Oh! j'ai été calomnié toute ma vie.

SARAH, [souriant.]

Enfin, je me risque!... Le temps de mettre mon chapeau, je suis à vous!

(Elle entre chez Jeanne.)

ROLAND.

Mais elle est divine, cette femme! Elle est divine! (Il va au canapé,

au même moment on entend Gaston rire aux éclats dans la coulisse;

Sylvie, en entendant la voix de Gaston au dehors, va pour ouvrir la

porte du fond; Gaston paraît suivi de Trick.)

SCÈNE VII

SYLVIE, ROLAND, GASTON, TRICK.

GASTON, [entrant vivement, il est à peu près gris; Trick le suit.]

Comment! personne? Où sont-ils donc? (Prenant [Sylvie par la taille et

la forçant à redescendre en scène avec lui en la faisant courir.)

Bonjour Thisbé, Caroline, Aspasie, Mignon, Rébecca, Margot!... Comment

diable t'appelles-tu, toi? Je ne m'en souviens jamais!

SYLVIE, [cherchant à se dégager.]

Sylvie!

GASTON.

Sylvie!... c'est juste!... Ah! Sylvie... quel nom! la forêt, le

ruisseau, l'oiseau qui chante, l'abeille qui bourdonne, et des bruyères,

des bruyères, des bruyères!... Bonjour, Sylvie, je t'adore! (La faisant

pirouetter en la lâchant.) Bonsoir, Sylvie, c'est fini!...

SYLVIE, [toute confuse.]

Ah! monsieur!...

GASTON.

Où est madame?... Trick, où est madame?... je veux voir madame!

TRICK.

_Matame_ est sortie après _téjeuner_! Et toi, tu viens après _téjeuner_

aussi, _pigre_!...

GASTON.

Et quel déjeuner, Trick!... Ils étaient là, trois gentilhommes dignes

d'être tutoyés par toi, et qui avaient perdu cette nuit tout l'argent

que j'ai gagné! Car j'ai gagné, mon bon Trick!... parole d'honneur!...

et puis perdu!... je ne sais pas comment, par exemple, mais voilà tout

ce qui reste. (Il fait sauter en l'air de l'or et des billets.)

TRICK.

De l'argent?

GASTON, [jonglant avec les pièces d'or.]

De l'argent, faquin!... de l'or!... Ramasse! ramasse! (Il jette les

pièces d'or sur la table.)

TRICK.

Monsieur!

GASTON.

Veux-tu ramasser, ou je... (Il le fait passer devant lui, à Sylvie.)

Et toi aussi! (Elle se sauve et remonte en ramassant; apercevant

Roland.) Tiens! te voilà, toi?... Que diantre fais-tu là, mentor de ma

jeunesse!

ROLAND, [assis sur le canapé.]

Je t'admire! ô Télémaque, et je suis ému jusqu'aux larmes!

GASTON.

Tu as beau dire; avec ton régime de noix, tu n'as pas diminué d'un

pouce!

ROLAND.

J'ai diminué énormément!

GASTON.

Enormément, c'est ce que je dis!--Dieu que j'ai chaud et que j'ai soif!

(Apercevant Trick qui s'est baissé sous la table.) Allons, qu'est-ce

qu'il fait là-dessous, celui-là?...

TRICK, [à genoux.]

Je ramasse ton argent, pour quand tu auras encore _pertu_, te le

_rentre_!

GASTON.

Es-tu fou, misérable?--Moi, ramasser de l'argent tombé!...

TRICK, [debout.]

Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse de votre or?

GASTON, [surpris.]

_Vous! votre!_... Tu ne me tutoies plus!... Nous sommes donc brouillés,

Trick?

TRICK, [après avoir fait une mine sévère, souriant malgré loi.]

Es-tu donc bête!

GASTON, [amicalement.]

A la bonne heure!--Allons! allons! allons-nous-en! allons, Sylvie!

allons, ma gazelle!... allons, Trick! allons! allons!... (Il les chasse

avec son mouchoir.)

TRICK, [sortant les mains au ciel.]

_Foilà_ un homme! (Sylvie va pour rejoindre Trick en courant.)

GASTON, [sur le seuil de la porte.]

Allons! allons!... (Reprenant Sylvie par la taille.) Ah! friponne, où

as-tu volé ces yeux-là, qui ne veulent pas quitter les miens! Dis-moi

que tu m'aimes?

