Mais comment l'aurais-je pensé?... Sarah! une amie! une sœur!... Elle ne

sait rien, c'est vrai!... Elle est excusable, elle!... Mais lui!... Mais

elle, non plus, est-ce qu'elle n'aurait pas dû deviner!... Allons! c'est

infâme! Ce n'est pas possible! C'est faux, ce que vous me dites-là! Et

vous êtes absurde de m'épouvanter de pareilles chimères, comme si je

n'avais pas assez des réalités!

ROLAND, [piteusement.]

Mettons que ce sont des chimères!

JEANNE.

Chut!

ROLAND.

Plaît-il?

JEANNE.

Est-ce que l'on ne monte pas... Il viendra peut-être bien pour se

défendre!... (Elle va écouter à la porte du fond.)

ROLAND.

Il viendra!... mordieu! il est déjà venu, j'en suis sûr!... (Il prend

vivement son chapeau sur le guéridon où il l'a posé, ce qui fait voler

deux ou trois fragments du papier déchiré par Gaston; il les regarde

machinalement d'abord, puis ses yeux se tournent vers ceux qui sont à

terre.)

JEANNE, [sur le balcon.]

Non! personne!

ROLAND, [après un regard donné à tous les papiers qui sont à terre,

prenant un fragment sur le guéridon, et le regardant machinalement,

après un silence.]

C'est son écriture!... _Bonsoir!... bonsoir!..._ C'est une lettre,

ça!... (Il le rejette.) Une lettre!... qui sait?...(S'arrêtant avec

un soupçon.) A-t-on bien le droit de lire une lettre déchirée... quand

elle peut s'adresser à votre femme?... Misère! je crois bien!

(Reprenant le fragment de papier, lisant.) _Bonsoir!_... Oui, c'est

entendu!... j'ai le droit de lire, seulement il faut en venir à bout!

JEANNE, [écoutant du côté de la fenêtre.]

On a ouvert la porte du jardin. (Elle ouvre la fenêtre et va sur le

balcon.)

ROLAND, [après avoir ramassé les papiers, les plaçant sur la table.]

Voici évidemment le commencement, et c'est bien son écriture, le

scélérat!... _Ne m'attends pas!_... Il tutoie!... Ce ne peut pas être

madame Canillac!... (Avec effroi.) Il ne peut pas tutoyer déjà madame

Canillac!... _Ne m'attends pas!_... bon, mais la suite!... _Je suis_...

C'est ça!... non, ce n'est pas ça! C'est un petit triangle! voici le

triangle!...(Ramassant.) Je suis!... (Rapprochant deux morceaux de

papier.) _Je suis... mort!_... Il est _mort!_... Non, ce ne peut pas

être ça!... Plût au ciel, corsaire, que tu fusses mort!... _Je suis!_...

Ah! non, voici! voici!... _Je suis appelé subitement près d'un ami qui

est à la mort!... mais cette nuit!... cette nuit!..._

JEANNE.

Vous êtes encore là?

ROLAND.

Oui! je... je... _cette nuit!_--(Regardant Jeanne.) Misère! suis-je

bête! mais... mais c'est à elle qu'il a écrit cette lettre... et c'est

elle qui l'a déchirée!...

JEANNE, [revenant à la cheminée.]

Quelle heure est-il donc?

ROLAND, [rayonnant.]

Dix heures!... Il est dix heures!... madame.

JEANNE.

Vous verrez qu'il ne viendra pas encore!...

ROLAND, [s'éventant avec son mouchoir.]

Mais non, il ne viendra pas, puisqu'il vous a prévenue.

JEANNE.

Il m'a prévenue?

ROLAND.

Puisqu'il vous a écrit!

JEANNE.

A moi!...

ROLAND.

Oui!...

JEANNE

Mais non!

ROLAND, [effaré.]

Il ne vous a pas écrit qu'il était appelé subitement par un de ses amis

qui est mort?...

JEANNE.

