D'où vous venez! Je le veux!--Je l'exige! M'entendez-vous, enfin! je le

veux!

GASTON, [se levant.]

Eh bien, je viens de Ville-d'Avray! (Il passe à gauche].)

JEANNE.

Pourquoi Ville-d'Avray?

GASTON.

Mais, mon Dieu! qu'est-ce que cela vous fait? je viens de Ville-d'Avray,

voilà tout!...

JEANNE.

Mais, mon Dieu! on ne va pas à Ville-d'Avray, à six heures du matin!

GASTON, [allant et venant.]

Vous voyez bien que si!

JEANNE.

Gaston!... vous abusez de ma patience!... Répondez-moi des choses que...

GASTON, [s'arrêtant brusquement devant elle.]

Vous a-t-on dit chez moi de quel côté je m'étais dirigé?

JEANNE.

Non!

GASTON.

Non!--Et en quelle compagnie j'étais?

JEANNE.

Oui... deux hommes dans la voiture!

GASTON.

Deux hommes?--Eh bien?--Et vous n'avez pas compris! vous ne vous êtes

pas demandé quel motif, à six heures du matin!... quelle raison?...

JEANNE, [hors d'elle-même.]

Mais je le demande encore, mais quelle raison?... quoi donc enfin?...

GASTON.

Mais un du...!

JEANNE, [poussant un cri d'effroi.]

Ah!... tu t'es battu!... (Elle se jette à son cou.)

GASTON.

Non, pas moi, je...

JEANNE.

Oh! tu mens!... Tu t'es battu!... tu es blessé?...

GASTON.

Mais non! je te jure!

JEANNE, [regardant ses mains, ses bras, et s'assurant qu'il n'est pas

blessé.]

Ah! rien! rien!--Ah! quel bonheur! (Elle l'entoure de ses bras.) Ah!

quel bonheur!... (Elle fond en larmes.)

GASTON.

Jeanne! ma bien-aimée Jeanne!...

JEANNE.

Et je t'attendais! Et je t'accusais!--Et je comptais les heures, et

j'inventais!... j'imaginais!... Ah! que n'ai-je pas inventé?... La

jalousie! la rage! Ah!... vous ne savez pas, vous autres hommes, ce que

c'est que la jalousie!... Je te voyais ailleurs, chez une autre... à ses

genoux, lui répétant de ces paroles brûlantes, que je suis déjà trop

jalouse de ne pas être la première à recueillir sur tes lèvres... Et tu

te battais... (Avec jalousie.) Je vous voyais!... je vous entendais...

je vous aurais!... (Tendrement[et pleurant.) Et, tu te battais... et,

tu risquais ta vie!... (S'arrêtant, avec jalousie.) Pour qui te

battais-tu?

GASTON.

Pour qui?

JEANNE, [vivement.]

Réponds!... Regarde-moi, ne cherche pas; je te défends de chercher un

mensonge!

GASTON.

Pour une dette de jeu!

JEANNE.

Ah! c'est vrai; car lu l'as bien dit!--Pardonne-moi! je t'aime, et je te

demande pardon...

GASTON.

Jeanne!

JEANNE.

Pardonne-moi!... Je suis une malheureuse; j'ai douté de toi! Tu ne m'en

veux pas, n'est-ce pas? c'est de l'amour encore!... Pardonne-moi!...

(Elle va pour s'agenouiller.)

GASTON, [cherchant à la relever.]

Jeanne!... relevez-vous... je ne veux pas!...

JEANNE.

Non!...

GASTON.

Jeanne!...

JEANNE.

Non!...

GASTON, [avec force.]

Ah! relève-toi donc!... Et pardonne-moi toi-même!... car c'est à moi de

tomber à tes pieds.

JEANNE.

Toi?

GASTON.

Oui, moi qui te mens depuis une heure!... Moi qui te trompe!...

JEANNE, [se relevant d'un bond.]

Ah! tu t'es battu pour une femme!...

GASTON, [avec chaleur, à demi-voix et d'un trait.]