SYLVIE, [cherchant à se dégager.]

Ah! monsieur, que c'est mal, ce que vous faites-là?

GASTON, [s'arrêtant.]

C'est mal!

SYLVIE.

Si madame!...

GASTON.

Madame!... Tu crois donc que je veux t'embrasser sérieusement, petite

bête, et que tes yeux m'attirent, et que la joue brûlante?...

SYLVIE, [effrayée.]

Non, monsieur, non! je ne le crois plus!

GASTON, [l'embrassant.]

Tu as tort! c'est fait!

SYLVIE, [se sauvant.]

Ah!... (Elle sort par le fond, Gaston tombe adossé contre le montant de

la porte.)

SCÈNE VIII

ROLAND, GASTON. [Moment de silence.]

GASTON, [regardant Roland.]

Eh bien, je suis ignoble!... quoi... après?...

ROLAND, [assis sur le canapé.]

Ah! si tu crois que je vais te faire de la morale, toi!...

GASTON, [descendant.]

Et tu as tort, mordieu! Écrase-moi donc d'injures et de mépris. Dis-moi

donc que c'est honteux et révoltant, qu'on n'embrasse pas une femme de

chambre, et surtout ici où... (S'arrêtant.) Il ne me manque plus que

de crier encore cela par dessus les toits!

ROLAND, [railleur.]

Dis-donc, mon pitchoun!... il me semble que les noix morales et les

pommes sentimentales ne te réussissent guère mieux qu'à moi.--Ces petits

vices n'ont pas maigri, cher enfant; ils se portent même assez bien,

les gaillards!--Papa Ferragus avait donc raison!... Nous ne pouvons donc

pas venir à bout de réformer ces bonnes petites habitudes!...

GASTON, [versant de l'eau dans le verre qui est sur le chiffonnier.]

Ah! réformer!... Réformer quoi? Mon cerveau intelligent pour le mal,

stupide pour le bien; mes nerfs qui me chantent toute la journée

l'infernale symphonie des vices; mon sang qui bouillonne à toute pensée

mauvaise et se glace à tout élan généreux! Ne plus penser ce que je

pense, ne plus être ce que je suis! (Éclatant de rire et se versant de

l'eau dans le verre.) Imbéciles!... avec leur liberté humaine!... Je

suis peut-être libre aussi de ne pas avoir soif!... (Il boit.)

ROLAND.

Prends garde! c'est de l'eau!

GASTON.

Si je pouvais m'y faire!... (Il boit.) C'est atroce!

ROLAND.

Je me le suis laissé dire!

GASTON, [assis près de la table.]

Tu crois peut-être que je suis gris?...

ROLAND.

O Dieu! jamais!

GASTON, [assis.]

Je ne suis pas gris! Je suis fou! voilà tout! je deviens fou, ou idiot,

si tu veux!... (Riant.) J'ai des remords!

ROLAND.

Des remords!... En quoi?

GASTON.

En quoi?--En larmes!

ROLAND.

Quand tu as bien déjeuné, hein?

GASTON.

Je ne suis peut-être pas un grand misérable d'avoir trompé cette femme

en lui promettant de devenir un autre homme?

ROLAND.

Misère!--Si j'avais tenu cette promesse-là toutes les fois que je l'ai

faite!--Nous en sommes encore aux scrupules?

GASTON.

J'en suis à la honte et au dégoût!--Je ne voulais pas jouer cette nuit,

et j'ai joué; je ne voulais pas boire, et j'ai bu!... lâcheté, va!... il

est des moments où je voudrais pouvoir jeter ma vie aux cendres comme...

(Il fait le mouvement pour jeter l'eau du verre et s'arrête.)

ROLAND, [debout.]

Sans casser le verre!

GASTON, [debout et remontant.]

Va au diable, toi! tes railleries et l'Enfer dont tu es!...

(Redescendant à lui, vivement.) Je t'étranglerais, pour m'avoir aidé à

devenir ce que je suis! (Il va s'accouder sur la cheminée.)

ROLAND.