Mais non! quelle folie me contez-vous là?...

ROLAND.

Dieux immortels!... qui est-ce donc qu'il tutoie, en parlant de cette

nuit!... (Il se précipite à terre et ramasse les autres papiers.)

JEANNE.

Que faites-vous donc là?

ROLAND.

Je fais un travail de Romain, comme tous les maris, pour m'assurer le

plus possible de ce que je ne voudrais pas savoir!...

JEANNE.

Une lettre! (Elle va vivement au guéridon.)

ROLAND.

_Bonsoir, chère_...

JEANNE.

Son écriture!... une lettre!... à une femme! (Lisant.) _Ne m'attends

pas ce soir!... cette nuit!... Bonsoir, chère!_...

ROLAND, [vivement.]

N'éparpillez pas!... il ne manque plus que le nom! C'est un petit

trapèze! le trapèze! le trapèze!

JEANNE, [fiévreusement, cherchant la fin de la lettre sur la table.]

Ceci?

ROLAND, [de même.]

Non!

JEANNE.

Mais ça?

ROLAND.

_Ma chère_...

JEANNE.

_Ame!_...

ROLAND.

_Ma chère âme!_ Nous ne savons rien!... _Ma chère âme!_... Mais toutes

les femmes sont notre chère âme, en attendant qu'elles ne soient plus

rien du tout! Ce n'est plus une lettre, c'est une circulaire!

JEANNE, [relisant.]

Mais cette lettre!... Mais ce n'est pas à moi qu'elle est écrite! ce

n'est pas moi qui l'ai reçue!... Ce n'est pas moi qui l'ai déchirée!

C'est une autre... une autre femme! Et qui donc? qui donc ici?... quelle

autre? Et pas de nom! (Elle lui arrache un papier qu'il apporte et

lit.) _Sarah!... Sarah!_ oui!... _Sarah!_...

ROLAND.

_Sarah!_... Je suis mort! (Il se laisse tomber sur le canapé.)

JEANNE.

Ah! vous aviez donc raison! C'est donc vrai?... Et la nuit dernière, ce

n'était pas au jeu qu'il était, c'était... Et chez moi!... dans ma

maison!... Ah! infâmes! je vous écraserai tous les deux!

ROLAND.

Madame!...

JEANNE.

Ah! je veux la voir! je veux savoir!... (La porte du fond s'ouvre.)

ROLAND.

La voilà! Pour l'amour de Dieu! contenez-vous!

SCÈNE XI

LES MÊMES, SARAH, SYLVIE.

SARAH, [en toilette de bal.]

Tiens! vous êtes ici, monsieur?... bonsoir! (A part.) Je le savais

bien que c'était lui! (Elle va à la cheminée suivie de Sylvie. Haut.)

Jeanne, rends-moi donc un service. Mets-moi cette épingle dans les

cheveux; Sylvie n'y entend rien!

JEANNE, [la regardant.]

Tu vas au bal?

SARAH.

Oui! (A Sylvie.) Ma pelisse! (A part.) S'il ne me suit pas ce soir,

c'est qu'il est aveugle! (Sylvie sort.)

JEANNE.

Je croyais que tu ne sortais pas ce soir!... Tu attendais quelqu'un!

SARAH.

J'ai changé d'avis! (Elle lui donne l'épingle.) Tiens!

JEANNE, [prenant l'épingle; avec haine et colère.]

Ah! et tu crois?... (Mouvement de Roland.)

SARAH.

Quoi donc? (La regardant.) Qu'est-ce que tu as?--Tu as l'air toute

bouleversée! Est-ce que tu es fâchée contre moi?...

JEANNE.

Contre toi... non! (mettant l'épingle dans les cheveux de Sarah) c'est

fait!... va! (Bas à Roland.) Emmenez-la!

SARAH, [inquiète de son trouble.]

Tu ne viens pas avec moi? (Sylvie entre et pose la pelisse sur les

épaules de Sarah.)