Je ne me suis pas battu!... Je ne viens pas de Ville-d'Avray! Il n'y a

pas eu de duel, et tout cela n'est que mensonge! Et tout ce que je t'ai

dit avant... mensonge!... Je suis allé jouer; voilà tout!... j'ai passé

toute ma nuit dans un tripot! J'ai joué, entends-tu, malgré le serment

que je t'ai fait, et, en sortant de là, je suis allé avec mes compagnons

de jeu, souper et déjeuner, je ne sais où, et je suis arrivé ici tantôt,

gris, honteux, ignoble!... Oui, j'ai eu l'audace d'entrer chez toi, de

paraître devant toi tout pâle de ma nuit de veille, et j'ai voulu te

tromper; mais c'est une infamie qui me révolte!... Je ne veux plus

mentir! A genoux devant moi, toi!... Ah!... méprise-moi, et chasse-moi

comme un laquais! J'aime mieux ta colère qui m'écrase, que ta douceur

qui me torture!...

JEANNE, [avec mépris et tristesse.]

Au jeu!--Toute la nuit!...

GASTON.

Je suis un malheureux fou!...

JEANNE.

Tandis que moi je veille... et que je suis à cette fenêtre... et que je

tressaille au moindre pas... et que je me dis avec angoisse: Mais où

est-il? Mais que fait-il? Mais que lui est-il arrivé?

GASTON, [pleurant.]

Eh bien, oui, je suis un malheureux! je te l'ai dit!

JEANNE.

Et vous ne pensiez pas à moi! Et vous ne vous demandiez pas?...

GASTON, [de même.]

Oh! je me demandais tout! Et je pensais à toi! Pour Dieu! n'achève pas!

Quel reproche veux-tu me faire que je ne me sois fait avant toi!

JEANNE.

Adieu! (Elle remonte et se dirige vers sa chambre.)

GASTON, [pleurant.]

Adieu! vous avez raison! je ne serai jamais qu'un être fatal et maudit!

J'ai tué mon père, que j'aimais!... j'ai tué ma mère, que j'adorais!...

je te tuerais, toi, que j'adore!... Va-t'en!... Adieu! va-t'en!

va-t'en!... je te tuerais!... (Il tombe accablé, en sanglotant. Jeanne

va pour sortir, le regarde, redescend à lui doucement et lui relevant la

tête, lui dit avec des larmes.)

JEANNE.

Tu te repens donc, bien vrai?

GASTON, [tombant à ses genoux, et l'entourant de ses bras.]

Ah! Jeanne!... Ah! que je t'aime!...

JEANNE.

Il sont donc revenus, ces Diables noirs, que nous avions chassés; les

voilà donc de retour, malgré toi, malgré moi?

GASTON.

Non! non!

JEANNE.

Et pourtant, ai-je mal veillé sur mon bonheur? N'as-tu pas été l'unique

pensée de mes jours, de mes nuits, de mes heures!... ne t'ai-je pas bien

aimé? Ah! il faut que je ne sache pas t'aimer, autrement, tu ne

m'abandonnerais pas, et quand tu es là, dans mes bras, tu ne penserais

pas à être ailleurs!...

GASTON, [protestant.]

Moi?

JEANNE.

Il n'y à donc pas d'autre femme, dis?...

GASTON.

Une autre! ah Dieu! non, je te le jure.

JEANNE.

Et tu m'aimes toujours?

GASTON.

Je ne t'aime pas, non; je t'adore!

JEANNE.

Eh bien, sois donc fort! Car je me suis juré d'achever mon œuvre, ou de

mourir à la peine... Vous êtes ma joie!... je veux que vous deveniez mon

honneur et mon orgueil. Je veux pouvoir crier à ce monde qui nous devine

et s'apprête à railler notre amour: Oui! oui! raillez-nous!... cet homme

que vous avez connu frivole, léger, sans vertus, voilà ce que mon amour

l'a fait. Voici mon amant, mon mari, mon maître, mon Dieu!

GASTON, [se relevant.]

Oui, sur ma vie, oui!

JEANNE.

Dis-moi seulement quelle femme c'était...

GASTON.

Qui?

JEANNE, [vivement.]

Réponds donc!... Tu me comprends bien!... Je la connais? D'où est-elle?

Parle donc! avoue donc!... puisque je suis prête à tout pardonner!

GASTON.

Il n'y a pas de femme, il n'y a que toi!--J'ai joué, voilà tout, et si

tu ne me crois pas!...

JEANNE.

Si, mais jure-moi que tu ne joueras plus!

GASTON.

Sur ma vie!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Non! sur notre amour!

GASTON.

Je ne jouerai plus: je te le jure!

JEANNE.

Et tu ne la verras plus... _Elle_?

GASTON.

Je jure...

