deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grâce à l'habileté du
patron, abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land,
cramponné à l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal,
qui, de ses dents incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation
hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés
les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini
l'aventure, si le Canadien, toujours acharné contre la bête, ne l'eût
enfin frappée au coeur.
J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut,
entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la
surface, et peu d'instants après, apparut le corps de l'animal,
retourné sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit à la remorque et se
dirigea vers le _Nautilus_.
Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le
dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le
dépeça sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails
de l'opération. Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques
tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord.
Je la trouvai excellente, et même supérieure à celle du veau, sinon du
boeuf.
Le lendemain 11 février, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un
gibier délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le
Nautilus. C'était une espèce de sterna nilotica, particulière à
l'Égypte, dont le bec est noir, la tête grise et pointillée, l'oeil
entouré de points blancs, le dos, les ailes et la queue grisâtres, le
ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques
douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût, dont le
cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir.
La vitesse du _Nautilus_ était alors modérée. Il s'avançait en flânant,
pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins
en moins salée, a mesure que nous approchions de Suez.
Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de
Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée,
comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.
Le _Nautilus_ pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de
Suez. J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les
deux golfes le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet
duquel Moïse vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure
incessamment couronné d'éclairs.
A six heures, le _Nautilus_, tantôt flottant, tantôt immergé, passait
au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient
teintées de rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis
la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le
cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac
irrité par les rocs ou le gémissement lointain d'un steamer battant les
eaux du golfe de ses pales sonores.
De huit à neuf heures, le _Nautilus_ demeura à quelques mètres sous les
eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très près de Suez. A
travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers
vivement éclairés par notre lumière électrique. Il me semblait que le
détroit se rétrécissait de plus en plus.
A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai
sur la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine
Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air
frais de la nuit.
Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi décoloré par la
brume, qui brillait à un mille de nous.
« Un phare flottant », dit-on près de moi.
Je me retournai et je reconnus le capitaine.
« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à
gagner l'orifice du tunnel.
-- L'entrée n'en doit pas être facile ?
-- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du
timonier pour diriger moi-même la manoeuvre. Et maintenant, si vous
voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous
les flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi
l'Arabian-Tunnel. »
Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau
s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres.
Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine m'arrêta.
« Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner
dans la cage du pilote ?
-- Je n'osais vous le demander, répondis-je.
-- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette
navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il
ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la
cage du pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la
plate-forme.
C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près
semblable à celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du
Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue disposée
verticalement, engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient
jusqu'à l'arrière du _Nautilus_. Quatre hublots de verres
lenticulaires, évidés dans les parois de la cabine, permettaient à
l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.
Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à
cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les
mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer
apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de
la cabine, à l'autre extrémité de la plate-forme.
« Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. »
Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des
machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à
son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de
métal, et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée.
Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions
en ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la
suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance
seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole
suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un
simple geste, le timonier modifiait à chaque instant la direction du
_Nautilus_.
Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques
substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés
agitant leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des
anfractuosités du roc.
A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une
large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_
s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur
ses flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel
précipitait vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent,
rapide comme une flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour
résister, battait les flots à contre-hélice.
Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies
éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la
vitesse sous l'éclat de l'électricité. Mon coeur palpitait, et je le
comprimais de la main.
A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue
du gouvernail, et se retournant vers moi :
« La Méditerranée », me dit-il.
En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entraîné par ce torrent,
venait de franchir l'isthme de Suez.
VI
L'ARCHIPEL GREC
Le lendemain, 12 février, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta à la
surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles
dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous
avait portés d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre,
devait être impraticable à remonter.
Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables
compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement
des prouesses du _Nautilus_.
« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton
légèrement goguenard, et cette Méditerranée ?
-- Nous flottons à sa surface, ami Ned.
-- Hein ! fit Conseil, cette nuit même ?...
-- Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet
isthme infranchissable.
-- Je n'en crois rien, répondit le Canadien.
-- Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui
s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.
-- A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien.
-- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire
monsieur.
-- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son
tunnel, et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il
dirigeait lui-même le _Nautilus_ à travers cet étroit passage.
-- Vous entendez, Ned ? dit Conseil.
-- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,
apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. »
Le Canadien regarda attentivement.
« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre
capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon.
Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à
ce que personne ne puisse nous entendre. »
Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai
qu'il valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois
nous allâmes nous asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à
recevoir l'humide embrun des lames.
« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous
apprendre ?
-- Ce que j'ai à vous apprendre est très simple, répondit le Canadien.
Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous
entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie,
je demande à quitter le _Nautilus_. »
J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait
toujours. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes
compagnons, et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le
capitaine Nemo. Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque
jour mes études sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds
sous-marins au milieu même de son élément. Retrouverais-je jamais une
telle occasion d'observer les merveilles de l'Océan ? Non, certes ! Je
ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner le _Nautilus_ avant
notre cycle d'investigations accompli.
« Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à bord ?
Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du
capitaine Nemo ? »
Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant
les bras :
« Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je
serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il
se termine. Voilà mon sentiment.