Oh! là là! Où allons-nous? je t'ai fait ce que tu voulais être, petit

ingrat! _Un dévorant_! Il te prend aujourd'hui fantaisie de tâter de la

vertu! Est-ce que je t'en empêche, moi? Je t'en défie, voilà tout. Mais

si cela peut te faire plaisir, je veux bien en essayer avec toi; pour

changer!--Voyons! veux-tu essayer de la vertu avec papa Ferragus, cher

petit?--A nous deux, j'ai idée que ce sera drôle!

GASTON, [accoudé sur la cheminée, relevant la tête.]

Tu m'en défies!... Comme si je ne l'avais pas connu ce bonheur sans égal

d'être content de soi-même!--Une vie si belle, si calme, si douce, si

délicieuse: c'était le paradis, Roland!--Plus de fièvre que celle de mon

amour! Quels souvenirs!... Et pourquoi suis-je revenu dans cette ville

maudite... où je retombe aussitôt dans ma boue, comme une brute que je

suis?

ROLAND.

C'est que tu regrettes ta boue, comme les carpes de madame de Maintenon!

GASTON, [descendant et venant s'asseoir sur le canapé.]

Non!... Je ne regrettais rien! non!... Dieu m'est témoin que j'étais

heureux et fier de ma vie nouvelle!... Il y a huit jours... Tiens! au

moment même où je revenais à Paris pour hâter notre mariage... la

fatalité m'a fait rencontrer deux camarades de folies!... Ils m'ont

raillé!... comme toi!... et prenant mon bras, malgré moi, ils

m'entraînaient!... je résistais!... puis je me suis dit: «Bah! quand ce

ne serait qu'une fois, pour retrouver les sensations du passé et les

comparer à la saveur du présent; je regarderai seulement...» Et je

regardais en effet... Il y avait, à table, ce soir-là, trois créatures

assez jolies, mais stupides! Et je me disais: Voilà pourtant ce que l'on

aime... Qu'ont-elles donc pour elles, ces misérables femmes? Ma raison

me répondait: _Rien_! Ma folie me répondait: Si!... _leurs vices_! et je

regardais toujours, hésitant entre ces deux voix, l'une qui me crirait à

droite: «Va-t'en!...» l'autre qui murmurait à gauche: «Bah! quand tu

resterais à présent!...» Et cependant, on me faisait boire, et mes

affreux instincts, et mes _Diables noirs_ écartés depuis trois mois

revenaient, revenaient, revenaient en foule, dans la mousse du vin, dans

le bourdonnement des paroles et des rires, dans l'éblouissement des

bijoux et des lumières, dans le parfum des fleurs, dans le parfum des

femmes!... Et cette âme d'autrefois que je croyais morte, anéantie,

reprenait peu-à-peu possession de tout mon être!--Elle enflammait mes

yeux pour échanger avec ces femmes des regards provoquants; elle

flottait sur mes lèvres pour répondre à leurs sourires, et je me disais:

(Il se lève.) Le Diable a raison!... Depuis que c'est défendu, c'est

trois fois meilleur!

ROLAND.

Charmant enfant!

GASTON.

Mais ce qui est effroyable, Roland, c'est que j'étais moins ému de ma

trahison que charmé du contraste nouveau que la folie d'une heure venait

de jeter dans ma vie!... Je quittais ces salons pleins de bruyants

éclats, (avec tendresse) et je retrouvais ici une chambre paisible et

calme, doucement éclairée par la lueur du matin et par le dernier éclat

d'une lampe prête à s'éteindre.--Jeanne s'était endormie dans un

fauteuil. J'entrai sans bruit, je me mis à genoux et je la regardai!...

Et toute la légion de lutins qui me possédaient depuis le coucher du

soleil s'évadait à la hâte, l'un après l'autre... comme chassés par le

souffle de ses lèvres et tremblants à la pensée que ses yeux pouvaient

s'ouvrir!--Elle les ouvrit enfin, et me dit doucement: D'où

venez-vous?... Qu'est-il donc arrivé?... Et cela était si confiant, si

bon, si tendre, que je sentis deux larmes me monter aux yeux... J'allais

tout avouer peut-être... Mais le dernier lutin en se sauvant eût le

temps de me souffler à l'oreille un mensonge qu'elle eut la bonté de

croire!--Et ce qui est honteux, effroyable, Roland, c'est que jamais je

ne l'ai plus aimée que ce jour-là!--Oui, je l'aimais avec

l'étourdissante ivresse d'un misérable qui sort de l'ombre et de la nuit

et qui se retrouve, ébloui, devant la splendeur du jour!

