court à la porte du fond qu'il cherche à ébranler.) Malédiction, cette
porte! Et cet air qui brûle!... et cette fumée!... Dans quelques
minutes!... (Il descend vivement vers elle, puis s'arrête et
doucement.) Voyons, tu le vois bien: je ne te touche pas!... Mais je
t'en supplie! je t'en conjure à genoux!... Donne-moi cette clef!... là,
voyons!... je suis assez loin de toi!... Je ne puis pas te faire peur!
(Jeanne tourne autour du canapé en remontant, il la suit à distance,
suppliant.)
JEANNE.
C'est toi qui as peur!--Lâche! qui as peur!...
GASTON.
Eh! mordieu! je sais mourir; mais je ne veux pas que tu meures! Et je te
sauverai malgré toi! (Il s'élance vers elle.)
JEANNE, [reculant jusqu'au secrétaire.]
Ce n'est pas moi qu'il faut sauver: sauvez donc mes diamants!...
GASTON, [brisé par ce mot, et résolu, froidement.]
Ah!--Eh bien, c'est ce mot-là qui me tue!... tiens! tu veux que je le
délivre de moi, et que je meure! Eh bien, sois tranquille! je m'y
jetterai plutôt dans tes flammes!... (Saisissant une chaise.) Au
diable la vie! et notre amour! et le reste qui ne vaut pas un fêtu!
mourons ensemble. (Il s'assied résolument sur la chaise en cachant sa
tête dans ses mains, silence d'une seconde.)
JEANNE, [chancelante.]
Ah! cette chaleur!... j'étouffe! ah! c'est donc la fin!...
GASTON, [ému de la voir souffrir, se levant vivement pour courir à
elle.]
Jeanne!...
JEANNE.
Laissez-moi!... de l'air. (Gaston court à la fenêtre.) Ah! le lâche,
qui va ouvrir la fenêtre!... si tu ouvres la fenêtre, tu es un
misérable!...
GASTON, [redescendant.]
Oui, oui, je suis un misérable!--La clef?
JEANNE.
Tu ne l'auras pas! ah! j'étouffe!... (Elle tombe sur le canapé, Gaston
veut lui arracher la clef que Jeanne lui dérobe, il court à la porte et
l'enfonce.)
GASTON.
Enfin!
JEANNE.
Ah! l'infâme qui ouvre!... (Elle se relève pour l'arrêter.)
GASTON, [la prenant dans ses bras malgré elle.]
Ah! maudis-moi maintenant! injurie-moi!... voilà qui m'est bien égal!...
je te sauve!... (Il la saisit dans ses bras et l'emporte.)
JEANNE, [se débattant.]
Je ne veux pas!...
GASTON, [de même.]
Et moi, je veux!...
JEANNE, [s'accrochant aux linteaux de la porte pour ne pas sortir.]
La mort!--Oh! la mort!
GASTON.
Et! tu l'auras ma mort! je l'ai juré!...
JEANNE, [résistant.]
Non!...
GASTON.
Je t'aime! je t'adore! entends-tu? et je meurs en t'adorant! pour
t'obéir. (Il la dépose épuisée, évanouie sur le divan de l'antichambre,
rentre, referme la porte, tourne la clef et la jette par la fenêtre.)
TRICK, [en dehors.]
Au feu!...
GASTON, [à la fenêtre.]
Sauve ta maîtresse! Et moi! je meurs! je ne suis bon qu'à ça! (Il
s'élance dans la chambre de Jeanne qui est en feu.)
ACTE QUATRIÈME
[Un salon chez Jeanne.--Fenêtre à gauche, pan coupé.--A droite,
idem, porte d'entrée.--Chambre de Jeanne au fond.--Les portières et
la porte gardent les traces de l'incendie.--A gauche une causeuse
devant la cheminée. Un flambeau achève de brûler sur la cheminée;
c'est au petit jour.]
SCÈNE PREMIÈRE
SYLVIE, TRICK, ROLAND.
[Au lever du rideau, Trick écoute sur le seuil de la porte de Jeanne;
Sylvie à gauche attise le feu, Roland entre sur la pointe du pied par la
porte d'entrée, s'avance jusqu'au milieu de la pièce et appelle à
demi-voix.]
ROLAND, [toute cette scène et les suivantes à demi-voix].
Sylvie!--Sylvie!
SYLVIE.
Monsieur Roland... ici?
ROLAND.
