Eh bien! Voilà ce qui me rend fou, Sylvie!... (Il jette le soufflet et

se lève.) Tantôt, je lui ai offert mon bras, elle l'a accepté, comme

celui d'un cavalier aimable, mais du reste indifférent! Elle est allée

aux _Villes de France_; je suis entré aux _Villes de France_, moi qui

jamais n'ai voulu suivre femme dans un magasin. Elle y est restée,

Sylvie, ce que restent les roses à choisir leurs pétales, l'espace d'une

soirée; et j'ai été certainement aimable, attentif, patient, et d'un

goût parfait dans mes appréciations. De là, nous sommes allés chez un

bijoutier, puis chez une modiste!... Et je patientais! et je

patientais!... Et à chaque frôlement de son bras ou de sa robe, à toute

parole tombée de ses lèvres, je me sentais envahir par je ne sais quelle

influence douce, pénétrante qui tenait à la fois du frisson et du

sommeil!... Enfin, c'est de l'amour! Elle m'a fasciné, elle m'a jeté un

sort! j'ai oublié de faire ça!... (Il fait les cornes) Je suis perdu!

SYLVIE.

Et c'est par amour pour elle que vous êtes là derrière un rideau?...

ROLAND, [d'un air piteux.]

Oui, je l'ai ramenée à l'hôtel, et comme il fallait sortir, je n'ai pas

eu le courage de m'éloigner, et je me suis blotti sous ces rideaux avec

l'intention formelle de passer ici la nuit!

SYLVIE.

Pour?...

ROLAND.

On n'en sait rien!--Mais au point où j'en suis, je ne reculerais pas

devant un crime!...

SYLVIE.

Monsieur veut rire... Ma maîtresse va venir; et elle ne peut pas trouver

monsieur installé chez elle!

ROLAND.

Ce n'est pas chez elle, Sylvie, que je veux m'installer!...

SYLVIE.

Enfin! il faut que vous sortiez!

ROLAND.

Bah! je ne peux plus sortir sans être vu!... autant rester! (Il

s'assied sur le canapé.)

SYLVIE.

Comment! vous ne pouvez plus sortir?

ROLAND.

Non! je connais l'appartement, va! Je l'ai étudié, l'appartement. Ici,

(Il montre la première porte à droite) la chambre de ta maîtresse;

aucune porte, nulle issue, qu'une fenêtre comme celle-ci, et trente

pieds de haut... Ce n'est pas moi qui sauterai! Ainsi...

SYLVIE.

Eh bien!... et de ce côté?

ROLAND, [debout derrière le canapé.]

Oui, oui, la porte d'entrée, (Mystérieusement.) Et l'homme qui

éternue!

SYLVIE.

L'homme qui éternue!...

ROLAND, [se lève.]

Voilà deux heures que je suis là, de faction, et il y a deux heures que

j'entends là, dans le vestibule, un être inconnu (je ne peux pas

supposer que ce soit une bête), qui éternue et se mouche de cinq minutes

en cinq minutes, avec une régularité automatique!... Dans le silence de

la nuit, c'est sinistre!

SYLVIE.

Il éternue? (On entend un éternument, Sylvie pousse un cri et se sauve

à droite.)

ROLAND.

Voici l'éternument!

SYLVIE.

Et il se mouche? (On entend quelqu'un qui se mouche.)

ROLAND.

Et voici le mouchoir!

SYLVIE, [vivement.]

Il faut cogner! (Elle prend les pincettes.) Moi d'abord, je cogne!

ROLAND.

Chut! le voici!

SYLVIE.

Je me sauve! (Elle sort.)

ROLAND.

Et moi, je me cache! (Il se fourre sous le rideau.)

SCÈNE II

ROLAND, RENNEQUIN.

RENNEQUIN, [poussant la porte et ne montrant que le bout de son nez.]

Voilà deux heures que je le guette!--Je crois que je le tiens! si je

pouvais donc m'assurer que c'est le Gaston!--En ne faisant pas de

bruit!... Sapristi!... il me prend une envie d'éternuer!

