Pourquoi êtes-vous revenu!... vous aviez bien besoin de revenir? Pour
une cravache! Mais ne restez donc pas là, au moins, mais cherchez donc,
trouvez donc quelque chose enfin!... un chemin, une porte...
GASTON.
Indiquez-la vous-même, madame!
JEANNE, [virement, ébranlant la porte de gauche.]
Mais celle-là! celle-là!
GASTON, [courant à elle.]
Mon Dieu! vous allez vous blesser!
JEANNE.
Ah! vous m'avouerez que cela ne s'est jamais vu! je suis condamnée à
subir ici votre présence!... Allons donc! c'est absurde! vous sortirez,
monsieur!... Comment? Par où? Je n'en sais rien! Mais maintenant, je
vous jure que vous sortirez!
GASTON.
Je ne puis pourtant pas sortir par le mur, madame, et je ne vois que la
fenêtre.
JEANNE.
Ah!... Eh bien, la fenêtre, soit! (Suppliante.) La fenêtre, je vous en
prie!...
GASTON, [s'inclinant.]
Tout de suite, madame, tout de suite! (il va à la fenêtre.) La
descente ne sera pas peut-être très-difficile!
JEANNE, [de même avec une feinte aisance.]
Non! c'est très facile! Sommes-nous maladroits de n'avoir pas songé à
cela plus tôt.
GASTON, [regardant dehors.]
C'est que c'est bien haut!...
JEANNE, [de même.]
Un peu!... Mais plus bas, il y a le volet de l'autre étage, et un
treillage qui monte jusqu'à la fenêtre!--Je vous demande pardon d'exiger
cela de vous! Mais cet isolement si étrange... la nuit!... Et pour les
autres... Enfin, j'ai vraiment peur!...
GASTON.
Mais comment donc, madame, c'est très-juste! Vous ne voulez pas qu'un
homme passe la nuit près de votre chambre. Il n'y a rien là que de
naturel!... Le tout est d'atteindre le treillage, si je pouvais me
servir des rideaux!
JEANNE.
Ah! bien oui... les rideaux!... C'est de la soie, c'est très-solide!
GASTON, [faisant glisser les rideaux au milieu de la tringle, et les
tordant.]
Oui, madame, et je comprends très-bien que pour les autres le soin de
votre réputation; car pour ce qui est de moi, vous savez bien que le
respect le plus profond.
JEANNE.
Croyez-vous que ce soit suffisant?
GASTON.
Je l'espère du moins!...
JEANNE.
Vous devez être aguerri à ces sortes d'aventures?
GASTON.
Moins que vous ne croyez, madame! Une seule fois, dans ma vie, une
plaisanterie, et encore j'ai failli me tuer.
JEANNE, [saisie.]
Ah!
GASTON.
Voulez-vous avoir la complaisance de m'éclairer!
JEANNE.
Ah! vous avez failli vous tuer?...
GASTON.
Oui, madame!
JEANNE.
Et vous vous êtes blessé?
GASTON.
Presque rien!... Un pied démis!... Mais on n'a pas toujours si mauvaise
chance!
JEANNE.
Mon Dieu! Êtes-vous bien sûr de vous?
GASTON.
Oh! certes! si le vent ne s'en mêle pas! Mais... voulez-vous avoir la
bonté de m'éclairer! (Jeanne descend à la table pour prendre le
flambeau.) Le treillage est-il bien vieux?...
JEANNE.
J'y pensais... Il y a sept ans qu'il est posé!... Il est déjà bien
vermoulu, n'est-ce pas?
GASTON.
Près de la mer, c'est à craindre... Pourtant... (il se pencha pour
regarder.)
JEANNE, [effrayée de son mouvement.]
Ah! non! non! non!... Cela commence à me faire peur... Si nous
cherchions autre chose?... (Musique.)
GASTON.
Mais nous avons assez cherché, je crois!... A la garde de Dieu! Et
maintenant, madame, au moment de nous séparer, ne me tendrez-vous pas
cette main?
JEANNE.
Ah! je voudrais presque vous la tendre pour vous retenir; tant cela
m'inquiète et m'épouvante!
GASTON, [lui baisant la main.]
Ne craignez rien, voici de la force et du cœur! Adieu! (il saute sur la
fenêtre. Coup de vent.)
JEANNE.