Oui, on me fermait la porte!--Mais j'ai forcé la consigne!
TRICK, [au fond.]
Tais-toi!
ROLAND, [baissant encore la voix.]
Hein?
TRICK, [descendant avec précaution.]
Je ne l'entends plus soupirer... si elle pouvait s'endormir!
ROLAND.
Misère!... mon pauvre Trick, c'est donc vrai, ce qu'ils m'ont dit en
bas!... Malade, souffrante, la fièvre?...
TRICK.
La fièvre!... Seigneur Dieu! si ce n'était que la fièvre!... Mais depuis
que nous l'avons portée sur son lit, Sylvie et moi, c'est le délire!
toujours, toujours!
ROLAND.
Le délire?
SYLVIE.
Toute la nuit!...
ROLAND.
Pauvre femme, la secousse, la peur, je crois bien!
SYLVIE.
Taisez-vous! elle appelle!
TRICK.
Non!... D'ailleurs, _ton bon petit_ femme est près d'elle! (Il
remonte.)
ROLAND.
Madame Canillac... je le sais bien, je sais qu'elle est rentrée. Mais le
médecin, le médecin!
SYLVIE.
Il est venu au milieu de la nuit, et je l'attends tout à l'heure! Il a
commandé du repos, du silence, de la glace, a parlé de fièvre... de
fièvre... Ah! mon Dieu! je ne sais plus comment, mais des mots qui font
frémir... (plus bas) et que Trick heureusement n'a pas entendus.
ROLAND.
Il a paru inquiet?
SYLVIE, [de même encore.]
Oh! oui!... Pensez;--une fièvre pareille! Des cris! des larmes!... Ah!
pauvre madame, nous n'avions pas trop tout à l'heure, madame Sarah et
moi, de toute notre force, pour la retenir dans son lit!...
ROLAND.
Elle veut se lever!
SYLVIE.
Ah! je crois bien!... Et sortir!... et puis les flammes qu'elle voit
partout... et puis _lui_ toujours qu'elle appelle!... Ah! monsieur
Roland, quelle nuit!... (Elle remonte jusqu'à la porte de Jeanne.)
ROLAND.
Mais _lui... lui_ justement, _lui_ dont vous ne parlez pas? Qu'est-il
devenu...
TRICK, [qui est redescendu.]
Gaston!... (Avec violence.) Ah! j'aurais dû le laisser dans le feu...
celui-là qui est cause de tout!...
ROLAND.
Et tu l'as sauvé pourtant?...
TRICK.
Je l'ai sauvé!... C'est pas vrai!... je l'ai trouvé dans _le chambre_ de
_matame_, évanoui, par terre, dans le fumée!... Je l'ai _tescentu_ dans
mes bras, et je l'ai fait _porder_ chez lui!... par _tu_ monde... en
leur _tisant_: «Vous allez _garter_ cet homme-là!... et vous
l'empêcherez de revenir!... je veux _blus_ le voir!... je veux _blus_
jamais!... je le _duerais!_...»
ROLAND.
En sorte que tu ne sais pas?...
TRICK.
Si... J'ai envoyé savoir de ses nouvelles!... parce que... après tout...
ROLAND.
Ah! bonhomme sublime, va!... Il veut le tuer; mais il envoie demander
comment il se porte!
TRICK.
Il revenait à lui, on a dit... «Il reviendra, va!» Du feu, de l'eau, de
partout ils reviennent toujours, les méchants!
SYLVIE, [au fond, vivement, en soulevant la portière.]
Monsieur Trick, le médecin!...
TRICK.
Ah!... (Il remonte et disparaît dans la chambre de Jeanne.)
ROLAND, [cherchant son chapeau.]
Bon! bon, le médecin!... je vais l'amener, moi, le vrai médecin!... Où
ai-je fourré mon chapeau?... (S'arrêtant.) Ah!... ce bruit de pas!...
Gaston, peut-être!... (La porte d'entrée s'ouvre et l'on voit paraître
Rennequin soutenu par Profilet et Cyprien, comme un homme évanoui.)
Rennequin!...
SCÈNE II
ROLAND, RENNEQUIN, CYPRIEN, PROFILET.
CYPRIEN.
Oui!... il vient de se trouver mal dans l'escalier!
RENNEQUIN.
Ce n'est rien!... l'émotion!... ma sensibilité exaltée!...
ROLAND, [lui avançant un fauteuil.]
