De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les

autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient

coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient

l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le

moment du départ. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les

enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires

allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre

! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des

catastrophes !

J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces

sinistres épaves à mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du détroit

de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et

dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de

nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns

couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de

ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il

ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et

retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par

les sels marins, se présentait sous un aspect terrible ! Combien

d'existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées

sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter

ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce

sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau

enfoui sous la mer pouvait être l'_Atlas_, disparu corps et biens

depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler !

Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds

méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont

perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort !

Cependant, le _Nautilus_, indifférent et rapide, courait à toute hélice

au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il

se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.

Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps

reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la

Méditerranée ; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a

démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la

Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par

les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de

cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir

l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement

admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de

Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la

Méditerranée.

Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le

_Nautilus_. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je

pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire

de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques

minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.

VIII

LA BAIE DE VIGO

L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq

millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur

moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des

anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de

l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les

côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux

sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les

plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,

l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la

Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés

et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment

sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les

pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,

redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes !

Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon,

après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi,

parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où

allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir ?

Le _Nautilus_, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il

revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la

plate-forme nous furent ainsi rendues.

J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une

distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent

qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un

assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle

imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il était

presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes

paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc

après avoir humé quelques bouffées d'air.

Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien,

l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la

Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution,

et il dissimulait peu son désappointement.

Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda

silencieusement.

« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous

reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer à le

quitter eût été de la folie ! »

Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,

indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.

« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la

côte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous

trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du

détroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés

vers ces régions à les continents manquent, je partagerais vos

inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit

pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous

pourrez agir avec quelque sécurité. »

Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les

lèvres :

« C'est pour ce soir », dit-il.

Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette

communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me

vinrent pas.

« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La

circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles

de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.

J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »

Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de

moi :

« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là,

le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché.

Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir.

Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur

Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous,

attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le

canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis

procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le

canot à la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prêt. A ce soir.

-- La mer est mauvaise, dis-je.

-- J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La

liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et

quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui

sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les

circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons

débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la

grâce de Dieu et à ce soir ! »

Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.

J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir,

de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui

aurais-je dit, après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était

presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma

parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt

tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo

ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ?

En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se

remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfonça sous les flots de

l'Atlantique.

Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher

à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai

ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et

le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inachevées

mes études sous-marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique »,

comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières

couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les

mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le

premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles

heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à

terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison,

que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets

de Ned Land.

Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais

voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous

éloignait de la côte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans

les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de

l'Océan.

Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage

n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.

Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre

évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait,

et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou

manquée ! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire.

Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,

je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à

lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur

notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette

prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à

son bord justifiait toutes nos tentatives.

Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de

Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre

départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si

je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne.

Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte.

Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord.

Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le _Nautilus_

pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne,

légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le

capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations

d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des

semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse

rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais

en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin

quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ?

Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des

conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous

sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente

me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de

mon impatience.

Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,

étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt

minutes -- je les comptais -- me séparaient encore du moment où je

devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait

avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais,

espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de

succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes

soucis ; mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir

quitté le _Nautilus_, à la pensée d'être ramené devant le capitaine

Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon

coeur palpitait.

Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives,

et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et

utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un

homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir.

Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre

lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les

abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre

du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux étaient

hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan

que je ne connaissais pas encore.

En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans

le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand

étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai

involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il

pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La

chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à

l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique.

En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je

n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes

regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes

historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une

grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de _Finis

Polonioe_, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le

défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine,

Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un

esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race

noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement

dessiné le crayon de Victor Hugo.

Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine

Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le

mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés,

le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières

commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des

héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais

glorieuse ?...

Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup

de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si

un oeil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je

me précipitai hors de la chambre.

Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était

toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre,

une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances

favorisaient donc les projets du Canadien.

Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet

de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.

J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence

profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque

éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait

d'être surpris dans ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle

m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la

porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au

salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.

J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté

insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui

donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned

Land.

En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement,

puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures

du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins

de Ned Land, je n'aurais pu le dire.

Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon coeur.

Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_

venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le

signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned

Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre

navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...

En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo

parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule :

« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous

cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? »

On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les

conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne

pourrait en citer un mot.

« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?

Savez-vous l'histoire d'Espagne ?

-- Très mal, répondis-je.

-- Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,

asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode

de cette histoire. »

Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place

auprès de lui, dans la pénombre.

« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire

vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question

que sans doute vous n'avez pu résoudre.

-- Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur

voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos

projets de fuite.

-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez

bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque,

votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat

pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc

d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou

moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte

partie.

« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,

d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité

d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V,

pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent

prématurément le nom de Charles III.

« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près

dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait

pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de

l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de

1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par

une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de

Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique.

« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que

la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un

port de France.

« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette

décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à

défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de

l'Espagne, et qui n'était pas bloquée.

« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette

injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.

« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être

aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions

avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à

ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout

à coup.

« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine

Nemo.

-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite

cette leçon d'histoire.

-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient

un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les

marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les

lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit.

Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V

que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre

dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se

seraient éloignées.

« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les

vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de

Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit

courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient

tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions

qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors. »

Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore

en quoi cette histoire pouvait m'intéresser.

« Eh bien ? Lui demandai-je.

-- Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous

sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer

les mystères. »

Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me

remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres

transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.

Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux

apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était

net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres,

s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses

éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces

barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de

piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce

précieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y déposaient leur

fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.

Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre

1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du

gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant

ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'était pour

lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il

était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux

Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !

« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que

la mer contînt tant de richesse ?

-- Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes

l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.

-- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses

l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser

ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo,

mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a

noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ?

-- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire

qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que

devancer les travaux d'une société rivale.

-- Et laquelle ?

-- Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de

rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par

l'appât d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la

valeur de ces richesses naufragées.

-- Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,

mais ils n'y sont plus.

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 23 / 36 段