- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du _Nautilus_ ?
-- Je ne saurais le dire, mon ami.
-- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne nécessite pas un
nombreux équipage.
-- En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une
dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manoeuvrer.
-- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?
-- Pourquoi ? » répliquai-je.
Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à
deviner.
« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien
compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un
navire. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son
commandant, ont rompu toute relation avec la terre.
-- Peut-être, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir
qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce
maximum ?
-- Comment cela, Conseil ?
-- Par le calcul. Étant donné la capacité du navire que monsieur
connaît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme ; sachant
d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration,
et comparant ces résultats avec la nécessité où le _Nautilus_ est de
remonter toutes les vingt-quatre heures... »
La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait
en venir.
« Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir
d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre très incertain.
-- N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
-- Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure
l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc
chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents
litres d'air.
-- Précisément, dit Conseil.
-- Or, repris-je, la capacité du _Nautilus_ étant de quinze cents
tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme
quinze cent mille litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre
cents... »
Je calculai rapidement au crayon :
« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire
que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire à
six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.
-- Six cent vingt-cinq ! répéta Ned.
-- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins
ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.
-- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.
-- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
-- Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation. »
Conseil avait employé le mot juste.
« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours
au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la
banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il
sera temps de reprendre les projets de Ned Land. »
Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit
pas, et se retira.
« Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout
lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui
nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur
gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici ? Rien. Il
n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût
que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour
pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! »
Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable
au Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui
pouvaient le passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un
incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.