JEANNE, [après avoir secoué la tête en signe de refus, à Roland.]

Emmenez-la! (Sarah sort en la regardant avec étonnement.)

ROLAND.

Que je l'emmène! je le crois bien! (Montrant le papier qu'il a gardé à

la main.) Et je la confonds avec cette preuve!... Dieu! une femme si

délicieuse! Et quand je pense qu'elle était à moi, je n'avais qu'à le

dire!... Et être déjà!... Misère! (Il sort.)

SCÈNE XII

JEANNE, SYLVIE, puis TRICK.

JEANNE, [assise sur le canapé devant le guéridon couvert des fragments

de la lettre, à part, résolue.]

Ah! il faut en finir! (Haut.) Sylvie!

SYLVIE.

Madame!...

JEANNE.

Sarah n'a plus besoin de vous!--Vous pouvez sortir, ma fille!

SYLVIE.

Ce soir, madame?

JEANNE.

Oui! je vous donne votre soirée! Allez au spectacle, où vous voudrez!

(Trick entre avec un flambeau à la main qu'il pose sur la table.)

SYLVIE, [joyeuse.]

Oh! puisque madame le permet! Quel bonheur! (Elle sort.)

JEANNE.

Oui, allez!... Trick!...

TRICK.

Qu'est ce que tu veux? (Il va pour retirer les fragments de la lettre

qui sont restés sur la table.)

JEANNE, [l'arrêtant.]

Laisse!--Où couches-tu?

TRICK, [étonné.]

Là-haut! tu sais bien!...

JEANNE.

Oui, c'est vrai!

TRICK.

Pourquoi?... tu as peur la nuit?

JEANNE.

Non! quelle idée!--Voici une boîte qu'il faut porter toi-même?

TRICK.

Bon! je porterai! (Il regarde la boîte.) Si loin!...

JEANNE.

Oui!

TRICK.

_Temain_ matin alors?

JEANNE.

Non, ce soir!

TRICK.

Je serai pas revenu avant une heure du matin!

JEANNE.

Qu'importe?

TRICK.

Mais...

JEANNE.

Mon Dieu! que d'affaires!--Allez et taisez-vous!

TRICK, [ému.]

Tu me _crondes?_

JEANNE, [doucement.]

Non, mon bon Trick! non! pardonne-moi!--Et va, je t'en prie.

TRICK, [résolument.]

Eh bien, non, non, j'irai pas!--Non! je ne te laisserai pas seule!

JEANNE.

Voyons!...

TRICK, [continuant et s'oubliant].

Et si tu étais seule encore! Mais avec _lui!_...

JEANNE, [tressaillant et le regardant en face.]

_Lui!_--Qui _lui?_

TRICK.

Oh! j'ai dit!... Ah! pardonne-moi!... je suis _un_ bête!... un gueux!...

Oh! j'ai dit!... Oh! tu pouvais pas te taire, imbécile!...

JEANNE, [à elle-même, tristement.]

Tous!... ils le savent tous!...

TRICK.

Non! je sais rien! je sais rien du tout!... je sais pas ce que je dis!

Tu sais!... je suis _un_ bête, moi!...

JEANNE.

Non! tu es un brave cœur! (Elle lui tend la main.)

TRICK, [lui baisant la main.]

Ah!...

JEANNE.

Va où je te dis, mon bon Trick; il ne m'arrivera rien, je te le jure,

que je ne le veuille et ne l'accepte, va!

TRICK.

J'y vais! oui! (Il se dirige lentement vers la porte du fond, Jeanne se

retourne vers lui.)

JEANNE, [avec une grande affection.]

Bonsoir!

TRICK, [s'arrêtant et surpris de la façon dont Jeanne vient de lui dire

bonsoir.]

Bonsoir! (Avec une fausse vérité.) Tu vois, je m'en vas!... (A

part.) Non! j'irai pas! (Il sort.)