ROLAND.

Je n'entends rien! (Rennequin après avoir lutté contre l'éternument,

finit par éclater.) Ah! Si, j'entends!

RENNEQUIN.

Dieu ma bénisse!--Toujours ma chance; où me cacher? (Désignant la porte

de Jeanne.) Non... (désignant la fenêtre) là. (Il se cache derrière

le rideau.) Tiens, il y a quelqu'un. (Tous deux se trouvent en

présence et disent ensemble sur un ton différent.)

[RENNEQUIN] et [ROLAND].

Comment, c'est vous!

RENNEQUIN, [désappointé.]

Ce n'est pas le Gaston!... c'est celui-là!...

ROLAND.

Misère! c'est donc vous qui sonnez comme ça les quarts et les demies?

RENNEQUIN, [descendant en scène].

Exprès!--C'était une finesse pour vous empêcher de sortir! (Gaiement.)

Oh! c'était amusant!... (Piteusement.) Et puis je me suis enrhumé

aussi!...

ROLAND.

Oui, oui, le fait est que le nez...

RENNEQUIN, [vexé.]

Oh! c'est bien drôle! c'est bien drôle!--ce n'est rien du tout, un

rhume, à mon âge!--Il y a de quoi rire, n'est-ce pas?

ROLAND.

Enfin, pourquoi diantre êtes-vous campé là depuis deux heures?

RENNEQUIN.

Pourquoi?--Vous êtes bien curieux! Je ne vous demande pas pourquoi vous

êtes ici, vous?... D'abord, je le sais!

ROLAND.

Bah!

RENNEQUIN, [à part, s'asseyant près de la table à gauche.]

Il est taquin!--Nous nous taquinons! voilà tout... (Haut). Je vous

vois assez rôder depuis hier autour d'elle!

ROLAND, [à lui-même.]

Autour d'elle!--Ça se remarque déjà, tenez! (Il s'assied sur le

canapé.)

RENNEQUIN, [enchanté, à part.]

Il est vexé! Oh! c'est amusant! (Haut.) Un homme qui entre la nuit

chez une dame, en se cachant! Si vous croyez que je ne sais pas ce que

c'est, moi aussi, que toutes ces belles finesses d'amants. Ah! je

connais ça, allez!--J'en ai déjoué quelques-unes!... Pas toutes,

malheureusement, mais enfin quelques-unes.

ROLAND, [étouffant un éclat de rire.]

Vous avez donc été marié?

RENNEQUIN.

Eh bien?...

ROLAND.

Alors je ne vous demande pas si vous... (Il rit.)

RENNEQUIN, [se retournant vers lui.]

Oh!... oh!... comme c'est délicat!... Eh bien, quand ce serait! Ce n'est

pas si drôle ce qui m'est arrivé!... Il n'y a pas de quoi rire!--Et

aujourd'hui encore, avec un cœur sensible comme le mien!... (Il

s'émeut.)

ROLAND.

Oh! je vous demande pardon!--Si j'avais su!

RENNEQUIN.

On ne fait pas de ces plaisanteries-là, monsieur! D'abord, je n'accepte

pas vos plaisanteries, moi; je vous défends de plaisanter avec moi!

ROLAND.

Ah!

RENNEQUIN.

Je ne vais pas vous chercher, moi; pourquoi venez-vous me chercher?

ROLAND.

Étonnante nature!

RENNEQUIN.

Si vous étiez un peu marié seulement!... on pourrait encore vous

répondre!

ROLAND.

Je le suis fichtre bien, marié, et beaucoup!

RENNEQUIN, [sautant.]

Marié!

ROLAND.

Pardieu!

RENNEQUIN.

Avec elle?

ROLAND.

Oui, avec elle!

RENNEQUIN.

A Cythère?

ROLAND.

A la mairie du neuvième arrondissement!

RENNEQUIN, [se levant d'enthousiasme.]

Ciel! Dieu! Et on n'en sait rien!

ROLAND, [debout.]