Pas encore!... C'est une rafale!... Allez maintenant... (Même jeu.)
Pas encore!
GASTON.
Il faut pourtant bien risquer...
JEANNE, [le retenant]
Oui, oui, il faut risquer votre vie, n'est-ce pas? Pour quelque imbécile
qui médira demain sur votre présence dans cette chambre... Croyez-vous
que je ne sois pas révoltée de...? Et pourtant... il le faut bien!
GASTON.
Vous le voyez vous-même; il le faut bien! Adieu, madame! (Il va
descendre. Grand coup de vent. On entend le bruit des volets et des
tuiles qui glissent et de carreaux qui se brisent. Elle pousse on cri en
s'élançant vers lui.)
JEANNE.
Ah! on dira ce que l'on voudra! Mais vous ne vous tuerez pas pour moi!
Je ne le veux pas!
GASTON, [sautant a terre.]
Ah! madame.
JEANNE, [lui montrant la cheminée et gagnant sa chambre à reculons
lentement.]
Non!... non!... là... près du feu! tenez!... toute la nuit!... Moi, dans
ma chambre... enfermée! (Mouvement de Gaston.) Ne bougez pas! là,
là-bas... Et à demain, à demain? (Gaston fait un pas vers elle.)
Adieu!... à demain!... (Elle se sauve chez elle, et ferme la porte.)
ACTE DEUXIÈME
[A Paris. Un salon chez Jeanne. A gauche, premier plan, un petit
meuble avec tiroirs.--Au deuxième plan, un chiffonnier, avec verre
d'eau.--Du même côté, pan coupé, une fenêtre sur le jardin.--Au
fond, une porte, entrée principale, antichambre.--A droite, pan
coupé, la chambre de Jeanne.--Au premier plan du même coté, une
cheminée sur le devant de la scène, un canapé, un pouf à droite;
une table à gauche, avec chaises.--Partout des portières.]
SCÈNE PREMIÈRE
SYLVIE, TRICK, puis PROFILET>, CYPRIEN.
SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne un écrin et un petit coffret à
la main.]
Est-ce que madame n'est pas rentrée?
TRICK, [rangeant à droite.]
Non!
SYLVIE.
Voulez-vous serrer ces bijoux, monsieur Trick?
TRICK, [les prenant.]
Bien. (Il les place dans le petit meuble.)
SYLVIE.
Et vous ne savez pas où est allée madame de si bonne heure?
TRICK, [prêtant l'oreille.]
Non! quelqu'un? (Sylvie passe à droite; Profilet et Cyprien échangent
des signes d'intelligence sur le seuil avant d'entrer, en se montrant
Trick et Sylvie.)
CYPRIEN, [à Trick.]
Notre chère cousine est-elle visible?
TRICK.
Non! (Il range sans le regarder.)
CYPRIEN, [à Sylvie.]
Notre chère cousine reçoit bien peu depuis quinze jours que nous sommes
de retour à Paris; et vous ne savez pas à quelle heure?...
SYLVIE.
Non, monsieur! (Elle range sans le regarder.)
PROFILET, [à demi-voix.]
Ça ne prend pas!
CYPRIEN, [de même.]
Je vais procéder par la corruption. (Haut a Sylvie.) A propos! si vous
voyez M. de Champlieu... (Il cherche a lui glisser une pièce d'or.)
SYLVIE, [laissant tomber la pièce d'or.]
Prenez donc garde, monsieur, vous laissez tomber de l'argent! (Trick
remonte au fond.)
CYPRIEN, [ramassant la pièce d'un air penaud.]
Ah! pardon!... vous êtes une brave fille, vous... il y en a tant
d'autres qui n'auraient rien dit et qui... (Il se trouve nez à nez avec
Trick qui est redescendu. Même jeu de la part de Profilet qui allait
adresser la parole à Cyprien. Sylvie remonte au fond.)
TRICK, [se trouvant entre Cyprien et Profilet.]
Ceux-là... c'est des rien du tout!
CYPRIEN.
Sans doute!
TRICK, [parlant lentement en les regardant tour à tour.]
Comme les gens qui fait _le_ grimace et qui dit ci et là aux
_tomestiques_ pour savoir ce que fait les maîtres, c'est aussi des _rien
de tout_.
PROFILET, [embarrassé par le regard de Trick.]