SCÈNE XIII

JEANNE, [seule, assise devant le guéridon et la lettre déchirée.]

Allons! je me suis trompée!... et je suis perdue!... Mais dans quelle

honte suis-je donc tombée, si les plus fidèles parmi ceux qui m'aiment,

n'osent plus parler de cet amour sans en rougir pour moi comme d'une

injure?--Quelle honte? c'est moi qui le demande?.... Le jour où cet

homme ne m'a pas dit deux mots qui ne fussent un mensonge!... le jour où

il couvre ma main de baisers pour la dépouiller!... le jour où il

écrit!... (Elle regarde sa main qui ramasse tous les débris de

papier.) Oh! abusée, rançonnée, dupée, volée, oui!... mais trompée pour

une autre!... Tu ne me connais donc pas; mais je jetterai tout au vent,

toi, mon amour, ma vie, la tienne! tout! comme cette poussière de ta

trahison!... (Elle jette les papiers à terre.) On marche!... (Elle

prête l'oreille du côté de la petite porte.) Son pas!... c'est lui!--Il

n'a pas trouvé son autre maîtresse, tenez, et il me revient! Eh bien!

oui, reviens, va!... Tu trouveras une femme que tu ne cherches pas; moi

aussi je sais mentir, trahir, et donner des baisers qui déchirent et des

caresses qui étouffent!... Viens donc! viens, que je te serre dans mes

bras et que tu en meures!... (Elle se tient à l'écart près la

cheminée.)

SCÈNE XIV

JEANNE, GASTON. [Il entre sans la voir tout d'abord].

GASTON, [posant son chapeau sur une chaise près de la porte et retirant

ses gants qu'il jette dans le chapeau.]

Ah! plutôt toutes les certitudes qu'une angoisse pareille!...

JEANNE, [affectant le calme.]

Vous voilà!...

GASTON, [saisi, se retournant.]

Ah!... (Il la regarde avec anxiété.)

JEANNE, [doucereusement.]

Que vous venez tard!...

GASTON, [embarrassé, la regardant.]

Oui!... j'ai couru!... Et enfin, me voilà!... (Il descend va à Jeanne,

hésitant à la regarder, puis il prend ses mains qu'elle lui tend et va

pour les porter à ses lèvres; ses yeux se portent sur un bouton de

diamant, il tressaille, et à la vue de l'autre bouton, avec épouvante.)

Ah! tous les deux!

JEANNE, [tranquillement.]

Qu'avez-vous?...

GASTON, [tombant à ses pieds à deux genoux.]

Tu sais tout!... mais si tu savais aussi, Jeanne, si tu savais ce que

j'ai souffert depuis hier!... Ah! tu aurais pitié de moi!... On ne

souffre pas davantage! pas même devant les reproches et ta colère!

JEANNE, [avec une fausse douceur.]

Suis-je donc irritée?... Regardez-moi!

GASTON, [sans l'écouter.]

Laisse-moi te dire au moins tout ce qui s'est passé! car--Tu ne peux pas

me comprendre et tu dois m'accuser!... Mais si tu savais...

JEANNE.

Je ne veux rien savoir!... (Le forçant à se relever.) Ce bijou était

bien à vous, et si j'ai un reproche à vous faire, ingrat, c'est de

n'avoir pas eu assez de confiance pour me tout avouer!

GASTON.

Eh bien, oui, c'est vrai! oui, j'aurais dû!... Mais de quel front

t'aurais-je demandé ce qu'un homme ne peut demander sans honte à une

femme, et surtout à celle qu'il aime? Ah! j'ai été bien coupable,

certes, dans ma vie!... Mais attendre de toi autre chose que ton

amour!... Ah! le vol, le crime! Tout!... Tout, Jeanne, plutôt que cette

honte!...

JEANNE, [à part.]

Et dire que tout cela encore est un mensonge!...

GASTON.

Quoi?... qu'as-tu?... tu me regardes!

JEANNE.