ROLAND.

Scélérat, va! c'est un raffinement de l'amour qu'il a trouvé là!--Car

enfin, tu l'aimes, ta châtelaine?

GASTON.

Si je l'aime!... si!... imbécile! si je l'aime! (Il remonte.)

ROLAND.

Tu l'as dit, cher enfant!... je suis une bête!... je suis une bête!...

Il faut bien que tu l'adores, autrement tu n'aurais aucun plaisir à la

tromper!... quel disciple j'ai là!... Quel homme!... Embrasse-moi, va!

Tu es un grand homme, et je suis fier de toi!

GASTON.

Même après ce que j'ai fait tout à l'heure, n'est-ce pas? Je rentre

plein d'adoration pour elle et que je trouve, dans ce salon, une jolie

femme, la première venue, cette fille ou la cousine blonde!... Sarah!...

ROLAND, [sautant, à part.]

Eh! ma femme!

GASTON.

Et je lui jurerai que je l'aime, sans y croire; mais par habitude, par

malice, et parce que c'est la dernière personne que je devrais cherchera

séduire!...

ROLAND, [effaré.]

Misère!... mais je le crois bien que c'est la dernière; mais il le

ferait!... mais il le fera comme il le dit!... Et avec cela la vigne qui

ne paraît pas tenir prodigieusement à l'ormeau!

GASTON.

Quoi?... qu'est-ce que tu as?...

ROLAND.

Mais j'ai... j'ai... j'ai... j'ai énormément d'affection pour toi, cher

enfant, et ce que tu viens de me dire m'a ému, et me touche, me touche

de bien près... Et l'ami Ferragus, ce bon Ferragus, qui a toujours été

si affectueux pour toi, tu ne voudrais pas lui faire de la peine, cher

petit! Non, non, nous ne voulons pas faire de peine à papa Ferragus!

GASTON.

Quelle peine! quoi?

ROLAND.

Une autre femme, bien! la petite femme de chambre, bon!... toutes les

autres!... bien!... Mais pas celle-là, hein! pas Sarah!... une autre,

qu'est-ce que ça te fait, n'est-ce pas? pas Sarah!... pas Sarah!...

GASTON.

Tu l'intéresses donc bien? (Il va à la table.)

ROLAND.

Parbleu! c'est ma... (Bas.) Non, ah! bien, non!--Si je lui dis ça, ce

sera une raison de plus!

GASTON.

Enfin, tu l'aimes, hein? (Il remonte.)

ROLAND.

Jamais! juste ciel! fi donc! une blonde!

GASTON.

Eh bien, nuance adorable et rare...

ROLAND.

Une couleur idiote... j'ai une liste, (il fait le geste de la

dérouler) et je ne compte pas deux blondes.

GASTON, [réfléchissant.]

Tiens! moi non plus!...

ROLAND, [à part.]

Bon, allez donc! je m'enfonce, moi!

GASTON, [avec malice.]

Et celle-là a je ne sais quel reflet!...

ROLAND.

Ah! le vilain reflet! Ah! l'affreux reflet; le blond du nord! quelque

chose d'horrible.--Ah! si c'était le blond vénitien! le blond des

Titien! des Véronèse! le blond ardent, le blond chaud, le blond roux!...

passe encore; mais le blond anglo-saxon, norwégien, pâle, maladif,

flasque et mou! Fi! pouah! Et puis la blonde, cher enfant, une eau qui

dort... pas d'élan! la brune bondit, elle tord les barreaux de sa cage,

elle vous arrache les yeux, elle vous mord, elle vous mange! La blonde

vous sourit, vous appelle mon cœur; et vous empoisonne avec une boîte

d'allumettes... La ruine de Troyes, Hélène, une blonde!--Cléopâtre, une

blonde!--Vénus, une blonde... Calypso, une blonde!--Eve, le premier et

le plus grand désastre de l'humanité, Eve! une blonde! toutes, toutes

des blondes!...

GASTON.

C'est vrai! tiens! tiens!... (Il regarde à la porte.)

ROLAND, [à part, passant à gauche.]

Je m'enfonce! je lui fais venir l'eau à la bouche!

GASTON.

Hein?

ROLAND.

Écoute: je t'aime bien! là, sérieusement; mais si tu aimes celle-là!...

je... (Il se frotte les oreilles, en le regardant d'un air menaçant.)