Pardieu! je l'ai assez caché! mais maintenant va te promener! je fais

scandale, je veux ma femme! j'aurai ma femme! je veux ma femme!...

RENNEQUIN, [enthousiasmé.]

Mais tu l'auras, excellent homme! tu l'auras, ta femme! on te la

campera sous le bras, ta femme!... Et la fortune, l'héritage, tout

l'argent!... à nous!... Ah! Dieu! embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

Hein!

RENNEQUIN.

Je dis: Embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

D'où ça sort-il, ça?

RENNEQUIN.

De la bouche d'un oncle!... Je suis l'oncle de Jeanne, et puisque tu as

épousé Jeanne, cher enfant!

ROLAND.

Eh! qui te parle de Jeanne, homme étrange; je parle de Sarah! ma femme,

qui est ici!

RENNEQUIN, [suffoqué.]

Patatras! Toujours ma chance! tenez!... il ne pouvait pas épouser

l'autre!

ROLAND.

Est-ce compris?

RENNEQUIN, [rageur.]

Vous ne pouviez pas me dire tout de suite qu'il s'agissait de Sarah;

c'est donc drôle de laisser un pauvre homme s'abandonner ainsi à une

douce émotion, pour lui dire après: Non! v'lan!

ROLAND, [le contemplant.]

Prodigieux, cet homme! prodigieux!

RENNEQUIN.

Je vous conseille de recommencer à plaisanter encore?...

ROLAND.

Monsieur Rennequin, pas un mot de plus; je serais forcé de le considérer

comme une offense.

RENNEQUIN.

Monsieur... je!... Saperlotte! vous comprenez bien mal la plaisanterie,

vous?

ROLAND.

Sublime!... Décidément, je n'y tiens plus; je meurs de faim! je vais

dîner... et je reviens tout de suite après! Bonsoir! (Il remonte.)

RENNEQUIN.

Bonsoir... Roland! (A lui-même.) Je n'ai pas besoin de me gêner avec

lui... Roland... tout bonnement!...

ROLAND, [au fond.]

Bonsoir... Rennequin.

RENNEQUIN.

Ah mais, ça, c'est autre chose... vous pourriez bien dire M. Rennequin.

ROLAND.

Vous pourriez bien dire M. Roland, (Il le regarde et soit par le fond

après avoir poussé la porte vivement.)

RENNEQUIN, [seul.]

Sapristi! _Roland furieux_ alors!... Tiens! c'est drôle ce que je dis

là!... (Courant après Roland.) Dites donc, un mot drôle que je viens

de dire!... Ah! oui, il se sauve, il n'écoute pas; ça le vexe! c'est

égal!... j'ai le dernier... Et dire que je ne pourrai pas acquérir la

certitude!...

SCÈNE III

JEANNE, RENNEQUIN.

[Jeanne sort de chez elle sans le voir et cherchant à terre, elle

descend et n'est préoccupée pendant toute la scène que de cette

recherche.]

RENNEQUIN, [à part, après l'avoir regardée.]

Qu'est-ce qu'elle a?--Qu'est-ce qu'elle cherche?... (Il tousse.)

JEANNE, [l'apercevant.]

Quelqu'un!--Ah! c'est vous!

RENNEQUIN.

Oui, chère enfant, oui! Tu as perdu quelque chose?

JEANNE, [continuant.]

Oui, oui, je crois que j'ai perdu!...

RENNEQUIN.

Si tu veux que je t'aide!... (A part.) Ma foi! nous voilà seuls!... si

j'essayais encore une ruse!...

JEANNE.

Rien!...

RENNEQUIN, [prenant la bougie pour s'éclairer.]

Ah! c'est désagréable de perdre comme cela... de l'argent? un bijou?

JEANNE, [cherchant.]

Oui!

RENNEQUIN.

Mais après tout qu'est-ce que c'est que ça; ce qui est terrible, (avec

intention et émotion) c'est de perdre sa réputation!

JEANNE.

Plaît-il?

RENNEQUIN.