Oui, je vous regarde! oui, je vous écoute,... et je vous aime! (Elle

s'assied sur le canapé.)

GASTON, [venant se mettre à genoux devant elle.]

Et tu me pardonnes!... Ah! tu es généreuse, et grande, et bonne, et...

JEANNE.

Oui; et vous m'aimez toujours uniquement, n'est-ce pas?

GASTON.

Ah! Dieu! uniquement!... Et puis!... (Jeanne regarde la lettre déchirée

à terre.) Quoi? Qu'est-ce que tu regardes encore?

JEANNE, [souriant.]

Rien!

GASTON, [suivant ses regards.]

Si!... une lettre déchirée?...

JEANNE, [de même.]

Oui!

GASTON.

Une lettre!... De qui donc?

JEANNE.

Ah! vous êtes jaloux?...

GASTON.

Non!... si vous me dites de qui!...

JEANNE.

Regardez vous-même!--Vous reconnaîtrez l'écriture!

GASTON, [surpris et ramassant un petit fragment de papier.]

La mienne!

JEANNE, [vivement.]

Ah! c'est bien votre écriture, n'est-ce pas?... vous la reconnaissez

bien?

GASTON, [surpris.]

Sans doute... oui! (Il va pour ramasser un autre fragment de papier.)

JEANNE.

Non! laissez cela!--Je la sais par cœur cette lettre de votre main: et

je puis vous la dire, moi!...

GASTON.

Vous!

JEANNE, [de même, en lui tenant les deux mains.]

Écoutez bien! (Doucement, et avec amour, redisant les termes de la

lettre.) «_Ne m'attends pas ce soir!_...» (Retenant Gaston qui fait un

mouvement.) Attendez! (Continuant.) «_Je suis forcé de courir chez un

ami qui est à la mort!... Bonsoir, ma chère âme!_...» Reconnaissez-vous

aussi votre style?...

GASTON, [souriant.]

Fort bien! oui!... Pourquoi cette question?

JEANNE.

Pourquoi?... Et vous savez bien aussi à qui vous l'avez écrite, cette

lettre?

GASTON, [tranquillement.]

Sans doute! à toi!

JEANNE.

A moi!

GASTON.

Eh bien, oui!--Vous l'avez donc reçue? Trick me disait que non!

JEANNE.

A moi!... c'est à moi que!... (Éclatant de rire.) Ah! par exemple!...

GASTON.

Eh bien? quoi?... quel enfantillage!... Tu le sais bien!

JEANNE.

Vous dites?

GASTON, [l'interrompant.]

Mais la vérité!... voyons!... Je ne pouvais pas revenir dîner!... comme

je te l'avais promis, et j'ai écrit ce billet à la hâte: je l'ai remis

probablement, car j'étais tellement troublé, et je ne sais plus...

Enfin, j'ai dû le remettre à quelque domestique pour te l'apporter... et

puisque tu l'as reçu, et qu'il t'a rassurée, quoi de plus?

JEANNE.

De plus?--Je veux que vous m'expliquiez comment le nom de Sarah se

trouve dans cette lettre!... Pourquoi Sarah? A quel propos Sarah!...

Quel besoin du nom de Sarah sur ma lettre?

GASTON, [cherchant un instant à se souvenir.]

Sarah!... Ah! je me souviens! Je te disais: Si tu vas ce soir au bal

avec Sarah, tu me trouveras au retour!

JEANNE, [ironiquement.]

Ah! voilà!

GASTON.

Oui!

JEANNE.

Mais c'est clair!

GASTON.

Sans doute!... Qu'as-tu donc? Est-ce que tu ne me crois pas?

JEANNE.

Moi! par exemple!... Une chose si simple!... D'abord, je crois tout ce

que vous me dites autant que vous pouvez le croire vous-même!

GASTON.

A la bonne heure!--Mais dis-moi...

JEANNE.

Non! En voilà bien assez sur ce sujet, n'est-ce pas?--Parlons

sérieusement!

