acte de charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les
joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte
de leur argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains
moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de
richesses bien réparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront à
jamais stériles pour eux ! »
Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû
blesser le capitaine Nemo.
« Stériles ! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que
ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ?
Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces
trésors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous
que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur
cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne
comprenez-vous pas ?... »
Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant
peut-être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent
les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers,
avant tout il était resté un homme ! Son coeur palpitait encore aux
souffrances de l'humanité, et son immense charité s'adressait aux races
asservies comme aux individus !
Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le
capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la
Crète insurgée !
IX
UN CONTINENT DISPARU
Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma
chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très désappointé.
« Eh bien, monsieur ? me dit-il.
-- Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à
l'heure ou nous allions fuir son bateau.
-- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.
-- Son banquier !
-- Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses
richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses
d'un État. »
Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le
secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le
capitaine ; mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret
énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une
promenade sur le champ de bataille de Vigo.
« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon
perdu ! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...
-- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je.
-- Je l'ignore, répondit Ned.
-- Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »
Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai
dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du _Nautilus_
était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.
J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la
carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre
appareil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la
plate-forme. Ned Land m'y avait précédé.
Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à
l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap
San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance.
Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait.
Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore
que, derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.
A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette
éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,
nous redescendîmes, et le panneau fut refermé.
Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position
du _Nautilus_ était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de
latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y
avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent
les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation.
Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme
soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte
de calme relatif mes travaux habituels.
Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du
capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais
fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.
« Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.
-- Proposez, capitaine.
-- Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous
la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit
obscure ?
-- Très volontiers.
-- Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra
marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très
bien entretenus.
-- Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis
prêt à vous suivre.
-- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos
scaphandres. »
Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.
En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur
notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes
électriques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.
« Elles nous seraient inutiles », répondit-il.
Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car
la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique.
J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un
bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manoeuvre
habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une
profondeur de trois cents mètres.
Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le
capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte
de large lueur, qui brillait à deux milles environ du _Nautilus_. Ce
qu'était ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment
il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En
tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je
m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans
cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.
Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,
directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement.
Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton ; mais notre
marche était lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans
une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates.
Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma
tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement
continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait
violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la
pensée me vint que j'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu de l'eau
! Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout
dire, sous l'épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide
élément, et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense
que l'atmosphère terrestre, voilà tout.
Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses,
les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement
de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le
pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon
bâton ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je
voyais toujours le fanal blanchâtre du _Nautilus_ qui commençait à
pâlir dans l'éloignement.
Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés
sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne
m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient
dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute
évaluation. D'autres particularités se présentaient aussi, que je ne
savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb
écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.
Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais
voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui
permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans
ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi.
Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et
enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux
m'intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique
qui se manifestait ? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu
des savants de la terre ? Ou même -- car cette pensée traversa mon
cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ?
Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches
profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui
de cette existence étrange, et auxquels il allait rendre visite ?
Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, las des misères
de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond
de l'Océan ? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me poursuivaient,
et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série
de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris
de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que
rêvait le capitaine Nemo !
Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante
rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.
Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée
par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette
inexplicable darté, occupait le versant opposé de la montagne.
Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de
l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il
connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans
doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance
inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand
il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en
noir sur le fond lumineux de l'horizon.
Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes
de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les
sentiers difficiles d'un vaste taillis.
Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres
minéralisés sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins
gigantesques. C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses
racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines
découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des
eaux. Que l'on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une
montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés
d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés.
J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant
les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre, effarouchant
les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne
sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.
Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces
bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et
farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que
doublait la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs
qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement
d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries
où se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la
main de l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si
quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup
m'apparaître.
Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en
arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile
secours. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées
aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans
ressentir l'ivresse du vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont la
profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre ;
tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un
abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que
pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des rocs
monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,
semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de
pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression
formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis,
des tours naturelles, de larges pans taillés à pic comme des courtines,
s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent
pas autorisé à la surface des régions terrestres.
Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante
densité de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de
cuivre, mes semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une
impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté
d'un isard ou d'un chamois !
Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que
je ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses
d'apparence impossible qui sont pourtant réelles, incontestables. Je
n'ai point rêvé. J'ai vu et senti !
Deux heures après avoir quitté le _Nautilus_, nous avions franchi la
ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le
pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante
irradiation du versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient
çà et là en zigzags grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous
nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse
rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de grottes
profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des
choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand
j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque
pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités ! Des
milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres.
C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière,
des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant
leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables
entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.
Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A
quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme
une seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur
existence végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi
dans les dernières couches de l'Océan ?
Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces
terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un
premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se
dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de
l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes
amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de
châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et
auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais
manteau végétal.
Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes
? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des
temps anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie
du capitaine Nemo ?
J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son
bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de
la montagne, sembla me dire :
« Viens ! viens encore ! viens toujours ! »
Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi
le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.
Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne
s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais
de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en
contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient
au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration
violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante
pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de
scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se
dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé,
ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure
jusqu'aux dernières limites de l'horizon.
J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des
flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient
se développer sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en
elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge
blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser
à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en
diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la
montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.
En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait
une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs
disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les
solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin,
quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté
d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des
vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur
les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de
guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de
larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le
capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !
Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je
voulais parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui
emprisonnait ma tête.
Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis,
ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de
basalte noire et traça ce seul mot :
ATLANTIDE
Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide
de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène,
Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa
disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius,
Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,
d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables
témoignages de sa catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui
existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des
colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre
lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce !
L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps
héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a
été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et
législateur.
Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs,
ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses
annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards
raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette
première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie
et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il,
occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie
réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de
latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même à
l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se
retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette
Atlantide dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les
Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.
Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus
étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et
contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient
marché les contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes
semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre !
Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces
grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards,
s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les
gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la
force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à
l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les
ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé
de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien
des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient
la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres
volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur
est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les
couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !
Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié
dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur
demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place
que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de
l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
la vie moderne ? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour
les partager, pour les comprendre !
Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds,
nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une
majestueuse ampleur.
En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
dernier regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe
de le suivre.
Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
dépassée, j'aperçus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une
étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord
au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface
de l'Océan.
X
LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES
Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de
la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hâte de connaître la direction du _Nautilus_. Les
instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une
vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.