Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. Voici

ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus fréquemment à bord

: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur

brique, au corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à

leur double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des

pastenaques à la queue pointillée, et des bockats, vastes manteaux

longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux, des aodons,

absolument dépourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se

rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se

termine par un aiguillon recourbé, long d'un pied et demi, des

ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos bleuâtre, aux

pectorales brunes bordées d'un liséré gris, des fiatoles, espèces de

stromatées, zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de

la France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de

superbes caranx, décorés de sept bandes transversales d'un beau noir,

de nageoires bleues et jaunes, et d'écailles d'or et d'argent, des

centropodes, des mulles auriflammes à tête jaune, des scares, des

labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons

communs aux Océans que nous avions déjà traversés.

Le 9 février, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de

la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et

Quonfodah sur la côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix

milles.

Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la

plate-forme où je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser

redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs.

Il vint à moi dès qu'il m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et

me dit :

« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ?

Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses

poissons et ses zoophytes, ses parterres d'éponges et ses forêts de

corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ?

-- Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le _Nautilus_ s'est

merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent

bateau !

-- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne

redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni

ses écueils.

-- En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et

si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.

-- Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en

parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement

dure à l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'Arabe

Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les

navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que

personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une

mer sujette à d'affreux ouragans, semée d'îles inhospitalières, et «

qui n'offre rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. En

effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et

Artémidore.

-- On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à

bord du _Nautilus_.

-- En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les

modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des

siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si

dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrès sont lents,

monsieur Aronnax.

-- C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de

plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil

doive mourir avec son inventeur ! »

Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence

:

« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les

dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?

-- C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas

exagérées ?

-- Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me

parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux

pour un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa

direction grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes

sortes aux bâtiments des anciens. Il faut se représenter ces premiers

navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues

avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de

graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas même d'instruments pour

relever leur direction, et ils marchaient à l'estime au milieu de

courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les

naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les

steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus

rien à redouter des colères de ce golfe, en dépit des moussons

contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au

départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont

plus, ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux

dans le temple voisin.

-- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la

reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous

semblez avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre

quelle est l'origine de son nom ?

-- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet.

Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle ?

-- Volontiers.

-- Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage

des Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se

refermèrent à la voix de Moïse :

En signe de cette merveille,

Devint la mer rouge et vermeille.

Non puis ne surent la nommer

Autrement que la rouge mer.

-- Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne

saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion

personnelle.

-- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette

appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si

les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration

particulière de ses eaux.

-- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune

teinte particulière.

-- Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez

cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor

entièrement rouge, comme un lac de sang.

-- Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue

microscopique ?

-- Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces

chétives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il

faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré.

Peut-être en rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.

-- Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous

parcourez la mer Rouge à bord du _Nautilus_ ?

-- Non, monsieur.

-- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et

de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez

reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ?

-- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.

-- Laquelle ?

-- C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est

tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner

leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez

d'eau pour lui.

-- Et cet endroit ?... demandai-je.

-- Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui

formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge

s'étendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit

miraculeux ou non, les Israélites n'en ont pas moins passé là pour

gagner la Terre promise, et l'armée de Pharaon a précisément péri en

cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces

sables mettraient à découvert une grande quantité d'armes et

d'instruments d'origine égyptienne.

-- C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues

que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles

s'établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un

canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ !

-- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les

anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires

commerciales d'établir une communication entre la mer Rouge et la

Méditerranée ; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct,

et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très probablement, le canal

qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si

l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent

quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal

alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte qui regarde

l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était

telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué

par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II.

Strabon le vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente

entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le

rendait navigable que pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit

au commerce jusqu'au siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis

rétabli par les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en

761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres

d'arriver à Mohammed-ben-Abdoallah, révolté contre lui. Pendant

l'expédition d'Égypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de

ces travaux dans le désert de Suez, et, surpris par la marée, il

faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, là même où

Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant

lui.

-- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre,

cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille

kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et

avant peu, il aura changé l'Afrique en une île immense.

-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre

compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus

grands capitaines ! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et

les rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il

est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait dû être une oeuvre

internationale, qui aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi

que par l'énergie d'un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !

-- Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de

l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.

-- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce

canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de

Port-Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.

-- Dans la Méditerranée ! m'écriai-je.

-- Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ?

-- Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain.

-- Vraiment ?

-- Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de

rien depuis que je suis à votre bord !

-- Mais à quel propos cette surprise ?

-- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au

_Nautilus_ s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée,

ayant fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance !

-- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le

professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance !

-- Cependant, à moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et

qu'il ne passe par-dessus l'isthme...