GASTON.

Puisque tu ne l'aimes pas, voyons! à quel titre?

ROLAND.

A quel titre? malheureux! à quel... Eh bien, et la morale!

GASTON.

Hein!

ROLAND, [avec émotion et chaleur.]

Et la morale! (A part.) J'y viens! (Haut.) Et la vertu qui te tend

les bras!--Quoi! malheureux, dans la maison de cette femme! Mais,

misérable, tu n'as donc plus de sens moral!... Mais il n'y a donc plus

rien là!... et ce sentiment intérieur qui est notre guide, notre

lumière, ne te crie donc pas... que deux amours dans la même maison,

porte à porte, c'est le moyen que tout se découvre dans les vingt-quatre

heures? Mais ce que je te dis là, mais c'est pourtant la morale la plus

élevée, la plus pure!... Ta conscience a dû te le dire avant moi! Elle

l'a dit! je le sens, je le vois, tu es ému!... une larme brille dans tes

yeux!... Bien, mon petit Gaston; bien, mon fils! tu renonces à la

blonde! tu es grand, tu es beau: je te vénère!

GASTON.

La voilà! (Il va à Sarah qui entre.)

SCÈNE IX

LES MÊMES, SARAH.

ROLAND, [à part.]

Le diable l'emporte!

GASTON, [courant à Sarah.]

Ah! chère madame! (Il lui baise la main.)

SARAH.

Tiens! c'est vous, bonsoir!

ROLAND, [bas].

Il lui baise la main! (Haut, passant la tête entre eux pour les

séparer.) Le temps, l'heure...

SARAH.

Oui! oui! nous avons le temps! (A Gaston.) Vous allez bien?

GASTON.

Mille grâces!... (Il la conduit au canapé.)

SARAH.

Oui, vous avez l'air singulier ce matin, tout ému, tout!...

ROLAND, [bas].

Elle l'admire, maintenant! (Même jeu.) Il a bien déjeuné, voilà

tout!... Si vous voulez, en nous dépêchant.

SARAH, [lui donnant son manchon.]

Tout à l'heure! (A part.) Décidément, nous sommes jaloux! (A

Gaston.) Vous disiez donc? (Elle s'assied sur le canapé.)

GASTON, [derrière le canapé près d'elle.]

Je disais que vous sortez toujours au moment où j'arrive!

SARAH.

C'est vous qui arrivez au moment où je sors.

ROLAND, [ironiquement, les mains dans le manchon.]

C'est charmant! c'est délicieux! Ils marivaudent! je suis perdu!

GASTON.

Quelle adorable main! je ne sais que vous pour avoir une main pareille.

SARAH, [coquetant, en regardant Roland.]

Oh! j'en sais de plus belles! (Elle parle bas avec Gaston.)

ROLAND, [passant à gauche.]

Mais ils vont, mais ils vont; et je fais une figure ici, moi! je vais

chercher l'autre!--Je vais leur lancer l'autre! Ah! la voilà! ô

Providence!

SCÈNE X

LES MÊMES, JEANNE.

[Jeanne, en entrant, jette un coup d'œil étonné à Sarah et à Gaston;

celui-ci se lève vivement.]

JEANNE.

Vous ici, monsieur de Champlieu!

GASTON, [saluant cérémonieusement.]

Oui, madame!

JEANNE, [apercevant Roland.]

Et notre hôte de Dieppe?

ROLAND, [vivement.]

Qui voulait vous remercier de votre gracieuse hospitalité, madame, et

s'excuser de la hâte avec laquelle...

JEANNE.

En vous sauvant, monsieur, vous avez laissé la porte ouverte!... Je vous

prie de ne pas l'oublier.

ROLAND.

Vous êtes la grâce et la bonté mêmes, madame!

JEANNE, [regardant Gaston et Sarah.]

Et tu es ici depuis longtemps, cousine?

SARAH.

Deux minutes à peine; j'allais ressortir...

ROLAND, [vivement.]

Avec moi, oui... madame a bien voulu m'accorder la faveur de

l'accompagner! (A Sarah.) Madame, je suis à vos ordres. (A part.)

Misère! je ne la quitte plus!

SARAH, [à Gaston, saluant.]

Monsieur...

GASTON, [s'inclinant.]