Je dis, avec des larmes dans les yeux!... voilà!... voilà une chose que

tu ne retrouveras jamais!

JEANNE.

Quoi?

RENNEQUIN.

La réputation!...

JEANNE.

Que voulez-vous dire?...

RENNEQUIN, [avec des larmes.]

C'est fini! ma pauvre enfant! on sait tout!

JEANNE.

On sait quoi?

RENNEQUIN, [la bougie à la main.]

C'est le bruit de la ville!... On ne parle pas d'autre chose; j'ai

rencontré vingt personnes qui ont osé me dire: Comment!... votre

nièce... et ce petit Gaston...

JEANNE.

On vous a dit cela?... on le dit?

RENNEQUIN.

Tout le monde!--Tout le monde le sait!

JEANNE.

Ah!... Eh bien, on le sait, voilà tout!... (Elle continue à chercher.)

RENNEQUIN, [posant le flambeau sur la cheminée.]

C'est donc vrai!... Fatal amour! Heureusement qu'un bon mariage... (A

part.) Je vais pousser au mariage, alors?... Je dis du bien! (Il

remonte derrière le canapé].)

JEANNE, [cherchant toujours.]

Je me suis assise là pourtant!... Et puis, j'étais là!... Ah! dans le

pli du canapé! (Elle cherche.)

RENNEQUIN.

Heureusement, dis-je, qu'un bon mariage... un mariage immédiat... Ah! il

faut que ça se fasse tout de suite d'abord! Tu ne trouves pas?

JEANNE, [sans l'écouter.]

Non... j'y renonce... Ah! douleurs, remords, tourments, il n'y manquait

plus que la honte!... Eh bien, la voilà! (Elle tombe sur le canapé.)

RENNEQUIN.

Ah! c'est bien complet!--Et sans le mariage... Mais tu as bien raison,

c'est le meilleur parti. D'abord, l'honneur de la famille, chère enfant!

(Il s'émeut.) Une famille si belle, si estimable!... Et puis, le nom

du défunt; tu ne voudrais pas que ce cher défunt... (A part.) C'est

bien assez des vivants, mon Dieu!... (Haut.) Au bout du compte, c'est

un aimable garçon: un peu fou, un peu léger... mais spirituel,

charmant!... et un cœur... comme le mien, tiens, je ne peux pas mieux

comparer!... Il a fait des folies! Qu'est-ce que ça nous fait... tant

mieux, au contraire, bon! parfait!--Jeune sage, vieux fou!--Ai-je assez

couru, moi!... Ah! pristi! Eh bien, maintenant, je ne cours plus du

tout!...

JEANNE, [à elle-même.]

Et il ne rentrera pas?

RENNEQUIN.

Quel mari cela va faire!... (Emu, derrière elle, la reprenant à droite

et à gauche, à chaque mouvement qu'elle fait.) Ah! chère enfant! quel

excellent... quel excellent mari!...

JEANNE, [le regardant.]

Mais qu'est-ce que vous me dites?--Et à qui en avez-vous donc depuis une

heure?

RENNEQUIN.

A toi! qui dois à ta réputation, à cause du monde!...

JEANNE.

Ah! votre monde! lâcheté, vilenie, laideur, sottise et mensonge partout!

J'en suis lasse et je voudrais savoir sur la terre un lieu désert où le

fuir, où me fuir moi-même, et m'enterrer vivante!...

RENNEQUIN.

Un couvent!... (A part.) Tiens! mais c'est une idée!... (Haut.)

C'est une bien bonne idée, même!... un couvent; mais voilà ton affaire,

chère petite! (Jeanne, assise dans le canapé sans bouger, regarde

fixement devant elle sans l'entendre. Rennequin s'assied près d'elle].)

Tu laisses tout à tes bons parents!... Ça revient au même!... On se dit:

quelle femme! quelle âme! Elle n'a voulu garder qu'une pension de trois

raille francs... (A part.) Ah! non! c'est trop! (Haut.) Trois mille

francs, qu'elle a réduits elle-même à quinze cents francs!--Quelle âme!

