déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je
rédigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer à une
disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrême, et je dus
enlever mon vêtement de byssus. Effet incompréhensible, car nous
n'étions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_,
immergé, ne devait éprouver aucune élévation de température. Je
regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, à
laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.
Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de
devenir intolérable.
« Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je.
J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
du thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi :
« Quarante-deux degrés, dit-il.
-- Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette
chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.
-- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous
le voulons bien.
-- Vous pouvez donc la modérer à votre gré ?
-- Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.
-- Elle est donc extérieure ?
-- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
-- Est-il possible ? m'écriai-je.
-- Regardez. »
Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour
du _Nautilus_. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu
des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma
main sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la
retirer.
« Où sommes-nous ? demandai-je.
-- Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le
capitaine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de
Paléa-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une
éruption sous-marine.
Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était
terminée.
-- Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le
capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux
souterrains. Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et
Pline, une île nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se
sont récemment formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les flots,
pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une fois.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le travail plutonien fut
suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel îlot, qu'on nomma l'îlot
de George, émergea au milieu des vapeurs sulfureuses, près de
Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept jours après, le 13
février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni et lui un
canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa,
de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente
pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées
de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit,
appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois
îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île.
-- Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je.
-- Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.
-- Mais ce canal se comblera un jour ?
-- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits
îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni.
Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps
rapproché. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui
forment les continents, ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez,
monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. »
Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur
devenait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait
rouge, coloration due à la présence d'un sel de fer. Malgré
l'hermétique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
dégageait, et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait
l'éclat de l'électricité.
J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me
sentais cuire !
« On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.
-- Non, ce ne serait pas prudent », répondit l'impassible Nemo.
Un ordre fut donné. Le _Nautilus_ vira de bord et s'éloigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus
tard, nous respirions à la surface des flots.
La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
de feu.
Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et
Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le
_Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
après avoir doublé le cap Matapan.
VII
LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES
La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la « grande mer » des
Hébreux, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum » des Romains, bordée
d'orangers, d'aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum
des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et
transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est
un véritable monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
du globe.
Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés.
Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut,
car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le
chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce
voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
matin du 16 février des parages de la Grèce, le 18, au soleil levant,
nous avions franchi le détroit de Gibraltar.
-- Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu
de ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses
flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de
regrets. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures, cette
indépendance de manoeuvres que lui laissaient les océans, et son
_Nautilus_ se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de
l'Afrique et de l'Europe.
Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit
douze lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son
grand ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se
servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde.
Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train
marchant avec cette rapidité, manoeuvre imprudente s'il en fut.
D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des
flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du
loch.
Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le
voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
c'est-à-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
passent comme un éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer
quelques-uns de ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs
nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_.
Nous restions à l'affût devant les vitres du salon, et nos notes me
permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.
Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ déroba à mes
yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'après cette
classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.
Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris
cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par
les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais
reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par
les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de
chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des
squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés
des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins,
longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre
spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se
montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de
bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires,
poissons consacrés à Vénus, et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil
d'or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées,
habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les
climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui
remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté
des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la
vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes
: ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se
rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter
les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube,
du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs,
de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la
classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais,
séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement
sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la
Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le
_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au
soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des
scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont
les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de
suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche sous
les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en accompagnant
le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de
Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de vitesse avec
notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux
véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps
lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs
pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales
fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la
géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils
n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme
les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et
périr par milliers dans les madragues marseillaises.
Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des
gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables
vapeurs, des murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres
enjolivés de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de
trois pieds, dont le foie formait un morceau délicat, des
coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui
figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles, nageant
avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
holocentres-mérons, à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
de filaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, brunes,
bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des
clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le coté
supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de brun et de jaune,
enfin des troupes d'admirables mulles rougets, véritables paradisiers
de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la
pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil
cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
jusqu'au blanc pâle de la mort.
Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni
labres, ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni
orphes, ni tous ces principaux représentants de l'ordre des
pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée, il faut en
accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_ à travers
ces eaux opulentes.
Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure
de la tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine
de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.
Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds,
ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je
regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en
fit Conseil, je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez
rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a
carapace allongée.
Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de
bâbord ; c'était un long filament ténu, s'arborisant en branches
infinies et terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée
les rivales d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable
échantillon, et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute
offert à mes regards, si le _Nautilus_, dans la soirée du 16, n'eût
singulièrement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.
Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet
espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond de
la mer remonte presque subitement. Là s'est formée une véritable crête
sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que de
chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. Le
_Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter
contre cette barrière sous-marine.
Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
qu'occupait ce long récif.
« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.
-- Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de
Libye, et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient
autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina.
-- Je le crois volontiers, dit Conseil.
-- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre
Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la
Méditerranée.
-- Eh ! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
deux barrières au-dessus des flots !
-- Ce n'est guère probable, Conseil.
-- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se
produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
tant de mal pour percer son isthme !
-- J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se
produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
s'éteignent peu à peu, la chaleur interne s'affaiblit, la température
des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par
siècle, et au détriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.
-- Cependant, le soleil...
-- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
cadavre ?
-- Non, que je sache.
-- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.
-- Dans combien de siècles ? demanda Conseil.
-- Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.
-- Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! »
Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut-fond que le _Nautilus_
rasait de près avec une vitesse modérée.
Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de
cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des
beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés
dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes,
larges d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales
arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées à longues tiges,
un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées, et des
actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se perdaient
dans leur chevelure olivâtre de tentacules.
Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques
et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations
personnelles.
Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles
pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur
les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées, à
nageoires jaunes et à coquilles transparentes, des pleurobranches
orangés, des oeufs pointillés ou semés de points verdâtres, des
aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles,
des acères charnus, des ombrelles spéciales à la Méditerranée, des
oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée, des
pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, dit-on,
préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si
considérable à New York, des peignes operculaires de couleurs variées,
des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le
goût poivré, des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet
bombé présentait des côtes saillantes, des cynthies hérissées de
tubercules écarlates, des carniaires à pointe recourbées et semblables
à de légères gondoles, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles
spiraliformes, des thétys grises, tachetées de blanc et recouvertes de
leur mantille frangée, des éolides semblables à de petites limaces, des
cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des
janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des
cabochons, des pandores, etc.
Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très justement
divisés en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce
sont les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides.
Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces
ordres comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et
le thorax sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil
buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent
quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.
Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait
trois sections des décapodes : les brachyoures, les macroures et les
anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont justes et
précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front
est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui
-- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des
lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement égarés sur ce
haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs, des
xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- très
faciles à digérer, fait observer Conseil -- des corystes édentés, des
ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs,
les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des
langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les femelles,
des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes
sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des
astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls
homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures, il vit des
drocines communes, abritées derrière cette coquille abandonnée dont
elles s'emparent, des homoles à front épineux, des bernard-l'ermite,
des porcellanes, etc.
Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des
amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des
cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des
annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en
dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dépassé le haut-fond du
détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.
Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
trois mille mètres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hélice,
glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches
de la mer.
Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes
regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous
traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en
sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence, que de
navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu ! La
Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides du
Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses
lames courtes qui les frappent à coups précipités.
Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que
d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les
coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des
ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches
d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés, des
chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux,
celles-ci droites, celles-là renversées.