Ah! je vous connais bien!... On vous aura dit brusquement que votre
pauvre nièce...
RENNEQUIN.
Ma pauvre nièce, oui... et notre pauvre maison!... qui a failli
brûler!...
ROLAND, [prêt à sortir, redescendant pour lui serrer la main.]
Brave cœur, va!... mais ne vous affectez pas tant que ça, monsieur
Rennequin, le malheur n'est pas si grand pour vous que vous pouviez le
craindre.
RENNEQUIN.
Merci!... toute une aile calcinée!...
ROLAND.
Oui, mais votre nièce pouvait y rester et vous laisser la douleur
d'hériter à sa place et de la pleurer toute votre vie. (Il remonte
chercher son chapeau.)
RENNEQUIN.
Elle pouvait y rester, ah! mon Dieu oui; voilà ce que nous nous disions
tous trois, en montant l'escalier!... C'est même ça qui m'a...
CYPRIEN et PROFILET, [piteusement.]
Ah oui!
RENNEQUIN.
Mais elle a une chance!... heureusement.
CYPRIEN et PROFILET, [levant les mains au ciel.]
Heureusement!
ROLAND, [les imitant.]
Seulement elle est très-malade!
TOUS TROIS, [vivement.]
Ah!
ROLAND.
Ainsi!... tout n'est pas perdu!... rassurez-vous!
TOUS TROIS.
Hein!
ROLAND, [à Rennequin comme s'il allait l'étrangler, et lui parlant sous
le nez.]
Rassurez-vous!... Rennequin!... (Il sort.)
SCÈNE III
RENNEQUIN, PROFILET, CYPRIEN.
RENNEQUIN, [quand Roland est sorti, il se lève.]
Mais monsieur Roland!...
PROFILET, [l'arrêtant.]
Bon! laissez cela!... Il est déjà loin!
RENNEQUIN, [héroïquement.]
Je sais bien!... c'est pour ça que je le dis!... sans ça!...
CYPRIEN, [le retenant.]
Laissez donc!... Et parlons de choses plus sérieuses! Je ne me trompais
donc pas!...
PROFILET, [à demi-voix.]
Ces deux hommes qui arrivaient en même temps que nous.
CYPRIEN, [de même.]
C'étaient des médecins!... donc, il a raison, la cousine est très-mal.
RENNEQUIN, [ému.]
Pauvre nièce!
PROFILET.
Il ne faut pourtant pas nous abandonner à une fausse...
CYPRIEN.
Crainte...
PROFILET.
Crainte, oui!... Je suis d'avis que monsieur Rennequin aille s'assurer
de son état!
RENNEQUIN, [ému.]
Moi, entrer là?... avec ma nature impressionnable!... jamais!... tout ce
que je peux faire... c'est d'écouter à la porte.
CYPRIEN.
Ce que disent les médecins!...
RENNEQUIN.
Ce que disent... oui... j'allais le dire!... vous pouviez me le laisser
dire!... (Il écoute au fond.)
CYPRIEN.
Eh bien?
RENNEQUIN.
Je n'entends pas!... l'émotion... qui m'étouffe;... la tapisserie qui
étouffe aussi... Ah! si, j'entends...
PROFILET.
Ah!
RENNEQUIN.
Oui, c'est le son d'une cuiller dans une tasse!... Ah! elle est bien
malade!...
PROFILET.
Vous voyez ça à la cuiller!...
RENNEQUIN, [descendant.]
Non, mais je sens ça; ma nature si magnétique!... pauvre famille!...
voilà où nous en étions il y a quatre ans, dans cette même chambre, pour
son mari!... le défant!... excusez-moi, je ne peux pas me rappeler ça,
sans que... pauvre neveu! pauvre nièce!... Seulement il n'y a pas de
femme cette fois-ci pour hériter à notre place!
CYPRIEN et PROFILET.
Ah non!
RENNEQUIN.
Il n'y a que nous!
CYPRIEN.
Que nous trois.
RENNEQUIN.
Que nous trois!... (Les regardant.) Ah! sapristi!... trois!... c'est
bien assez!
CYPRIEN.
Désolé de ne pas pouvoir me noyer pour vous être agréable.
RENNEQUIN.
Et ils ont des santés!...(Regardant Cyprien.) Celui-là, surtout.
(Désignant Profilet.) Celui-ci me donne encore quelque espoir... mais
il a pour lui ma chance... toujours ma chance!...
PROFILET.