JEANNE.

Ah! il y a donc une femme?...

GASTON, [vivement.]

Je jure qu'il n'y a personne que toi, et que jamais, entends-tu, jamais

il n'y en aura d'autres.

JEANNE.

Ah! si je pouvais plonger mes regards dans tes yeux, et lire jusque dans

le fond de ton cœur!...

GASTON.

Tu ne me crois pas?...

JEANNE.

Si, je te crois! il faut bien que je te croie! Mais promets-moi que tu

ne me quitteras pas d'aujourd'hui, je le veux!... Toute la soirée, là, à

mes côtés! que l'on ne me vole rien de toi.--Promets-le!

GASTON.

Quel serment difficile à tenir, n'est-ce pas?

JEANNE.

Nous dînerons ensemble, là, chez moi!--Je vais donner des ordres et je

reviens!--Mais tu ne me quitteras pas de la soirée, tu le jures?

GASTON.

Pas une seconde!

JEANNE, [les mains dans ses mains.]

Ah!... je te retrouve enfin! mais si tu m'échappes encore! Foi de Jeanne

qui t'adore!... je te tue! (Elle rentre chez elle en lui envoyant un

baiser.)

SCÈNE XII

GASTON [seul, puis] TRICK.

GASTON, [avec enthousiasme.]

O divine et radieuse influence de la femme adorée, tu l'emportes!... et

cette fois, pour toujours!... (Trick entre et regarde autour de lui.)

Qu'est-ce?

TRICK, [à demi-voix.]

Un homme qui veut parler à toi, que je connais pas, et qui a un

_mauvais_ figure!

GASTON.

Un homme qui vient me chercher dans cette maison!... Et tu ne l'as pas

jeté à la porte?

TRICK.

Non!--veux-tu _je jette_?

GASTON.

Eh! pardieu... non!... Sachons d'abord ce qu'il veut, après tout!...

TRICK.

C'est pour un _pillet_!

GASTON.

Un billet!

TRICK.

Oui, un _pillet d'archent_!... il a _sa papier_ à la main!

GASTON.

Il se trompe, l'animal!--J'ai fait cinq cents billets dans ma vie...

mais celui-là, du diable...

TRICK.

Je le fais entrer?--Madame est chez elle!

GASTON.

Mais...

TRICK.

Bon! bon! je le reconduirai, moi! (A Ducroc dans la coulisse.) Allons!

vous, _viens_, et montrez _la papier_!

SCÈNE XIII

LES MÊMES, DUCROC.

GASTON.

Vous avez un billet à moi, vous?

DUCROC, [brutal, sec.]

Oui! j'ai un billet à vous, moi!

GASTON, [baissant la voix.]

Plus bas donc!

DUCROC, [de même, toute la scène dans ce ton, montrant le billet.]

Plus bas, vous-même!

GASTON, [lui fait signe d'avancer.]

Quelque vieille dette!... A qui ça?

DUCROC.

A M. Tusman!

GASTON, [à demi-voix toute la scène.]

Tusman? Ah! oui... Encore un fripon celui-là!... j'ai joué avant-hier

avec lui, sur parole; j'étais gris, et j'ai perdu... je ne sais plus

combien; mais je lui ai fait un billet!... Ah! Dieu! en finirai-je avec

la boue? (Il passe près de la table, et ramasse l'or.) Donnez!

DUCROC.

Vous avez l'argent?

GASTON.

Apparemment!

DUCROC.

Voilà le billet.--Passez les dix mille francs!

GASTON, [stupéfait.]

Dix mille francs!... dix mille!... J'ai perdu dix mille francs, moi,

contre ce?...

DUCROC.

Dame! le voilà écrit de votre main!

GASTON.

Oh! bandits!... le jour où j'ai mis le pied dans votre caverne!... c'est

bien! je paierai!

DUCROC.

Quand?

GASTON.

Demain?

DUCROC, [haut.]

Demain!

GASTON.

Plus bas donc! (Il remonte, et va inquiet à Trick, qui surveille la

porte de Jeanne).

DUCROC, [baissant la voix].

Merci! Est-ce que je sais seulement où vous serez demain!... je vous

guette depuis huit heures du matin, et puisque je vous trouve chez vous.

(Il s'assied à droite, en posant son chapeau sur la table.)

GASTON, [descendant.]

Chez moi!--Je ne suis pas ici chez moi, d'abord; et je voudrais bien

savoir de quel front vous venez m'y relancer?