JEANNE, [sans l'écouter, se levant.]

Et il ne viendra pas!...

RENNEQUIN.

Et il ne viendra pas au couvent, parbleu!--Il ne viendra plus!... Tu en

seras débarrassée!... Car, du moment que tu ne veux plus l'épouser, on

peut bien le dire, c'est un affreux garnement!--Quel monstre! (A

part.) Je dis du mal à présent!... (Haut.) Il ne l'aime pas! Il

n'aime que ton argent!...

JEANNE, [frappée.]

Peut-être!...

RENNEQUIN.

Peut-être?... Sûrement!... (A part.) Je dis du mal... toujours! Oh!

j'aime bien mieux ça; ça me met à mon aise.

JEANNE, [prêtant l'oreille.]

On vient! c'est lui!... (Apercevant Sylvie qui entre.) Non!...

SCÈNE IV

LES MÊMES, SYLVIE.

SYLVIE.

Madame!... il y a là un homme qui veut vous parler à toute force!

JEANNE.

Un homme!... Quel homme?

SYLVIE.

Je ne le connais pas; c'est quelque chose qu'il ne peut dire qu'à

madame...

JEANNE.

Quelque chose à me dire!... Ah! il y a un malheur dans l'air!... Fais

entrer!... Je vous demande pardon, mon oncle...

SYLVIE, [au fond.]

Entrez, monsieur... (Ducroc entre.)

RENNEQUIN.

Bonne nuit, chère enfant! (A part.) Encore une ruse qui n'a pas

réussi!... Et de cinq!... Toujours ma chance... (Il va pour saluer

Ducroc en sortant, le regarde, se ravise, lui tourne le dos et sort.)

SCÈNE V

JEANNE, DUCROC.

JEANNE, [à Sylvie.]

Laisse-nous! (Sylvie sort.)

DUCROC, [regardant autour de lui].

Vous êtes bien seule, madame?

JEANNE.

Je suis seule, parlez... qui êtes-vous?... que voulez-vous?

DUCROC, [lentement, toute la scène.]

Madame, je m'appelle Ducroc!

JEANNE.

Je ne connais pas ce nom!

DUCROC, [surpris.]

Ah! c'est qu'on n'a pas jugé à propos de vous le dire, mais enfin! vous

savez bien le reste!... C'est moi qui suis venu tantôt!

JEANNE.

Tantôt?

DUCROC.

Oui, présenter le billet!...

JEANNE.

Un billet? chez moi? quel billet?...

DUCROC, [à part, descendant.]

Ah! nous jouons aussi la comédie, nous! (Haut.) Mon Dieu, je vous

demande pardon de vous parler de ça; mais les affaires, n'est-ce pas?

c'est brutal, madame!

JEANNE.

Mais parlez, monsieur!... Dites!... expliquez-vous enfin!

DUCROC.

M. de Champlieu ne vous a donc pas dit?...

JEANNE, [saisie.]

C'est lui?...

DUCROC.

Mais oui!

JEANNE, [à part.]

Quand je disais qu'il y avait un malheur!...

DUCROC, [posant son chapeau sur la table.]

Enfin, nous nous comprenons maintenant!--C'est si simple! Il n'avait pas

d'argent; pauvre garçon!... cela se conçoit; on n'a pas dix mille francs

dans la poche de son gilet!--Et comme je suis un bon homme après tout,

c'est moi qui lui ai donné le conseil de recourir à vous...

JEANNE.

Continuez donc, monsieur!...

DUCROC.

Et il n'a pas perdu de temps, allez, car une demi-heure après, je lui

rendais le billet en échange de... (Il cherche dans sa poche.)

JEANNE, [anxieuse.]

En échange?...

DUCROC, [ouvrant la petite boîte où se trouve le bouton, et le

regardant.]

De...

JEANNE.

Le diamant!...

DUCROC, [étonné, relevant la tête.]

Oui, madame!...

JEANNE, [se contenant.]

Ah!... oui.