Enfin! quand nous serons là à nous désoler, n'est-ce pas?
RENNEQUIN.
Oui!... quand nous nous désolerons!... Nous ferions peut-être mieux de
nous réjouir, pauvre nièce.
CYPRIEN et PROFILET, [se récriant.]
Oh!
RENNEQUIN.
Non!... Je m'entends!... je ne dis pas nous réjouir comme ça
effrontément, parce que l'héritage!--Oh! non! on ne peut pas!... on ne
peut pas! Mais je dis au contraire nous réjouir... dans son intérêt?
CYPRIEN et PROFILET [saisis.]
Dans son intérêt!
RENNEQUIN.
Je m'explique, ça a besoin d'explications... mais enfin, qu'est-ce
qu'elle allait faire? quoi? épouser un garnement qui eût fait son
malheur. (Assentiment de Cyprien et de Profilet.) Eh bien! au lieu de
ça, si la fatalité veut!... (ému,) la voilà sauvée au moins!... Elle
ne l'épousera pas, ce gredin-là!... c'est un grand bonheur!...
CYPRIEN et PROFILET.
C'est vrai!
RENNEQUIN.
Un grand bonheur!... au moins, elle n'aura plus de scènes comme celle de
cette nuit!...
PROFILET et CYPRIEN.
Le fait est que!...
RENNEQUIN.
Ont-ils fait un vacarme?... Ils appellent ça de l'amour!... En voilà de
l'amour!... mais de mon temps, mais sapristi! nous avions aussi nos
petites... mais c'était autrement gai!
CYPRIEN.
Je le crois.
RENNEQUIN.
Ah bigre!... quand je me lançais, moi... quel esprit! quelle verve!
CYPRIEN.
Ah!...
RENNEQUIN.
Mais quand vous direz: _Ah!_... Il en reste bien encore quelque chose.
CYPRIEN.
Vous comprenez que je n'ai pas le temps de vous chicaner là-dessus!
RENNEQUIN.
Mais je crois bien!... tandis que ceux-là... ils s'adorent d'une
manière!... des enragés, quoi!... ils se mangent. (Montrant les
dents.) Crrr!...
PROFILET, [regardant au fond les portières de droite.]
Il n'y a qu'à voir les rideaux!... regardez-moi ça!
CYPRIEN.
C'est en loques!
RENNEQUIN.
Ça fera encore bien l'affaire de mon cabinet.
CYPRIEN, [surpris.]
Comment, de votre cabinet?
RENNEQUIN.
Oui!... avec la causeuse. (Tâtant le meuble.) C'est du crin... ça!...
tout crin!...
PROFILET, [ahuri].
Vous prenez ça pour vous?
RENNEQUIN, [ému.]
Comme souvenir!--Tout le meuble, oui...
CYPRIEN.
Mais pardon! un instant! La succession compte bien vendre le mobilier
tout entier.
RENNEQUIN, [levant les mains au ciel.]
Ah! la _succession!_ Ah! voilà déjà l'horrible mot! la _succession!_...
(Avec une émotion contenue et qui veut être digne.) La _succession_,
monsieur, ne sera pas ruinée pour une causeuse, deux fauteuils et
quelques chaises dont elle fera cadeau à un oncle!... à un pauvre oncle
qui va rester isolé... bien isolé!... Avec la garniture de cheminée
aussi, bien entendu!...
CYPRIEN.
Enfin tout le mobilier du salon, quoi?
RENNEQUIN.
Oh! tout le mobilier du salon!--Tout le mobilier du cœur! monsieur...
tant pis pour vous si vous ne comprenez pas ce sentiment-là!
CYPRIEN.
Oh! mais je le comprends très-bien!... je le comprends si bien que je
prends pour moi la garniture de cheminée du grand salon, comme souvenir.
RENNEQUIN.
Bigre! quel souvenir... en bronze!...
PROFILET, [passant entre eux deux.]
Pardon! Eh bien, et moi dont on ne parle pas?
RENNEQUIN, [navré.]
C'est ça, à l'autre... ô humanité!
SCÈNE IV
LES MÊMES, TRICK.
TRICK, [au fond, il descend, tout pâle, tout ému, se contenant.]
Misérables!
RENNEQUIN.
Hein!...
TRICK.
Voleurs, bandits!... vous êtes là comme des bêtes fauves à vous arracher
tout ce qui est à elle!... Attendez donc qu'elle soit morte!...