Madame.

ROLAND, [venant vivement entre eux.]

A revoir... cher ami.

SARAH, [sortant.]

Allons, monsieur!

ROLAND, [à part, et marchant vivement.]

Voilà! voilà, madame! J'ai idée que je vais commencer une jolie

existence, moi.

SARAH, [dehors.]

Mais allons donc, monsieur!

ROLAND.

Oui, madame! (Il se précipite dehors.)

SCÈNE XI

GASTON, JEANNE.

GASTON, [descendant vivement, à Jeanne.]

Enfin! nous sommes seuls!

JEANNE, [l'arrêtant du regard.]

Et moi, j'ai pu croire que vous me laisseriez seule, toujours!

GASTON.

Jeanne!

JEANNE.

D'où venez-vous? Ce matin; inquiète et malade, je suis sortie, et au

risque d'être suivie, reconnue!... moi, qui mourrais de honte si

quelqu'un au monde connaissait la vérité, je suis allée chez vous!

GASTON.

Chez moi?

JEANNE.

Vous étiez rentré à six heures du matin, mais pour ressortir aussitôt et

remonter dans une voiture où plusieurs personnes vous attendaient. Et de

là, où vous étiez allé, on l'ignorait; mais si l'on avait pu voir, comme

je les vois, la fièvre de vos mains, la fatigue de vos traits, et ce je

ne sais quoi de suspect et de...

GASTON, [doucement.]

Que vous êtes injuste, Jeanne! votre première pensée est toujours pour

m'accuser!

JEANNE.

D'où venez-vous! enfin, d'où venez-vous?

GASTON, [feinte gaieté.]

Eh bien, je sors d'un déjeuner!... d'un déjeuner d'amis!

JEANNE.

Ah! c'est juste! un déjeuner d'amis!... et une promenade au bois,

n'est-ce pas?... et toute une nuit pour vous y préparer et tout un jour

pour vous en remettre!...

GASTON, [tendrement.]

Ah! si vous croyez d'avance?...

JEANNE.

Eh bien, non! là! je ne crois rien! D'où venez-vous?...

GASTON, [lui prenant les mains et l'entraînant vers le canapé. Il

s'assied près d'elle sur le pouf].

Mon Dieu! quelle impatience!--C'est pourtant bien simple! En vous

quittant hier, je suis allé dîner avec un ami, d'Hauterive, vous savez

bien... je vous ai parlé de lui quelquefois!

JEANNE.

Oui, après?

GASTON.

Après dîner, d'Hauterive me proposa un peu de musique... Vous m'aviez

dit: «Je ne serai pas rentrée avant onze heures...» j'étais libre!...

j'accepte, et nous allons aux Italiens!

JEANNE.

C'est donc pour cela que je ne vous y ai pas vu; car j'y étais!

GASTON, [un peu saisi, se remettant tout de suite.]

Attendez donc... Jeanne! Nous allons aux Italiens, dis-je; mais au

moment d'entrer... Ah! mon Dieu! sous le péristyle, tenez... je me

rappelle tout à coup que j'ai donné rendez-vous à quelqu'un chez moi, à

huit heures... un homme d'affaires que vous ne connaissez pas; un nommé

Vernon... Vous ai-je parlé de ce rendez-vous?...

JEANNE.

Non! vous ne m'en avez pas parlé!

GASTON.

Je prends une voiture, je cours chez moi; il était huit heures et

demie!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Vous avez mis une demi-heure pour aller en voiture des Italiens à la rue

Laffite?

GASTON.

Je n'ai pas trouvé tout de suite une voiture; il pleuvait à verse et

devant les Italiens...

JEANNE.

Il en arrive à toute minute... oui!

GASTON.

Des équipages!

JEANNE.

Enfin, vous n'avez pas trouvé tout de suite une voiture; passons!...

GASTON.

Vernon était donc venu et parti!... je cours chez lui! Personne!... neuf

heures!... j'étais fort contrarié... où le trouver?... On me dit: Il est

en soirée, au faubourg Saint-Germain, tout en haut, tout en haut de la

rue d'Enfer!... Je pars, j'arrive; dix heures!...

JEANNE, [l'interrompant.]

Déjà?... déjà dix heures?...

GASTON.

Ah! oui! pensez donc: le temps d'aller, de venir, de...

