Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce

n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en

nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une

curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt

particulier à constater l'état actuel de cette tridacne.

Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine

s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les

empêcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique

membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.

Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur

égalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité

parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable

prix. Emporté par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour

la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe

négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa

les deux valves se refermer subitement.

Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant

cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait

de s'accroître insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du

mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le

capitaine connaissait la grotte où « mûrissait » cet admirable fruit de

la nature ; seul il l'élevait, pour ainsi dire, afin de la transporter

un jour dans son précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des

Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la production de cette perle

en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et

de métal, qui s'était peu à peu recouvert de la matière nacrée. En tout

cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà, à celles

qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur à

dix millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle et non

bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la

supporter.

La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo

quitta la grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au

milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des

plongeurs.

Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant ou

s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus

aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si

ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de

la mer, et bientôt par un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau

océanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule à la

mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau élevé ne

mesurait que quelques toises, et bientôt nous fûmes rentrés dans notre

élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.

Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il

faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous

ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité.

Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai

attentivement.

A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.

L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me

trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres

de l'Océan.

C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pêcheur, un

pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte.

J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus

de sa tête. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre

taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde

la rattachait à son bateau, lui servait à descendre plus rapidement au

fond de la mer. C'était là tout son outillage. Arrivé au sol, par cinq

mètres de profondeur environ, il se précipitait à genoux et remplissait

son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis, il remontait, vidait

son sac, ramenait sa pierre, et recommençait son opération qui ne

durait que trente secondes.

Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait a ses

regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais

supposé que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous

les eaux, épiant ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche !

Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai

pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait

les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste

byssus. Et combien de ces huîtres étaient privées de ces perles pour

lesquelles il risquait sa vie !

Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait

régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le

menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche

intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était

agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever

et prendre son élan pour remonter à la surface des flots.

Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus

du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui

s'avançait diagonalement, l'oeil en feu, les mâchoires ouvertes !

J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.

Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers

l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non

le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, I

étendit sur le sol.

Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et,

se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux,

quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever

subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre,

prêt à lutter corps à corps avec lui.

Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut

son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea

rapidement vers lui.

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il

attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque

celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une

prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans

le ventre. Mais, tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea.

Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses

blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque,

je ne vis plus rien.

Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus

l'audacieux capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal,

luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard

le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup

définitif, c'est-à-dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se

débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous

menaçait de me renverser.

J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par

l'horreur, je ne pouvais remuer.

Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se

modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme

qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent

démesurément comme une cisaille d'usine, et c'en était fait du

capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land,

se précipitant vers le requin, ne l'eût frappe de sa terrible pointe.

Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les

mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur.

Ned Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé

au coeur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le

contrecoup renversa Conseil.

Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans

blessures, alla droit à l'indien, coupa vivement la corde qui le liait

à sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il

remonta à la surface de la mer.

Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement

sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur.

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la

vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce

pauvre diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin

pouvait l'avoir frappé à mort.

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du

capitaine, je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit

les yeux. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même, à voir les

quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui !

Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une

poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main

? Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de

Ceylan fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante.

Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres

surhumains il devait à la fois la fortune et la vie.

Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et,

suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous

rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_.

Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se

débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.

La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.

« Merci, maître Land, lui dit-il.

-- C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais

cela. »

Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.

« Au _Nautilus_ », dit-il.

L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous

rencontrions le cadavre du requin qui flottait.

A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus

le terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins

proprement dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche

énorme occupait le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se

voyait aux six rangées de dents, disposées en triangles isocèles sur la

mâchoire supérieure.

Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr

qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux,

ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens,

genre des squales.

Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces

voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ;

mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et

s'en disputèrent les lambeaux.

A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du _Nautilus_.

Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc

de Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une,

portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son

dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette race

qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange

n'était pas parvenu encore à tuer son coeur tout entier.

Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton

légèrement ému :

« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des

opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai

de ce pays-là ! »

IV

LA MER ROUGE

Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceylan disparut sous

l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles à

l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les

Maledives des Laquedives. Il rangea même l'île Kittan, terre d'origine

madréporique, découverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des

dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives, situé entre

10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de longitude est.

Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept

mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du

Japon.

Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface de

l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au

nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre

l'Arabie et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe

Persique.

C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait

donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas

le Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.

« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.

-- Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le

golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons

guère à revenir sur nos pas.

-- Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe

Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le détroit de

Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage.

-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer

Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est

pas encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne

se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge

n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.

-- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.

-- Que supposez-vous donc ?

-- Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et

de l'Égypte, le _Nautilus_ redescendra l'Océan indien, peut-être à

travers le canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de

manière à gagner le cap de Bonne-Espérance.

Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une

insistance toute particulière.

-- Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne

connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce

voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle

incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je

verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si

peu d'hommes de faire.

-- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà

bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce _Nautilus_ ?

-- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne

compte ni les jours, ni les heures.

-- Mais la conclusion ?

-- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons

rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave

Ned : « Une chance d'évasion nous est offerte », je la discuterais avec

vous. Mais tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne

crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers

européennes. »

Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'étais

incarné dans la peau de son commandant.

Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de

monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de

la gêne, il n'y a plus de plaisir. »

Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le _Nautilus_ visita la mer

d'Oman, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait

marcher au hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il

ne dépassa jamais le tropique du Cancer.

En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate,

la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange,

au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se

détachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi

de ses mosquées, la pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et

verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_

s'enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages.

Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du

Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de

quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le

golfe d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de

Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.

Le 6 février, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perché sur un

promontoire qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar

inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, après

s'en être emparés en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette

ville qui fut autrefois l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant

de la côte, au dire de l'historien Edrisi.

Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait

revenir en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il

n'en fut rien.

Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb,

dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur

vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de

long, et pour le _Nautilus_ lancé à toute vitesse, le franchir fut

l'affaire d'une heure à peine. Mais je ne vis rien, pas même cette île

de Périm, dont le gouvernement britannique a fortifié la position

d'Aden. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à

Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon, à Maurice, sillonnaient cet

étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y montrer. Aussi se

tint-il prudemment entre deux eaux.

Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.

La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne

rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une

excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une

tranche liquide haute d'un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé

et dans les conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché

; inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont

le niveau a seulement baissé jusqu'au point où leur évaporation a

précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein.

Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une

largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des

empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et

le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les

railways de Suez ont déjà ramenée en partie.

Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine

Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais

j'approuvai sans réserve le _Nautilus_ d'y être entré. Il prit une

allure moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour

éviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus

de cette mer si curieuse.

Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut,

ville maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du

canon, et qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité

importante, autrefois, qui renfermait six marchés publics, vingt-six

mosquées, et à laquelle ses murs, défendus par quatorze forts,

faisaient une ceinture de trois kilomètres.

Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains où la profondeur

de la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de

cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler

d'admirables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers

revêtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel

indescriptible spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à

l'arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à

la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur

beauté, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à

rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non seulement ces

étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer,

mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se

déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais

moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait

la fraîcheur.

Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que

d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine

j'admirai sous l'éclat de notre fanal électrique ! Des fongies

agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, entre autres le

thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et

n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulières à

cette mer, qui s'établissent dans les excavations madréporiques et dont

la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spécimens d'un

polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire éponge.

La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été

précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est

incontestable. L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore

quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier

inférieur à celui du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne

peut même adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un

être intermédiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant,

que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de

l'éponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M.

Milne Edwards, c'est un individu isolé et unique.

La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se

rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours

d'eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». Mais leurs eaux de

prédilection sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la

côte de Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent

ces éponges fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante

francs, l'éponge blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. Mais

puisque je ne pouvais espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles

du Levant, dont nous étions séparés par l'infranchissable isthme de

Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.

J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le _Nautilus_, par une

profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces

beaux rochers de la côte orientale.

Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées,

foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement

ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan,

de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont

attribués les pêcheurs, plus poètes que les savants. De leur tissu

fibreux, enduit d'une substance gélatineuse a demi fluide,

s'échappaient incessamment de petits filets d'eau, qui après avoir

porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un mouvement

contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype, et se

putréfie en dégageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces

fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique, qui

prend une teinte roussâtre, et qui s'emploie à des usages divers, selon

son degré d'élasticité, de perméabilité ou de résistance à la

macération.

Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et

même aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites

anfractuosités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant

comme des excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces

éponges se pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la

main. Cette dernière méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs, est

préférable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une

valeur très supérieure.

Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires,

consistaient principalement en méduses d'une espèce très élégante ; les

mollusques étaient représentés par des variétés de calmars, qui,

d'après d'Orbigny, sont spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par

des tortues _virgata_, appartenant au genre des chélonées, qui

fournirent à notre table un mets sain et délicat.

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 19 / 36 段