CYPRIEN et PROFILET.
Mais...
TRICK, [serrant les poings avec colère.]
Sortez d'ici!... sortez tous!... sortez!...
RENNEQUIN, [à Profilet et Cyprien qui sortent en haussant l'épaule.]
Oui, sortez!... (A Trick.) Ah! mon pauvre Trick, nous nous comprenons,
nous! Les plus malheureux ne sont pas ceux qui s'en vont... ce sont ceux
qui restent!...
TRICK, [serrant les poings.]
Eh bien, ne reste pas... va-t'en!...
RENNEQUIN, [saisi, le suivant.]
Non, mais... moi!... je pleure!
TRICK.
Je te dis de t'en aller!
RENNEQUIN.
Mais je vous défends!...
TRICK.
Et moi je te défends de rester...
RENNEQUIN, [rageur.]
Eh! dites-le donc!... entre amis!... Enchanté de vous être agréable!...
(A part.) En voilà un que je flanquerai à la porte, quand je serai le
maître!... (Il sort.)
SCÈNE V
TRICK, puis [SYLVIE].
TRICK, [à lui-même; apercevant Sylvie qui rentre par la porte.]
Ah! Sylvie!... J'ai quitté la chambre!... je pouvais pas... Ces
médecins, avec leur air!... je voulais écouter ce qu'ils disaient... je
pouvais pas!... Ils sont partis?... Tu les a reconduits jusqu'à la
porte!
SYLVIE, [étouffant.]
Oui!...
TRICK.
Eh bien!...
SYLVIE.
Eh bien!... (Elle veut répondre, mais les larmes l'étouffent et elle
tombe assise en pleurant.)
TRICK, [d'une voix altérée.]
Si malade que cela?... (Sylvie fait signe que oui, en cachant sa figure
dans son mouchoir. Moment de silence.) Mon Dieu!... si malade!...
Voyons, ne pleure pas!... Il faut pas pleurer... (Contenant ses
larmes.) On sait jamais!... les médecins... des bêtes!... Viens! ne
pleure pas! (Il la fait lever.) Qu'est-ce qu'ils ont dit?...
SYLVIE, [debout.]
Ah!... ils n'ont rien dit, mais j'ai bien vu à leur air!
TRICK, [effrayé.]
Et ils partent!...
SYLVIE, [le retenant.]
Ils reviendront tout à l'heure!... Tout ce qu'ils ont recommandé, c'est
de la laisser bien reposer... parce que la fièvre redouble!... Notre
seule chance, c'est qu'elle dorme un peu et que le délire se calme!...
TRICK.
Oh! oui! oui! je comprends.
SYLVIE.
Et surtout empêcher... s'il revenait...
TRICK.
Gaston?...
SCÈNE VI
LES MÊMES, ROLAND.
ROLAND, [entrant rapidement par la porte de droite.]
Le voici!...
TRICK.
Lui!...
ROLAND.
Oui, oui!... il accourt; je l'ai devancé pour préparer Jeanne à le voir!
TRICK, [désespéré.]
Ah! il s'agit bien de cela... ah! Dieu, qu'il parte, qu'il parte!... il
achèvera de nous la tuer!
ROLAND.
Misère!... jamais!... (Il s'élance au-devant de Gaston, qu'il arrête
sur le seuil de la porte dans le vestibule.)
SCÈNE VII
LES MÊMES, GASTON, SARAH, entrée au bruit, puis JEANNE.
GASTON.
Où est-elle?
ROLAND, [le retenant pour l'empêcher d'entrer.]
Gaston! voyons!... de la raison!... tu ne peux pas la voir maintenant!
GASTON.
Je la verrai... où est-elle?
ROLAND.
Dans sa chambre; mais pour elle, pour toi!...
GASTON.
Eh! laisse-moi, toi! (Il se dégage de lui violemment.)
TRICK, [lui barrant le passage du côté de la porte de Jeanne.]
Va pas!... je t'en supplie!
GASTON.
Ah! vous me la cachez!... elle est malade!... elle souffre!...
TRICK et ROLAND, [le forçant à descendre.]
Mais non!...
GASTON, [retenu par tous deux.]
Elle est morte!... et vous n'osez pas me le dire!... Où est-elle! je
veux la voir.
ROLAND et TRICK.
Gaston!
GASTON, [se dégageant.]