JEANNE, [l'interrompant.]

Et vous voilà donc à dix heures, tout en haut du faubourg

Saint-Germain!... je me doute bien que l'insaisissable Vernon n'est pas

encore là!...

GASTON.

Eh! justement! il était reparti, pour retourner chez moi!

chambrante-vous cela! Me voilà donc revenant au plus vite, et trouvant

Vernon au coin de mon feu!... Dix heures et demie! nous causons un peu!

onze heures moins un quart; et à onze heures seulement, je sors de chez

moi pour venir ici!...

JEANNE.

C'est pour venir chez moi que vous vous êtes habillé comme quelqu'un qui

va en soirée?...

GASTON.

On vous a dit?

JEANNE.

Oui, on m'a dit?...

GASTON.

Un enfantillage, en effet! pour me débarrasser de Vernon qui avait l'air

de s'installer chez moi toute la nuit. (Riant.) J'ai imaginé cette

petite comédie de la cravate blanche, en lui disant que j'allais au bal!

JEANNE.

C'est fort ingénieux, en effet!--Et c'est à la faveur de cette ruse que

vous n'êtes pas venu?

GASTON.

Eh! mon Dieu! parce que j'ai rencontré ce pauvre Laverdan.

JEANNE.

Ah! c'est ce pauvre Laverdan, maintenant!...

GASTON.

Que vous êtes mauvaise, Jeanne! un ami d'enfance qui a perdu sa mère il

y a huit jours!... Pauvre garçon, une tristesse, un désespoir!

JEANNE.

Et à pied, comme vous, par la pluie!... Pauvre garçon!...

GASTON.

Non! à onze heures et demie il ne pleuvait plus!

JEANNE.

Oh! nous pouvons bien mettre minuit; il est bien minuit! le temps de

dire bonsoir à Vernon, bonjour à Laverdan et de revenir chez vous,

chercher vos gants que vous aviez oubliés!...

GASTON.

Si vous raillez tout ce que je dis, Jeanne, il est bien inutile de

m'interroger davantage; je ne dirai plus rien!

JEANNE.

Au contraire, comment donc! je tiens à tout savoir! Nous disons donc que

nous consolons ce pauvre Laverdan à minuit, dans la rue, sous un bec de

gaz!... Allez donc!...

GASTON.

A quoi bon?... vous êtes irritée, nerveuse, impatiente!...

JEANNE.

Oh! Vous conviendrez bien, n'est-ce pas?... qu'il faudrait le

tempérament d'un ange pour vous suivre jusqu'au bout dans cette

énumération de vos faits et gestes!... J'aime mieux vous dispenser des

amis malheureux, des voleurs et de toute autre rencontre que vous ne

serez pas embarrassé de faire par les rues, et vous accorder tout de

suite qu'avec la meilleure volonté du monde, parti la veille pour venir

chez moi, vous arrivez à cinq heures du soir, le lendemain parce que

vous vous êtes trompé de chemin!

GASTON.

Il en sera ce qu'il vous plaira, Jeanne!--Aussi bien, j'aime mieux ne

pas vous dire la fin!

JEANNE.

Parce que...?

GASTON.

Parce que...!

JEANNE.

Mais encore...?

GASTON.

Mon Dieu! ne le demandez pas; grondez-moi, fâchez-vous, dites-moi tout

ce qu'il vous plaira; je ne répondrai rien, et je n'en continuerai pas

moins à adorer la main qui me frappe.

JEANNE, [retirant sa main.]

Cela est bien commode en effet pour qui n'a rien à dire.

GASTON, [tendrement.]

Je vous aime!

JEANNE.

Se renfermer dans un système de défense qui vous donne un petit air de

victime!

GASTON, [plus tendrement.]

Je vous aime!

JEANNE.

Vous vous dites: Elle se lassera; tout passera en paroles, et il viendra

un moment où je n'aurai plus qu'à lui dire...

GASTON.

Je t'aime!

JEANNE, [le levant et le repoussant.]

Mais, pour Dieu! défendez-vous donc! parlez donc!--Dites-moi tout ce qui

vous passera par la tête!... Je vous aime mieux mentant effrontément que

faussement résigné comme vous l'êtes!

GASTON.

Que voulez-vous que je vous dise?

JEANNE.

Les diables noirs: drame en quatre actes · 第 4 / 9 段