GASTON, [s'asseyant sur le canapé plus haut qu'elle.]

Pourquoi sérieusement!... Puisque tu ne m'en veux plus et que tout est

fini?

JEANNE.

Parlons donc _gaiement_! soit!

GASTON, [lui prenant les mains et les embrassant.]

La main dans la main: parle! j'écoute!

JEANNE, [à part.]

Serpent!

GASTON.

Nous disons donc?...

JEANNE.

Nous disons, mon pauvre ami, que tout le monde est instruit de notre

liaison!

GASTON, [frappé.]

Tout le monde!

JEANNE.

Jusqu'à mes domestiques! Mon oncle m'en parlait tout à l'heure! Votre

ami Roland après lui, et jusqu'à cet homme!...

GASTON, [avec désespoir.]

Ah! celui-là! c'est ma faute! mon horrible faute! Et je voudrais!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Ne parlons plus du mal... parlons du remède!

GASTON.

Oh! dis?... Que faut-il faire?

JEANNE.

Rien que de bien simple, mon ami. (Le regardant attentivement.) Il

faut hâter notre mariage!

GASTON.

Notre mariage!

JEANNE.

Sans doute!--Qu'y a-t-il là qui vous étonne?

GASTON.

Oh! rien! N'est-ce pas mon rêve comme le vôtre? Mais maintenant!

déjà?...

JEANNE.

Eh bien?...

GASTON, [avec attendrissement.]

Ah! je comprends! Je devine d'où vous vient cette idée-là, ma bien-aimée

Jeanne! C'est ce qui s'est passé aujourd'hui, n'est-ce pas? Vous me

savez ruiné, traqué, aux abois! et vous m'offrez, par bonté... cette

fortune! (Reculant.) Ou plutôt... J'ai peur que ce ne soit une

horrible épreuve!... car cette offre subite semble si bien me dire: mon

argent, mes bijoux, tout serait à vous!... Et vous n'auriez plus besoin

de me les dérober!... (Il recule.)

JEANNE, [vivement.]

Mais non!--Voyons! je vous répète que je parle sérieusement. Mon ami!...

voulez-vous m'épouser? oui ou non?

GASTON, [nettement.]

Eh bien, maintenant, et surtout après ce qui vient d'arriver!... Non!

JEANNE, [vivement.]

Ah!--Parce que?...

GASTON.

Mais parce que je me mépriserais, Jeanne, comme le dernier des hommes,

si j'acceptais une offre pareille, et vous me mépriseriez

vous-même!--Mais regardez-moi donc!--Voyez donc qui je suis... Moi!...

déconsidéré, taré, perdu, allier ma misère à votre richesse et vous

offrir cette main que je n'ai pas encore su rendre digne de l'étreinte

des honnêtes gens!... Oh! je ne veux pas que l'on s'écrie, de vous:

«Quelle faute!...» de moi: «Quel marché!...» Et déjà trop suspect de

n'aimer ici que votre fortune... Je ne ferai certes pas dire que pour

plus de sûreté, je l'épouse!...

JEANNE, [qui l'a écouté en changeant de visage.]

Ah! c'est pour cela!... C'est la raison?

GASTON.

Et quelle autre?

JEANNE, [se levant.]

Oui!... (Elle prend le flambeau.)

GASTON, [surpris.]

Quoi donc?

JEANNE, [d'un air étrange.]

Quoi?--attendez-moi une seconde, et je vais vous le dire!...

GASTON.

Que j'attende?...

JEANNE, [s'arrêtant et souriant de même.]

Oui! je reviens! ne bouge pas!... (Musique, elle entre dans sa chambre

à droite. Gaston la suit des yeux avec étonnement, en silence; elle

disparaît.)

GASTON, [sans bouger.]

Ce regard!... ce sourire! Qu'a-t-elle donc?... (Appelant) Jeanne!

Jeanne!... Voyons! Jeanne! explique-moi!...