Je veux la voir!... (Il s'élance vers la porte du fond et arrive à
temps pour soutenir Jeanne qui paraît sur le seuil toute pâle et toute
chancelante... Gaston l'enlève dans ses bras et poussant un cri de
joie.) Ah! ma Jeanne bien-aimée!... c'est toi! (Il l'entraîne sur le
devant de la scène, dans un mouvement de joie et là, reste frappé de
stupeur devant Jeanne immobile, qui ne le regarde pas, et qui tremble de
fièvre... Silence de tous... Gaston les regarde comme pour les
interroger, puis regarde Jeanne en la soutenant.) Mon Dieu!...
Jeanne!... qu'y a-t-il?... (Jeanne ne répond rien, et ne le regarde
même pas; elle cherche seulement en haletant et par un mouvement
régulier et machinal comme celui des moribonds à dégager son cou et sa
poitrine comme quelqu'un qui étouffe... Gaston effrayé l'appelle encore
plus doucement.) Jeanne! rien... ma Jeanne! (Il la dépose sur la
causeuse que Trick et Roland ont fait rouler au milieu de l'avant-scène;
épouvanté.) Seigneur Dieu! voilà donc la vérité?...
ROLAND, [cherchant à l'entraîner.]
Hélas oui! Elle ne te reconnaît même plus!... viens, je t'en supplie!...
GASTON.
Non!... ce n'est pas vrai!... Laisse-moi, je veux lui parler!... Je veux
qu'elle me parle!... Jeanne, Jeanne!...
ROLAND.
Avec ce délire qui ne la quitte plus!...
GASTON, [revenant à Jeanne.]
Ah! tu es stupide, toi, avec ton délire!... Pourquoi pas son agonie?...
Elle est évanouie... voilà tout... Et quand vous serez tous là, à me
regarder... Moi aussi, j'ai le délire, et je n'en meurs pas!... Dès
qu'elle m'aura vue, elle me reconnaîtra, et la raison reviendra, et la
santé, et la vie!... Jeanne, Jeanne, mon amour!...
TRICK, [voulant s'opposer à ce qu'il parle à Jeanne.]
Je veux pas!...
ROLAND, [le contenant en lui montrant Jeanne immobile.]
Ah! maintenant... qu'importe!
GASTON, [qui pendant ce temps n'a cessé de chercher à ranimer Jeanne.]
Ah! quand je le dis!--Elle a tressailli, tenez!... Elle m'entend!...
C'est de l'air qu'il lui faut... voilà tout!... Écartez-vous!... c'est
de l'air seulement!... (Il tourne autour de la causeuse en les forçant
tous à s'écarter.) Mais par charité, écartez-vous donc, quand je le
dis! (Silence. Mouvement de Jeanne.) Jeanne!... C'est moi! me
reconnais-tu?... Est-ce que tu ne m'entends pas? (Il s'assied sur la
causeuse, et prend Jeanne dans ses bras, en cherchant à la ranimer.)
JEANNE, [comme quelqu'un qui rêve, sans ouvrir les yeux.]
Si!
GASTON, [triomphant.]
Ah! je le disais bien!... quand je le disais!
JEANNE.
Je brûle... là!...
GASTON, [a genoux devant elle.]
Ah! si je pouvais prendre ta douleur et souffrir pour toi!... Mais
regarde-moi seulement!... dis-moi que tu me reconnais... Tu m'entends,
n'est-ce pas? Tu sais que je suis là!... C'est moi, Gaston, sauvé comme
toi... et qui t'adore!...
JEANNE, [toujours assoupie, la tête au dossier du fauteuil.]
Gaston!...
GASTON.
Oui!...
JEANNE, [de même, douloureusement, presque à voix basse.]
Il est mort!...
GASTON, [vivement.]
Mais non, puisqu'il est à tes genoux!... Puisqu'il te parle,...
puisqu'il serre tes mains dans les siennes en les couvrant de
baisers!...
JEANNE, [de même.]
Il est mort!--Je l'ai tué!
GASTON.
Mais non! ce n'est pas vrai, je suis ici, regarde-moi!
JEANNE.
Si!... Je l'ai tué!... (Pleurant.) Ah! je suis une malheureuse... je
l'aimais et je l'ai tué!... (Elle sanglote.)
GASTON, [se relevant désespéré.]
Ah! mon Dieu! que dire? que faire?...
ROLAND.
Rien!... Laisse-la reconduire dans sa chambre et viens avec moi!
GASTON, [entraîné par Trick et Roland jusqu'à la porte.]