DUCROC.

Oh! là là! ne nous fâchons pas!--Je ne vous connais qu'une adresse,

moi!--Celle que vous avez écrite vous-même sur le billet!

GASTON.

Mon adresse!... ici?... mon adresse?...

DUCROC, [lisant.]

Gaston de Champlieu, avenue Marbœuf, nº...

GASTON, [lui arrachant le billet.]

Tu mens!... Il n'y a pas cela!

DUCROC, [se levant, inquiet.]

Eh! là! (Il ne le quitte pas des yeux.)

GASTON, [lisant avec épouvante et horreur pour lui-même].

_Avenue_... oui! de ma main!--J'ai fait cela, moi!... J'ai dit tout haut

à ces fripons... cette rue, cette maison, cette porte... c'est la

demeure de... (s'arrêtant) et par conséquent, la mienne!... Et voici

la main infâme qui a mis à profit l'absence de ma raison, pour écrire un

pareil billet à un voleur, dans un tripot, et pour le signer de mon nom!

(Il fait le mouvement de froisser le billet.)

DUCROC, [vivement.]

Eh!... ne déchirez pas!...

GASTON.

Tu mériterais de passer par la fenêtre pour ce mot-là! Le voilà, ton

billet, mais va t'en! (Il jette le billet à terre. Ducroc hausse les

épaules, ramasse tranquillement le billet, prend son chapeau et regarde

Gaston, qui s'est assis sur le canapé, la tête entre ses mains.)

DUCROC.

Vous ne payez pas?

GASTON.

Aujourd'hui, non!... demain!... va-t'en!

DUCROC, [après un temps.]

Bah! vous criez! mais vous payerez tout à l'heure!

GASTON.

Je te dis que je n'ai rien, rien, rien, que le sang de mes veines!...

Sortiras-tu d'ici, enfin?

DUCROC, [d'un ton insinuant.]

Eh bien!... si vous n'avez pas d'argent, demandez-en, parbleu!...

GASTON, [surpris.]

Que j'en demande?...

DUCROC.

Oui!

GASTON.

A qui?

DUCROC, [jetant un coup d'œil sur la porte de Jeanne.]

Eh bien... à...

GASTON, [poussant un cri terrible, et allant pour le saisir à la gorge.]

Misérable!...

DUCROC.

Eh! là!

TRICK, [les séparant.]

_Le tue_ pas!... ça me _regarte_!

DUCROC, [arrogant, élevant la voix.]

Ah! mais; vous m'ennuyez, vous, à la fin! (D'un air décidé.) Allons,

allons, je verrai la dame!...

GASTON, [venant de la porte de Jeanne où il a écouté].

Qu'est-ce qu'il dit?

TRICK, [le retenant.]

Qu'il verra _matame_!

GASTON, [de même à Ducroc.]

Et tu lui montreras ce billet?

DUCROC.

Parbleu!...

GASTON.

Et elle croira que j'ai voulu... que de sang-froid j'ai!... Fais donc

cela, tiens, ce sera curieux!

DUCROC, [avec mépris.]

Oh! les menaces! (Fausse sortie].)

GASTON, [l'arrêtant.]

Eh bien, non, je ne menace pas, je te supplie!--Demain, attends à

demain!

DUCROC.

Trop tard! (Même jeu.)

GASTON.

Attends donc, bourreau!... Rends-moi le billet! Tiens! déchirons-le, et

je t'en fais un autre du double!... Vingt mille francs!... donne!...

(Trick a apporté sur la table papier, encre, etc].)

DUCROC.

Et il n'y aurait plus l'adresse! Non! non! (Gaston descend à gauche.

Ducroc va pour sortir, Trick va à lui et le supplie en lui montrant

Gaston. Se radoucissant.) Voyons, si vous tenez à le ravoir, votre

billet, donnez-moi une garantie, un gage, n'importe quoi, qui vaille un

peu plus de dix mille francs, et je vous le rends!

GASTON, [se fouillant].

Oui! oui! un gage! une garantie, c'est cela! Qu'est-ce que tu

veux?--quoi? quel objet?

DUCROC.

Oh! ne vous fouillez pas, allez! vous n'avez rien! (Avec intention.)

Mais les femmes ont toujours quelque bijou!

GASTON.

Encore elle!... Oh! Trick, renvoie-le, chasse-le! tiens! j'ai envie de

le tuer!