JEANNE, [rentrant avec le flambeau qu'elle pose sur la cheminée; la

porte se referme derrière elle; elle est toute pâle.]

Et maintenant, voulez-vous que je vous dise, moi, pourquoi vous refusez

de m'épouser? (Éclatant.) Parce que le mariage me fait tout perdre!

Tu le sais, infâme!... et tu préfères ta maîtresse riche, à ta femme

pauvre!

GASTON.

Moi! je... vous avez cru cela?

JEANNE, [redescendant.]

Si je le crois?...

GASTON.

De moi!... vous!... vous n'y pensez pas!

JEANNE.

Mais ne prends donc plus la peine de mentir! Tu vois bien que c'est

inutile à présent!...

GASTON.

Moi, je mens?...

JEANNE, [avec colère et folie.]

Tu mens! Tu mens toujours, tu mens à tout propos, par nature et par

besoin! Et tu as pris soin de m'en avertir toi-même!... Tu mens avec ta

bouche, tu mens avec tes yeux!... Tu mens partout! toujours! Et je te

hais! (Repoussant Gaston qui veut lui prendre la main.) Va-t'en,

lâche, et ne me touche pas, tu me fais horreur!

GASTON.

Allons! c'est de la folie! qu'est-ce que cela encore? Voyons! Jeanne,

qu'y a-t-il?

JEANNE.

Mais, vous me croyez donc stupide, enfin?... Je vous dis que votre

lettre... Cette lettre!... Entendez-vous bien!... je l'ai trouvée là!...

là!... en débris, déchirée!... Voilà comme je l'ai reçue... ta lettre

qui était pour moi!...

GASTON, [stupéfait.]

Je te jure!...

JEANNE, [ironiquement avec un éclat de rire.]

Ah! si vous me le jurez! Ah! du moment que sous le jurez!

GASTON, [effaré.]

Mais enfin!....

JEANNE.

Oui, oui, cherche donc tes mensonges et prouve-moi qu'elle n'était pas

pour une autre!

GASTON, [troublé, de bonne foi, et ne sachant plus ce qu'il dit.]

Pour une autre! ma lettre!... Mais voyons, raisonnons! (Il veut lui

prendre encore la main, elle le repousse.) Ne t'emporte pas!... Mais je

l'ai écrite, n'est-ce pas, et donnée!... L'ai-je donnée? Enfin, oui!...

je n'en sais rien!... Mais après tout, à qui voulez-vous?... Ah! je suis

bien assez coupable de ce qui est pourtant!... sans m'accuser de ce qui

n'est pas!--Et enfin! je suis venu, et c'est moi-même, peut-être!... ou

bien... non! Mais enfin (avec force et désespoir) elle était pour

toi!... elle était pour toi! Jeanne, voilà ce qui est vrai!...

JEANNE, [qui l'a regardé ironiquement et avec mépris, tout le temps

qu'il a parlé.]

Ah! tenez, vous me faites pitié! Vous ne savez même plus mentir!

GASTON, [désespéré.]

Mais si je mentais, je mentirais mieux!

JEANNE.

Oh! je m'en fie à vous pour jouer même ce trouble-là!

GASTON.

Oh! mais c'est horrible ce que vous me dites-là?... Jeanne!...

Écoutez-moi!... Regardez-moi au moins!... Ai-je l'air d'u homme qui

ment? Et aurais-je des larmes dans les yeux?...

JEANNE, [le repoussant.]

Vos larmes!... Je les connais! vos larmes! encore un mensonge! vous

pleurez! belle affaire! Je ne pleure pas, moi, qui ne suis qu'une femme,

et pourtant vous m'avez brisé le cœur!

GASTON.

Ah! la voilà, la punition, la voilà bien!... Et tu doutes de moi, tu me

repousses, tu m'écrases!... Toi!--Ah! le ciel n'est pas juste! (Il

tombe sur le canapé.)

JEANNE, [méchamment.]