Jamais! la quitter!... Oh! qui sait combien de temps je la verrai
encore?...
JEANNE, [soulevant un peu la tête, ouvrant l'œil à demi et regardant à
côté dans le vide.]
Gaston!...
GASTON, [accourant à elle.]
Elle m'appelle!...
JEANNE, [prenant sa main vivement et lui montrant le vide et fermant les
yeux.]
Le voilà!...
GASTON, [répétant sans comprendre en dévorant ses larmes.]
Le voilà?...
JEANNE.
Oui, il tourne autour de moi! je l'entends!
GASTON.
Tu m'entends!
JEANNE, [le repoussant.]
Pas toi!... lui!... le mort!... (Avec effroi.) Comme il me regarde!...
Il me menace!... (Poussant un cri.) Gaston!... Laisse-moi!
GASTON, [cherchant à la rassurer.]
Mais non!... ne crains rien!
JEANNE.
Si!... il m'accuse!... Il veut me punir à son tour!... Je ne veux
pas!... laissez-moi... j'ai peur!
GASTON.
Mais non!... Ce n'est pas vrai! Jeanne! je ne te menace pas!... Je suis
à tes genoux, regarde!... et je t'aime!
JEANNE, [sans l'écouler, avec passion.]
Ah! pardonne-moi! je t'ai accusé!... J'étais folle! Je voulais ta mort
et la mienne, l'amour rend stupide, vois-tu! Ah! tu ne m'en veux pas!...
n'est-ce pas?...
GASTON.
Mais non!...
JEANNE, [parlant toujours à celui qu'elle croit voir.]
Tu ne peux pas m'en vouloir!... (Avec passion.) J'étais si jalouse!...
Mais ma haine était encore de l'amour... (Tendrement.) Je t'adorais en
te tuant, comme à présent, comme toujours!... Tu le sais bien!
GASTON.
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
JEANNE, [tressaillant.]
Ah! ta voix, ta douce voix. Parle! parle encore! que je t'écoute!...
C'est toi!... je te revois!... je te retrouve... je te reprends!...
(Elle se soulève avec amour pour embrasser le vide devant elle et se
dresse en poussant un grand cri de douleur.) Oh!... Ah! Dieu que je
souffre!...
GASTON, [avec désespoir et rage.]
Ah! l'horrible chose pourtant, voir tout cela! sans pouvoir!...
JEANNE, [le repoussant.]
Laissez-moi, je brûle!... va-t'en!... (Elle écarte les mains de Gaston
qui cherche à la soutenir.) Tes mains me brûlent!... Je te maudis! Je
te hais!... Ah! misérable qui m'as trompée pour une autre!... Et ce
feu!... partout!... Sur lui! Sur moi! Du feu, jusque dans mon âme!...
Ces flammes!... Ah! sauvez-moi! par pitié! sauvez-moi de ces flammes qui
me dévorent le cœur!... Là... ici... qui me brûlent!... (Épuisée.)
Toute vive!... (Elle retombe.) Toute... toute vive!...
GASTON, [qui est tombé à terre aux pieds de Jeanne, avec désespoir.]
Et c'est moi! c'est pour moi! c'est à cause de moi!... quand je te
disais, misérable, que ton amour la tuerait... Le voilà, ton amour!...
Voilà ce qu'il a fait!... Regarde! Elle souffre par toi! Elle meurt par
toi!... Par toi seul!... Infâme qui la volais! Infâme qui la tues!... Et
pour ton châtiment, tu la verras souffrir jusqu'à la fin et tu ne
pourras rien!... Tu ne peux rien!... rien!... rien!...(Il tombe à terre
où il frappe le parquet dans un accès de désespoir insensé.) Tu ne peux
rien!
JEANNE.
Il pleure!... (Silence.) Pourquoi pleure-t-il? Dites-lui de ne pas
pleurer!... Ce qui arrive n'est pas sa faute! C'est la mienne!...
Jeanne, tu ne fais pas ton devoir!... et tu es bien coupable! Comment
feras-tu de lui un honnête homme, toi qui ne sais pas rester une honnête
femme!
GASTON, [retenu par Roland, à gauche de la scène.]
Ah! ne la laissez pas parler ainsi!... Il ne lui manque plus que de me
déchirer le cœur en s'accusant à ma place!...
JEANNE, [soutenue par Trick, à demi-voix et chancelant sans les voir en
parlant au vide devant elle.]