-- Ou par-dessous, monsieur Aronnax.

-- Par-dessous ?

-- Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis

longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes

font aujourd'hui à sa surface.

-- Quoi ! il existerait un passage !

-- Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend

au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.

-- Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants ?

-- Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement

se rencontre une inébranlable assise de roc.

-- Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je

de plus en plus surpris.

-- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même,

raisonnement plus que hasard.

-- Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle

entend.

-- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps.

Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois.

Sans cela, je ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse

de la mer Rouge.

-- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce

tunnel ?

-- Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de

secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. »

Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine

Nemo.

« Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de

naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à

connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la

Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d'espèces

absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des

persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai

s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle

existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge

à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je

pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur

passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer.

Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques

échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La

communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai

avec mon _Nautilus_, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu,

monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel

arabique ! »

V

ARABIAN-TUNNEL

Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette

conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris

que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la

Méditerranée, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les

épaules.

« Un tunnel sous-marin ! s'écria-t-il, une communication entre les deux

mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?

-- Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du

_Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les

épaules si légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que

vous n'en avez Jamais entendu parler.

-- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après

tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce

capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la

Méditerranée. »

Le soir même, par 21°30' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant à la

surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah,

important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des

Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions,

les navires amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau

obligeait à mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon,

frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur

blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux

indiquaient le quartier habité par les Bédouins.

Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le _Nautilus_

rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes.

Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à

contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ;

mais à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta

jusqu'à sa ligne de flottaison.

Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.

La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un

humide brouillard.

Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,

quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :

« Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ?

-- Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.

-- Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la

hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?

-- En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme

un long corps noirâtre à la surface des eaux.

-- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil.

-- Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là

quelque animal marin.

-- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.

-- Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.

-- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des

yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles

connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.

-- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce côté, et avant

peu nous saurons à quoi nous en tenir. »

En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il

ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce ? Je ne

pouvais encore me prononcer.

« Ah ! il marche ! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables ! Quel

peut être cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines

ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.

-- Mais alors...., fis-je.

-- Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses

mamelles en l'air !

-- C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en

déplaise à monsieur. »

Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal

appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les

sirènes, moitié femmes et moitié poissons.

« Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être

curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge.

C'est un dugong.

-- Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des

monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés »,

répondit Conseil.

Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire.

Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de

convoitise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le

harponner. On eût dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer

pour l'attaquer dans son élément.

« Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai

jamais tué de « cela ». »

Tout le harponneur était dans ce mot.

En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut

le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant

directement à lui :

« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait

pas la main ?

-- Comme vous dites, monsieur.

-- Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier

de pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez

déjà frappés ?

-- Cela ne me déplairait point.

-- Eh bien, vous pouvez essayer.

-- Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent.

-- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet

animal, et cela dans votre intérêt.

-- Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré

le haussement d'épaule du Canadien.

-- Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses

assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce

danger n'est pas à craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est

sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le

regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne

déteste pas les bons morceaux.

-- Ah ! fit le Canadien, cette bête-la se donne aussi le luxe d'être

bonne à manger ?

-- Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement

estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des

princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement

acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de

plus en plus rare.

-- Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par

hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de

l'épargner dans l'intérêt de la science ?

-- Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la

cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.

-- Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo.

En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme

toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une

ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le

canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs

prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned,

Conseil et moi, nous nous assîmes à l'arrière.

« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.

-- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »

Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea

rapidement vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du

_Nautilus_.

Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les

rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son

harpon à la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon

qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très

longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé

l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une

dizaine de brasses, et son extrémité était seulement frappée sur un

petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous

les eaux.

Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien.

Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au

lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée

et ses nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec

le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de

deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque côté des

défenses divergentes.

Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions

colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne

bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance

qui rendait sa capture plus facile.

Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons

restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le

corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main

exercée.

Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le

harpon, lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute.

« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué !

-- Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin

ne lui est pas resté dans le corps.

-- Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land.

Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation

vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la

poursuite de l'animal.

Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour

respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une

rapidité extrême. L'embarcation, manoeuvrée par des bras vigoureux,

volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha à quelques

brasses, et le Canadien se tenait prêt à frapper ; mais le dugong se

dérobait par un plongeon subit, et il était impossible de l'atteindre.

On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait

au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise.

Pour mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong

déjouer toutes nos ruses.

On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à

croire qu'il serait très difficile de s'en emparer, quand cet animal

fut pris d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se

repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir à son tour.

Cette manoeuvre n'échappa point au Canadien.

« Attention ! » dit-il.

Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il

prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.

Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement

l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la

partie supérieure de son museau. Puis, prenant son élan, il se

précipita sur nous.

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 20 / 36 段