DUCROC, [tout en regardant le diamant et le faisant miroiter devant ses

yeux.]

Oui... seulement, il y a un petit malheur; c'est que je me suis

laissé... Enfin, prenons que je me suis trompé moi-même, mais j'ai fait

estimer ce bijou tout à l'heure par un camarade, et il se trouve que,

comme un nigaud, j'ai rendu dix mille francs pour six mille, car ça ne

vaut pas plus... Vous comprenez que cela ne fait pas mon affaire... et

si M. de Champlieu ne dégage pas l'objet, alors je suis donc...

JEANNE.

Quoi?

DUCROC, [arrêté par le regard de Jeanne.]

Je suis!... je suis bien embarrassé!... (Ironiquement.) M. de

Champlieu est un très-honnête garçon, mais il est quelquefois un peu...

(Regard de Jeanne.) négligent!

JEANNE.

Vous vous trompez, monsieur. (Elle va au petit meuble et prend une

liasse de billets de banque.) Et la preuve, c'est qu'il m'a remis tout

à l'heure vos dix mille francs que voilà! (Elle jette les billets sur

la table.)

DUCROC, [mettant son chapeau à terre, prenant la liasse et comptant du

pouce, vivement.]

Vrai!... sapr!... (A part.) Eh bien, j'ai de la chance!

JEANNE.

Donnez-moi ce bijou?

DUCROC, [le posant sur la table.]

Le voilà, madame!

JEANNE.

Allez, monsieur!

DUCROC, [saluant.]

Madame!--Ah! bien! (A part.) J'en ai de la chance! (Il sort.)

JEANNE, [seule.]

Ah! (Elle saisit le bouton de diamant et s'assure que c'est bien lui.)

Volée... Il m'a volée!... (Elle tombe en sanglotant sur le divan.) Ah!

mon Dieu! mon Dieu!...

SCÈNE VI

JEANNE, TRICK.

JEANNE, [se redressant, et cachant le diamant qu'elle saisit.]

Quoi?--Qu'est-ce que c'est? que voulez-vous?...

TRICK.

_Matame_!

JEANNE, [cachant son visage.]

Plus tard!... je veux être seule! j'appellerai!... Laissez-moi!...

(Elle entre chez elle.)

TRICK.

Elle pleure!...

SCÈNE VII

TRICK, GASTON, puis SYLVIE.

GASTON, [entrebâillant la porte du fond, livide, tremblant.]

Trick!

TRICK.

Ah! te voilà, toi!... On t'attend pour dîner, tu viens après!

GASTON, [déposant son chapeau sur un fauteuil près de la porte.]

Ah! je pense bien à dîner! Où est-elle?

TRICK.

Dans _son_ chambre!

GASTON.

Et elle ne sait rien! Elle ne s'est pas aperçue?...

TRICK.

Quoi?

GASTON, [essuyant son front.]

Rien!... je ne sais ce que je dis... (Il pose son chapeau.) Elle est

seule?

TRICK.

Toute seule, et bien triste; elle t'attend!

GASTON.

Elle m'attend?--Et ma lettre?...

TRICK.

Ta lettre?...

GASTON.

Eh bien, oui, ce petit mot que j'ai griffonné là-bas... pour lui dire de

ne pas m'attendre... que j'étais forcé!... Enfin, je ne l'ai pas rêvé,

voyons!... j'ai écrit et j'ai envoyé!... Elle l'a reçu!...

TRICK.

Rien!

GASTON.

Ah! je crois bien qu'elle m'accuse! (Il fait le mouvement d'entrer chez

Jeanne.)

TRICK, [l'arrêtant.]

Ne va pas!...

GASTON, [effrayé.]

Quoi?... elle sait donc? elle a vu?...

TRICK.

C'est toi qui peux pas la voir!... Tu es fait comme un voleur!

GASTON, [reculant.]

Un voleur! (Tombant sur une chaise.) Un voleur!...

TRICK.