TRICK, [à Ducroc.]

Allez!... va-t'en!

DUCROC, [remontant.]

Bon! bon!... (Sur le seuil.) J'attends en face une heure, pas plus...

si d'ici-là, vous m'apportez, ou l'argent, ou n'importe quoi qui le

remplace, donnant, donnant; sinon, je présente le billet à la dame, et

si elle ne paye pas! protêt!... Bonsoir! (Il sort.)

GASTON.

Trick! ne le quitte pas!

TRICK.

S'il _pouge_!... je lui fais avaler _son_ cravate! (Il sort.)

SCÈNE XIV

GASTON, [seul, assis près de la table; il regarde sa montre.]

Une heure!... Dix mille francs dans une heure!--En battant le pavé de

Paris je ne les trouverais pas dans un jour!... Une heure!... c'est

stupide!... Qu'est-ce qu'il veut qu'on fasse d'une heure?... Chercher un

ami!... quel ami?... Une amitié de dix mille francs; où est-elle

celle-là?... Roland... peut-être!... Où le prendre?--Je l'attendrais

chez lui!... Oui, mais ce misérable n'attendra pas, lui... il enverra le

billet à Jeanne, tandis que je ne serai pas là... et ce soir, elle lira

son déshonneur et ma honte écrits, signés de ma main?... Et devant cette

infamie qui semble spéculer sur son amour... quelle femme? quel ange

pourrait pardonner?... Si je ne déchire pas ce billet, je suis perdu,

c'est clair!... (Il se lève avec rage.) Mais il me le faut, ce

misérable chiffon de papier! Il me le faut! Je le veux! je veux le

brûler! l'anéantir!... Et quand on pense pourtant qu'il ne faudrait

qu'une garantie... un bijou, comme il dit!... Un bijou de dix mille

francs... (Avec, espoir.) Chez moi... (Il va prendre son chapeau

placé sur le petit meuble où sont les bijoux.) Rien!... peut-être!...

Non! rien du tout!... (Arrêtant son regard sur ce meuble.) Et il y en

a là à remuer à deux mains!... rien que ce malheureux petit bouton que

j'ai ramassé dans la mer.... (Redescendant, égaré.) Voyons!...

qu'est-ce que je veux?... dix mille francs!... non!... un bijou!... une

heure! je ne sais plus! j'ai la tête perdue!... (Il s'appuie contre le

canapé, silence; ses regards se reportent comme malgré lui sur le

secrétaire en te regardant avec convoitise et horreur en même temps].)

Et cela dort!... Cela ne sert à rien... Je l'aurais, ce diamant, je

l'aurais pour cette nuit seulement!... Elle ne s'en apercevrait même

pas, ou bien elle le croirait égaré; et moi, je jouerais cette nuit je

gagnerais!--Je me sens en veine!--Et j'en ai pour trois heures au

moins!... j'en suis sûr, je gagnerais!... Cela se sent!... Et demain

matin, je dégagerais le diamant, je le rapporterais, je ferais semblant

de le trouver sur le tapis, comme je l'ai retrouvé dans la vague!... Et

je serais sauvé, et elle ne saurait rien, et je l'aurais brûlé au moins

cet infernal papier qui est là, suspendu sur ma tête... (En parlant; il

a glissé peu à peu vers le meuble et n'en est plus qu'à trois pas; il

aperçoit la clef à la serrure; reculant jusqu'au fond de la scène.) Ah!

la clef... la clef!... voilà tout l'enfer qui revient et qui me

souffle!... je l'entends!... ouvre!... prends... oui!.... (Il va pour

ouvrir, et s'arrête avec épouvante.) Ah! non! non! jamais!...

jamais!... Mon Dieu! c'est elle!

SCÈNE XV

GASTON, JEANNE.

JEANNE, [sortant de chez elle et restant sur le seuil.]

Eh bien!... mais je vous attends... que faites-vous donc là?

GASTON, [cherchant à dominer son émotion.]

Mais rien... je...

JEANNE, [descendant.]

Qu'avez-vous donc?

GASTON, [s'efforçant de sourire.]

Moi!... rien du tout?

JEANNE.

Vous avez l'air tout bouleversé.

GASTON, [à lui-même.]

Ah! je vais le menacer, le supplier... Il faut qu'il attende jusqu'à

demain! (Il va prendre son chapeau.)

JEANNE.

