Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les

panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce

continent submergé.

En effet, le _Nautilus_ rasait à dix mètres du sol seulement la plaine

de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus

des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous

étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les

premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs

découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal

au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les

flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis

d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales,

puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la

fureur des expansions plutoniennes.

Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux

électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au

point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages

charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je

discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.

Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter

ce point historique me fut bientôt expliquée.

En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand

passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la

classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus

qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques.

Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement

de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une

taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force

musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des

squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à

dents triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque

invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme

de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons

semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des

syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de

petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme

de fins et souples serpents.

Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs

de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée

perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote

sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale

rendent très dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé

de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles

dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques à reflets d'azur,

qui, éclairés en dessus par les rayons solaires, formaient comme des

taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres,

marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux

et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores

que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles

comme des maris bien stylés.

Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je

ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois,

de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_ à ralentir sa

vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans

d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait

inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat, et

l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres

au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les

manoeuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence

toutefois que le _Nautilus_ obéissait passivement à la main de son

timonier.

Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase

épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu,

il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs

basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.

Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux

longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du _Nautilus_,

j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui

semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau

de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit

une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas

été fait -- à dessein peut-être -- j'ignorais notre position. En tout

cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,

dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.

La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil

avait regagné sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,

voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant

comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la

surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à

travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles

zodiacales qui traînent à la queue d'Orion.

Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de

la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le

_Nautilus_ était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment

manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le

_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de

me réveiller après quelques heures de sommeil.

Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je

regardai le manomètre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait à la

surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la

plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des

lames supérieures.

Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand

jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où

étions-nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas

une étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.

Je ne savais que penser, quand une voix me dit :

« C'est vous, monsieur le professeur ?

-- Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ?

-- Sous terre, monsieur le professeur.

-- Sous terre ! m'écriai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ?

-- Il flotte toujours.

-- Mais, je ne comprends pas ?

-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous

aimez les situations claires, vous serez satisfait. »

Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si

complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en

regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir

une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou

circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat

fit évanouir cette vague lumière.

Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet

électrique. Le _Nautilus_ était stationnaire. Il flottait auprès d'une

berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,

c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux

milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le

manomètre l'indiquait -- ne pouvait être que le niveau extérieur, car

une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les

hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et

figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait cinq

ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par

lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au

rayonnement diurne.

Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de

cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de

la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.

« Où sommes-nous ? dis-je.

-- Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un

volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque

convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le

_Nautilus_ a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix

mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port

d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs

du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles

une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.

-- En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui

pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet,

n'ai-je pas aperçu une ouverture ?

-- Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de

flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous

respirons.

-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.

-- Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.

Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me

l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.

-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère

du volcan ?

-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds,

la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,

les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.

-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours.

Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les

eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.

-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se

mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour

alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de

houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer

recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps

géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles

sont pour moi une mine inépuisable.

-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?

-- Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les

houillères de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic

et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je

n'ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce

combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par

le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan

en activité.

-- Et nous les verrons à l'oeuvre, vos compagnons ?

-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre

tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux

réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer,

c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si

donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,

profitez de cette journée, monsieur Aronnax. »

Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui

n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre

sans leur dire où ils se trouvaient.

Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,

regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une

montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut

d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.

Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.

« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.

-- Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et

d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. »

Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se

développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,

mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément

le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol

tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des

blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses

désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux

souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.

La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait

comme une nuée d'étincelles.

Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et

nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables

raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait

marcher prudemment au milieu de ces -- conglomérats, qu'aucun ciment ne

reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits

de cristaux de feldspath et de quartz.

La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes

parts. Je le fis observer à mes compagnons.

« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet

entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le

niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la

montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ?

-- Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me

dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et

comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux

tranquilles d'un lac ?

-- Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit

au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de

passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont

précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible

entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de

Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le

volcan submergé s'est changé en grotte paisible.

-- Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je

regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur

le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.

-- Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été

sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pénétrer !

-- Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas

précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc

vos regrets sont superflus. »

Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus

raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois,

qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être

tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.

Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les

obstacles furent surmontés.

A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se

modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux

trachytes succédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes

toutes grumelées de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers,

disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette

voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis,

entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies,

incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient de

larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratère

supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections

volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.

Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une

hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables

obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée

dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne

végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et

même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je

reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des

héliotropes, très inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons

solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs

grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés. Çà et là,

quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à longues

feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves,

j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et

j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la

fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas

d'âme !

Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui

écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand

Ned Land s'écria :

« Ah ! monsieur, une ruche !

-- Une ruche ! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite

incrédulité.

-- Oui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent

autour. »

Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à

l'orifice d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques

milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les

Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés.

Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et

j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de

feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de

son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements

cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un

miel parfumé. Ned Land en remplit son havresac.

« Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous

dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.

-- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.

-- Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante

promenade. »

A certains détours du sentier que nous suivions alots, le lac

apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa

surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le

_Nautilus_ gardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur

la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires

nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.

En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers

plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles

n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de

ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans

l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc.

C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur

les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de

belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du

Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta

de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le

plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux, il

parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua

vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il

fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de

miel.

Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait

impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme

une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait

distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés

par le vent d'ouest, qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la

montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se

tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus

de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan.

Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné

le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges

tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère très bonne à

confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et

de fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune,

elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes, des homards,

des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des

galatées et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers

et patelles.

En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi

nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli

ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la

poussière du mica. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à

sonder leur épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation

se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir,

sans trop m'avancer, lui donner cette espérance : c'est que le

capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision

de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il rallierait les côtes de

l'Europe et de l'Amérique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre

avec plus de succès sa tentative avortée.

Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La

conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine

somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de

résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond.

Je rêvais -- on ne choisit pas ses rêves -- je rêvais que mon existence

se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. Il me semblait

que cette grotte formait la double valve de ma coquille...

Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.

« Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon.

-- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant à demi.

-- L'eau nous gagne ! »

Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre

retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il

fallait se sauver.

En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte

même.

« Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phénomène ?

-- Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la

marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott !

L'Océan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle

d'équilibre, le niveau du lac monte également. Nous en sommes quittes

pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_. »

Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade

circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage

achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le

_Nautilus_aurait pu partir à l'instant.

Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre

la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être.

Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitté son port

d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres

au-dessous des flots de l'Atlantique.

XI

LA MER DE SARGASSES

La direction du _Nautilus_ ne s'était pas modifiée. Tout espoir de

revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément

rejeté. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous

entraînait-il ? Je n'osais l'imaginer.

Ce jour-là, le _Nautilus_ traversa une singulière portion de l'Océan

atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau

chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de

Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le

golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce

courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les côtes

d'Irlande et de Norvège, tandis que le second fléchit vers le sud à la

hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et décrivant

un ovale allongé, il revient vers les Antilles.

Or, ce second bras -- c'est plutôt un collier qu'un bras -- entoure de

ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille,

immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein

Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans

à en faire le tour.

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 25 / 36 段