Qu'est-ce que tu _tiras_?--«D'où tu viens,»--_elle temantera_? Et toi tu

_tiras_: «Je viens de jouer!» Tu _tiras_ cela que tu as joué encore

_tute_ la soirée?... et que tu as perdu!... car je vois bien que tu as

perdu!...

GASTON.

Oui, perdu! Tout ce que j'avais gagné d'abord; huit mille francs! Trick,

huit mille que j'ai vus... (il se lève et frappe sur le guéridon) là,

là devant moi!... Je la tenais presque, cette misérable somme pour

reprendre à ce Ducroc!... Mais la veine était usée, la chance a tourné,

et j'ai perdu, perdu, tout perdu! (Il tombe assis sur le canapé et

pleure. Trick que l'émotion a gagné se trouve derrière le canapé et lui

tend la main que Gaston saisit en le forçant à tourner aussi son visage

vers lui.) Et tu es bien sûr qu'elle ne sait rien?

TRICK.

Quoi?--le _pillet_?

GASTON, [levé.]

Oh! le billet, il est loin, celui-là!... Il me l'a rendu... pour autre

chose... je t'expliquerai cela!... et quand je l'ai tenu dans cette

main, à moi, bien à moi!... je n'ai fait que cela!... (Il tire de sa

poche un papier qu'il déchire fiévreusement.) Tiens! Tiens! Au feu!

(Il jette les débris sur le tapis, quelques morceaux restent sur la

table.) Et je revenais à la vie, et je me suis mis à pleurer, comme un

enfant, en le regardant brûler!...

TRICK, [avec joie.]

Il est _prûlé_?

GASTON, [gaiement, se jetant dans ses bras.]

En cendres, mon bon Trick, en fumée!

TRICK, [pleurant de joie.]

Ah! c'est _pien_ fait!--Ah! je suis _gontent_!... Eh bien, il faut la

voir! (Rajustant la cravate de Gaston et à Sylvie qui sort de chez

Jeanne sur la pointe du pied.) Sylvie, dis à madame qu'il est là!

GASTON.

Oui! dis que je suis là!... je veux la voir!

SYLVIE.

J'y vais!...

GASTON.

Oui... non! attends!... je... (A lui-même.) Ah!... je n'ose pas!...

SYLVIE, [faisant un pas vers la porte.]

Faut-il fermer?

GASTON, [il est à l'extrême gauche, à l'avant-scène, Trick plus haut au

milieu, Sylvie à droite entre le canapé et la cheminée.]

Non! laisse ouvert... que je la voie!... (Avec amour.) C'est elle!...

La voilà, Trick... Ah! que je l'aime!... qu'est-ce qu'elle regarde?...

TRICK.

Je sais pas.

GASTON.

Elle regarde quelque chose? quoi? qu'est-ce qu'elle tient à la main?

TRICK, [regardant.]

Je sais pas... ça prille!...

SYLVIE, [de même.]

C'est un diamant!

GASTON, [épouvanté.]

Je suis perdu!

TRICK.

Quoi?

GASTON [à Sylvie.]

Baisse la portière!... Cache-moi!

SYLVIE, [stupéfaite.]

Monsieur!

GASTON.

Mais, baisse donc cette portière, te dis-je!... (il s'élance et rabat

la portière) et cache-moi donc! (Il reste sur place, épouvanté;

silence.--Coup de sonnette dans la chambre.)

SYLVIE.

Madame appelle!

TRICK.

Elle vient!

GASTON.

Elle sait tout! je me sauve!--Ne dites pas que je suis venu!...

TRICK, [le retenant.]

Tu veux plus?...

GASTON, [allant reprendre son chapeau, égaré et comme un fou.]

La voir!... maintenant!... non! ce soir! plus tard! mais pas maintenant!

elle me fait peur! j'ai peur! je me sauve! Ah! j'ai peur!... (Il se

dégage de Trick qui le retient et s'élance dehors.)

TRICK.

Il est fou!... il a plus _son_ tête!...

SYLVIE.

En voilà des aventures!...

SCÈNE VIII

TRICK, SYLVIE, JEANNE.