Eh bien!... où allez-vous? vous sortez?

GASTON.

Oui, un instant! (Il se dirige vers la porte et cherche à s'esquiver.)

JEANNE, [l'arrêtant.]

Comment!--Mais restez donc! nous allons dîner.

GASTON, [même jeu.]

Deux mots à dire, et je reviens tout de suite!

JEANNE, [l'arrêtant encore.]

Non! non! non! (Elle lui prend son chapeau qu'elle place sur une chaise

au fond.) Vous avez juré de ne me pas quitter de la soirée!... je ne

vous permets pas une minute d'absence... si vous avez quelque chose à

dire, écrivez!...

GASTON, [balbutiant.]

Écrire, ce n'est... (Il cherche à se dégager.)

JEANNE, le retenant et le regardant.

Qu'as-tu? tu souffres!--Tu as la fièvre?

GASTON.

Oui, oui! un peu!

JEANNE.

Vous avez passé la nuit à jouer, vous n'avez pas dormi, vous vous

tuez!... Venez ici, venez... venez! (Elle l'entraîne sur le canapé,

Gaston éperdu se laisse asseoir, elle reste debout.)

GASTON, à part.

Et le temps passe! (Il regarde l'heure à la pendule.)

JEANNE.

Que regardes-tu?

GASTON, [baisant sa main.]

Ta main!... ta main que j'adore!

JEANNE, [lui souriant.]

Et vous n'y remarquez rien de nouveau à cette main?

GASTON.

Quoi donc?

JEANNE.

Ingrat!... Ce bouton de diamant!

GASTON, [à part.]

Le diamant!

JEANNE.

Eh! oui le diamant, que j'ai mis aujourd'hui, pour vous rappeler certain

jour et certaine folie.

GASTON, [attéré.]

Ah! c'est vrai! oui! le voilà! (Il le regarde, à part.) Et dire

qu'avec un seul, je serais sauvé.

JEANNE.

Oui, le voilà, regardez-le bien! (Elle s'assied près de lui et détache

un bouton.) C'est la chaîne de diamants qui nous lie! (Elle se penche

vers lui.) Tenez! (Elle le lui présente en faisant chatoyer le

bouton.)

GASTON, [repoussant la main et d'une voix étranglée.]

Oui... oui... écartez vos mains, cela brûle!

JEANNE, [inquiète.]

Mon Dieu! qu'avez-vous?... (Elle se lève et oublie le diamant qui

tombe sur sa robe.) Voulez-vous que j'appelle? (Dans son brusque

mouvement pour aller sonner, le bouton glisse de la robe sur le tapis.)

GASTON, [à part, vivement.]

Il est tombé! (Jeanne se retourne brusquement, Gaston relève la tête

vivement, et leurs regards se croisent.)

JEANNE, [très-doucement et tendrement, revenant à lui.]

Ah! décidément, il y a quelque chose, et je me fâche, moi!... Qu'y

a-t-il, quoi? on vous attend, je veux tout savoir!

GASTON, [balbutiant.]

Eh bien, un ami! un ami qui m'a fait prier de descendre... Le temps de

lui serrer la main, et avec cela un peu d'impatience, de contrariété,

parce que tu refuses...

JEANNE.

Je refuse, certainement, je refuse! (Lui montrant la table.) Écrivez,

tenez! (Elle va à la table préparer le papier.)

GASTON, [à part, seul en face du diamant qui est à ses pieds, reculant

avec effroi.]

Ah! Satan!... Il est là! il me regarde! il m'appelle!

JEANNE, [à la table.]

Si je ne vous connaissais pas; mais vous descendrez, et vous ne

remonterez plus. (Elle revient à lui.)

GASTON, [vivement, fiévreux.]

Oh! Dieu! je ne reviendrai pas, moi; je ne te reviendrai pas avec

ivresse?

JEANNE.

Si vous n'écrivez pas, faites monter ce monsieur.

GASTON.

Ici, pour qu'il sache?...

JEANNE.

Oh! pour rien au monde?

GASTON, [vivement, prenant ses mains.]

Ah! tu le vois bien!--Tu ne veux pas toi-même que personne puisse

soupçonner... et si tu savais... (Égaré.) Ce billet... Ah! je t'en

prie, laisse-moi donc descendre, et l'arracher à tout prix.

JEANNE.

Mais quoi donc?

GASTON, [il a glissé peu à peu sur le canapé de façon à mettre le

diamant à portée de sa main.]