Vous n'aimez donc pas Sarah?

GASTON.

Sarah?... qui vous a dit? Roland?

JEANNE, [vivement.]

Roland!... Oh! niais qui se trahit!

GASTON.

Mais je ne lui ai pas dit cela! Jeanne! écoutez-moi?...

JEANNE.

Sarah! chez moi! à ma porte!... Ah! je pouvais vous pardonner d'être un

voleur!...

GASTON, [se levant vivement.]

Ah! c'est une lâcheté, cela! Tu l'avais pardonné déjà!...

JEANNE.

Mais une rivale!... Tu as pu croire que je te pardonnerais... Ah! je ne

t'aime plus puisque je te hais!... mais tu penses bien que je ne te hais

pas encore assez pour te permettre d'en aimer une autre!

GASTON, [à ses pieds, cherchant à se faire écouter en tournant autour

d'elle, à genoux.]

Laisse-moi!...

JEANNE, [sans l'écouter, se dégageant toujours de ses mains.]

Et dire que j'ai cru, moi, à l'amour d'un pareil homme!... que j'ai

rêvé, moi, le salut de cette âme!... Et j'ai voulu le tirer de son

bourbier, et je n'ai pas compris que c'est lui qui m'entraînait dans sa

boue! Et j'ai fait tout cela, stupide, parce que tu pleurais, parce que

tu te roulais à mes pieds comme à présent!... Et je t'ai tendu la main!

cette main que je voudrais couper maintenant, et te jeter au visage pour

la punir d'avoir touché la tienne!

GASTON, [à genoux, seul, au milieu de la scène.]

Ah! accable-moi! injurie-moi! il viendra pourtant bien une heure où il

faudra que tu m'écoutes!

JEANNE, [près de la cheminée.]

Une heure! elle ne viendra pas cette heure-là!...

GASTON.

Que voulez-vous faire?

JEANNE, [au milieu de la scène, au delà du guéridon.]

Ce que je veux faire?... Ah! vous croyez qu'après avoir aimé un homme

tel que vous, je ne me fais pas horreur à moi-même? Vous croyez que

j'irai résolument par les rues maintenant que tout le monde sait ma

honte, pour que chacun me montre au doigt, en disant: Voici la femme de

cet homme! jugez de l'une par l'autre!... Allons! une femme comme moi

n'aime qu'une fois, bien ou mal!... et si c'est mal, elle sait bien s'en

punir elle-même! (Descendant vers lui.) Tu n'as pas su vivre!... nous

allons bien voir si tu sauras mourir!

GASTON.

Mourir! comment?...

JEANNE, [montrant sa porte.]

Comment? demande-le à cette flamme?

GASTON, [comprenant et se relevant d'un bond, épouvanté.]

Le feu!... le feu!...

JEANNE, [fermant la porte du fond et prenant la clef.]

Je brûle ma honte, et nous deux avec!

GASTON.

Allons! êtes-vous folle?... heureusement il est temps encore. (Il

s'élance vers la chambre de Jeanne, ouvre la porte et la referme

aussitôt, repoussé par la fumée et par la flamme qui brûle la portière

de l'autre côté.)

JEANNE.

Ah! tu m'as voulu dans ton enfer, Démon!--Eh bien, nous y voilà!

GASTON, [courant des portes à la fenêtre.]

Jeanne! c'est insensé! éteindre le feu, maintenant!... Impossible!...

cette porte... la fenêtre, trop haute! il n'y a que cette

porte!--Donne-moi la clef!... donne, je t'en prie! donne! (Il descend

sur elle cherchant à tordre ses mains pour arracher la clef.) mais la

clef! Donne-moi donc la clef, malheureuse!

JEANNE, [tombant sur le canapé.]

Frappe-moi donc!... tiens!... C'est la seule infamie que tu n'aies pas

commise!

GASTON, [reculant.]

Les diables noirs: drame en quatre actes · 第 7 / 9 段