-- Il se terminera, Ned.
-- Où et quand ?
-- Où ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutôt je
suppose qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous
apprendre. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde.
-- Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible
qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo
nous donne la volée à tous trois.
-- La volée ! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire ?
-- N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à
craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de
Conseil. Nous sommes maîtres des secrets du _Nautilus_, et je n'espère
pas que son commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à
les voir courir le monde avec nous.
-- Mais alors, qu'espérez-vous donc ? demanda le Canadien.
-- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous
devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.
-- Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous
plaît, monsieur le naturaliste ?
-- Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est
un rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle
traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les
mers fréquentées. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de
France, d'Angleterre ou d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra
être aussi avantageusement tentée qu'ici ?
-- Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par la
base. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi
je parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » »
J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais
battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en
ma faveur.
« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine
Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous ?
-- Je ne sais, répondis-je.
-- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? »
Je ne répondis pas.
« Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.
-- L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami
Conseil n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la
question. Ainsi que son maître, ainsi que son camarade Ned, il est
célibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays.
Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme
monsieur, et, à son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour
faire une majorité. Deux personnes seulement sont en présence :
monsieur d'un côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil
écoute, et il est prêt à marquer les points. »
Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si
complètement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté
de ne pas l'avoir contre lui.
« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu.
Qu'avez-vous à répondre ? »
Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.
« Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et
mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas
compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus
vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence
veut que nous profitions de la première occasion de quitter le
_Nautilus_.
-- Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.
-- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que
l'occasion soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite
réussisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de
la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.
-- Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation
s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans
ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une
occasion favorable se présente, il faut la saisir.
-- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez
par une occasion favorable ?
-- Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le _Nautilus_ à
peu de distance d'une côte européenne.
€” Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ?
Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le
navire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le
navire naviguait sous les eaux.
-- Et dans ce cas ?
-- Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il
se manoeuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons
enlevés, nous remonterions à la surface, sans même que le timonier,
placé à l'avant, s'aperçût de notre fuite.
-- Bien, Ned. Épiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un
échec nous perdrait.
-- Je ne l'oublierai pas, monsieur.
-- Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre
projet ?
-- Volontiers, monsieur Aronnax.
-- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espère -- je pense que cette
occasion favorable ne se présentera pas.
-- Pourquoi cela ?
-- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra
sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.
-- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.
-- Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air
déterminé.
-- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur
tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous
vous suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. »
Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves
conséquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits
semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le
capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou
voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes
nations qui sillonnent la Méditerranée ? Je l'ignore, mais il se
maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. Ou le
_Nautilus_ émergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il
s'en allait à de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et
l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres.
Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades,
que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son
doigt sur un point du planisphère :
Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
Coeruleus Proteus...
C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des
troupeaux de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre
Rhodes et la Crète. Je n'en vis que les soubassements granitiques à
travers la vitre du salon.
Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à
étudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les
panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du
_Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île de
Crète. Au moment où je m'étais embarqué sur I'_Abraham-Lincoln_, cette
île venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc. Mais
ce qu'était devenue cette insurrection depuis cette époque, je
l'ignorais absolument, et ce n'était pas le capitaine Nemo, privé de
toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.
Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me
trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla
taciturne, préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna
d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il
observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais
le deviner, et, de mon côté, j'employai mon temps à étudier les
poissons qui passaient devant mes yeux.
Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et
vulgairement connues sous le nom de « loches de mer », que l'on
rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du
Nil. Près d'elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents,
sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés,
et dont l'arrivée dans les eaux du Reuve, dont elles annonçaient le
fécond débordement, était fêtée par des cérémonies religieuses. Je
notai également des cheilines longues de trois décimètres, poissons
osseux à écailles transparentes, dont la couleur livide est mélangée de
taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de végétaux marins, ce qui
leur donne un goût exquis ; aussi ces cheilines étaient-elles très
recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles,
accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons et des
langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait
Vitellius.
Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage
attaché au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson,
accroché à la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et
l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
destinées des nations ! J'observai également d'admirables anthias qui
appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés pour les Grecs qui
leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le
justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises
dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du
rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes
yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils
furent frappés soudain par une apparition inattendue.
Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa ceinture
une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots.
C'était un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant
aussitôt.
Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue :
« Un homme ! un naufragé ! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix !
»
Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.
L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
regardait.
A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface
de la mer, et ne reparut plus.
« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur ! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur
terre, allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.
-- Vous le connaissez, capitaine ?
-- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? »
Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de
fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
_Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_.
En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit
le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
lingots.
C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui
représentait une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or,
et qu'allait-il faire de celui-ci ?
Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs.
Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son
couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec
moderne.
Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'équipage. Quatre homme parurent, et non sans peine
ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.
En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :
« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.
-- Je ne disais rien, capitaine.
-- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. »
Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
Je rentrai dans ma chambre très intrigué, on le conçoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains
mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les
couches inférieures revenait à la surface des eaux.
Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
l'on détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un
instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa.
Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son
alvéole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots.
Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur
quel point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo
?
Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
« Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land.