Rien! je descends, deux mois, je remonte. (Prenant [le diamant, à part,

avec épouvante.) C'est fait!

JEANNE.

Tu dis?...

GASTON, [se relevant, égaré, fou, et avec une tendresse extrême lui

baisant les mains en se sauvant et l'entraînant vers la porte.]

Ah! tu l'as permis... c'est pour toi, pour loi seule, entends-tu? Tu es

ma beauté, ma joie, mon ciel!... Je reviens! je reviens!... Et je

t'aime, (Il se sauve.)

JEANNE, [seule, stupéfaite, silence.]

Mais, mon Dieu!... Ce trouble! cette fièvre!--Je lui tendais ma main...

il la repoussait, et au moment même où je lui montrais!... (Elle

regarde sa main et ne voit plus le bouton; elle regarde à terre, à la

place où elle est, puis descend en regardant toujours, fait le tour à

l'avant-scène, cherche près du canapé, puis tout à coup pousse un cri

d'horreur.) Ah! non! non! c'est impossible! (Elle repousse le canapé

par un mouvement violent en regardant à terre.)

ACTE TROISIÈME

[Même décor.--Les rideaux de la fenêtre sont tirés.--Le canapé au

milieu du théâtre.]

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVIE, ROLAND, [caché.]

SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne avec un flambeau.]

Ah! mon Dieu!... en voilà un désordre! (Allant prendre le guéridon

qu'elle place au milieu du théâtre devant le canapé, et la chaise

qu'elle met près du guéridon.) Quel dîner!--c'était gai: madame seule

devant ce couvert mis, et ce monsieur qui ne revient pas... Il fait

froid ici... il y a un courant d'air! (Elle va pour fermer la fenêtre

et pousse un cri en apercevant Roland assis à la fenêtre.) Ah! un

homme!... (Elle fuit jusqu'à la cheminée.)

ROLAND.

Ne crie pas! c'est moi!

SYLVIE.

Qui, vous? (Elle prend la bougie et avance vers Roland.) Eh! c'est

l'esprit de là-bas!

ROLAND, [regardant toujours par la fenêtre.]

L'esprit! T'y voilà!... je suis l'esprit incarné!...

SYLVIE, [posant la bougie sur la table.]

Mais c'est donc une rage de vous faufiler comme ça dans les maisons!...

Qu'est-ce que vous faites ici?

ROLAND, [descendant].

Ce que je fais!... je grelotte! Allume! allume!

SYLVIE.

Mais enfin!

ROLAND.

Allume donc! (Soufflant sur ses doigts, tandis qu'elle remonte à la

cheminée.) Non, aux plus beaux moments de ma vie _dévorante_, je n'ai

jamais en si froid pour aucune femme; et il faut que ce ce soit pour la

mienne!

SYLVIE.

La vôtre!

ROLAND.

Oui! bah! Autant le mettre dans la confidence; tu m'aideras!... Oui, ma

femme!

SYLVIE.

Qui?

ROLAND.

Sarah!

SYLVIE, [se lève.]

Madame Canillac!

ROLAND, [lui prenant le soufflet des mains et la faisant passer devant

lui, puis s'asseyant sur le petit tabouret devant la cheminée.]

C'est moi, Canillac! Tu vois ici Canillac.

SYLVIE.

Si c'est possible!

ROLAND.

Ce n'est pas possible! c'est pourquoi cela m'arrive! Et ce qui est bien

plus impossible encore, c'est que je suis amoureux de ma femme, de ma

propre femme!... entends tu!... Misère! amoureux de ma femme! Où

vais-je?

SYLVIE.

Ah! le fait est que c'est...

ROLAND, [soufflant le feu d'abord et finissant par souffler devant lui

sur le tapis.]

Ah! ne cherche pas! c'est stupide!--Mais elle est délicieuse, Sylvie!

Quel charme dans toute sa personne! quelle langueur exquise! quelle

morbidesse! quels yeux bleus que ses yeux bleus! quels cheveux blonds

que ses cheveux blonds! quelle fossette au menton que sa fossette au

menton! (Il souffle avec langueur sur le tapis.) Et faite!... Oh! je

pense bien qu'elle est admirablement faite!

SYLVIE.

Eh bien?

ROLAND, [soufflant avec rage.]

Les diables noirs: drame en quatre actes · 第 5 / 9 段