JEANNE, [sur le seuil de sa chambre.]

Qui était là?... on parlait! quelqu'un était là?... mais répondez

donc!...

TRICK, [embarrassé.]

Non!...

SYLVIE, [de même.]

Personne!...

JEANNE, [à elle-même.]

Ils mentent!... il est venu!... j'ai senti mon cœur se serrer d'angoisse

et de colère... il était là! c'était lui. (Surprenant un regard entre

Trick et Sylvie.) Ils mentent!

SCÈNE IX

LES MÊMES, ROLAND.

ROLAND, [entrant très-affairé, très-essoufflé et à demi-voix.]

Pardon!--Madame Canillac n'est pas là?--Elle n'est pas là?...

JEANNE, [surprise.]

Que voulez-vous, monsieur?

ROLAND, [s'essuyant le front.]

Ah! mille pardons, madame!... Elle n'est pas là, misère! j'en étais

sûr... Mais ce qui se passe dans votre maison, madame, est d'un

caractère tellement infernal!...

JEANNE.

Ce qui se passe?...

ROLAND.

Oui, madame!... Et si nous étions seuls...

JEANNE, [à Trick et à Sylvie.]

Laissez-nous!...

TRICK, [en sortant.]

Encore un qui n'a pas la tête bien solide! (Il sort par le fond, Sylvie

par la droite.)

SCÈNE X

JEANNE, ROLAND.

JEANNE.

Que voulez-vous dire, monsieur?

ROLAND.

Madame, avez-vous vu M. de Champlieu tout à l'heure?

JEANNE.

M. de Champlieu?... non!

ROLAND.

Seigneur Dieu! je vous demande mille pardons, chère madame, car je

touche à un secret... Mais enfin, il est des circonstances... des

moments!... Et puisque je sais...

JEANNE, [avec amertume.]

Aussi!

ROLAND.

Et mes principes n'en sont nullement offensés, madame, nullement!...

Croyez-le bien! Enfin, vous ne l'avez pas vu? Il ne vous quitte pas à

l'instant même?

JEANNE.

Non?--Mais je ne me trompais donc pas, il est venu!

ROLAND.

Misère! s'il est venu! Demandez à ma femme! demandez à madame Canillac

s'il est venu?

JEANNE.

Sarah!... vous êtes?...

ROLAND.

Roland Canillac, oui, madame!... un très-mauvais sujet, oui, madame!...

qui va tout expier!... oui, madame! grâce à Gaston!...

JEANNE.

Gaston!...

ROLAND.

Oui, je viens de voir Gaston sauter d'un bond les quatre marches du

perron! je l'ai vu!

JEANNE.

Vous l'avez vu?

ROLAND.

De mes yeux! Et s'il n'est pas venu pour vous à pareille heure, pour qui

voulez-vous que ce soit, si ce n'est pour ma femme?

JEANNE.

Lui!... y pensez-vous?...

ROLAND.

Je ne pense pas à autre chose depuis qu'il a eu le soin de me déclarer

lui-même que madame Canillac lui plaisait énormément!

JEANNE.

Il vous a dit?...

ROLAND.

Oui, madame, oui, il m'a dit...

JEANNE.

Enfin!... l'aime-t-il?--Dites-le donc!...

ROLAND.

Ah! madame, puisqu'il adore les blondes!

JEANNE, [moment de silence; elle cherche.]

Sarah!... oui; peut-être!... Ah! je m'en doutais qu'il y avait une autre

que moi! Je le devinais à ses mensonges, à ses absences, jusqu'à ses

larmes de remords!... Mais tantôt, tenez!... oui, tantôt... là, à cette

place!... la vérité m'a passé devant les yeux comme un éclair!... Quand

je les ai surpris tous deux assis sur ce canapé! Et vous le savez bien!

vous étiez là, vous!...

ROLAND, [piteusement.]

Oui! oui, j'étais là, moi!...

JEANNE.

Les diables noirs: drame en quatre actes · 第 6 / 9 段