Assurément! le domestique qui se permet, le serviteur qui... Brouh! il
fait froid! (Il remonte.)
TRICK, [à Cyprien qui se disposait à rejoindre Profilet, narquois.]
Il fait froid!
CYPRIEN.
Il fait très-froid! oui. (Il remonte à la cheminée.)
TRICK, [à demi-voix, se rapprochant de Sylvie, après un silence.]
Sylvie! tu sais donc tout?
SYLVIE, [de même.]
Dame!
TRICK.
Et tu _tisais_ rien?
SYLVIE.
Comme vous!
TRICK, [ému.]
T'es une _tonne_ fille!... _tonne ton_ main... une _ponne_, tout _plein
ponne_ fille! et madame Sarah sait aussi?
SYLVIE, [vivement.]
Oh! non! oh! Dieu! madame en mourrait de chagrin!... Et si elle croyait
seulement qu'on soupçonne...
TRICK, [regardant Profilet et Cyprien.]
Oui... oh! il faut bien cacher... bien cacher!...
SYLVIE.
Oh! pour la discrétion, comptez sur moi, monsieur Trick... (Elle sort
par le fond.)
TRICK.
Va, t'es une _ponne_ fille! une _prave_ fille! (Haut en regardant
Profilet et Cyprien.) Les autres! c'est des _rien de tout!_ (Il entre
dans la chambre de Jeanne.)
SCÈNE II
PROFILET, CYPRIEN, puis RENNEQUIN.
PROFILET, [entendant les dernier mots.]
Qu'est-ce que c'est?
CYPRIEN.
Ne faites pas attention, il parle de nous... Voilà une fichue campagne!
PROFILET.
Comment, sapristi! nous ne viendrons pas à bout de savoir à Paris plus
qu'à Dieppe, si ce garnement est aimé d'elle, et s'il vient au logis en
ami seulement, ou bien...
RENNEQUIN, [entrebâillant la porte du fond.]
P'St!...
PROFILET, et CYPRIEN.
Ah! Rennequin!
RENNEQUIN.
Eh bien?
PROFILET.
Entrez! entrez! allez! nous avons bien réussi; tes domestiques restent
cois.
RENNEQUIN, [avec satisfaction.]
Bon! bon! c'est que vous n'êtes pas adroit; moi je suis adroit. J'ai
aussi travaillé, moi, de mon côté.
CYPRIEN.
Ah! vous savez?
RENNEQUIN.
Dites d'abord ce que vous avez fait, vous... (Il passe derrière Cyprien
pour aller mettre son chapeau sur le canapé; Cyprien prend le milieu de
la scène.)
CYPRIEN.
Ce qui était convenu; j'ai suivi le Gaston hier au sortir de cette
maison, et je ne l'ai plus perdu de vue, afin de m'assurer s'il
reviendrait ici, le soir! Il a dîné à son cercle; il est sorti à neuf
heures. Arrivé au boulevard, il hésitait entre la Madeleine et la
Bastille. La Madeleine, c'était apparemment la cousine; l'autre côté,
c'était le tripot, rue Richelieu, où il est entré définitivement; pour
jouer, rejouer, perdre, reperdre, et ainsi de suite jusqu'à quatre
heures du matin; où il est rentré chez lui, et moi chez moi, et si bien
éreinté, que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit! voilà!
RENNEQUIN, [hargneux.]
Oui! c'est un reproche, ça; c'est une manière de dire que je ronflais
pendant ce temps-là, moi.
CYPRIEN, [surpris.]
Moi? je ne dis pas...
RENNEQUIN.
Ah! vous ne dites pas... Il y a des choses qu'on ne dit pas et qui se
sentent! Ainsi nous ne pouvons pas nous souffrir tous les trois. Ça se
sent assez! on n'a pas besoin de le dire.
PROFILET.
Merci...
RENNEQUIN [leur tendant la main.]
Mais puisque nous avons des intérêts communs, quand nous aurions
quelques égards les uns pour les autres... surtout, vous pour moi.
PROFILET, [surpris.]
Mais, mon Dieu!...
RENNEQUIN.
Quand nous serions un peu unis (avec émotion en leur serrant la main)
comme des frères! Nous trouverons bien assez l'occasion de nous déchirer
après!... n'est-ce pas?
CYPRIEN.
Ah! oui!
RENNEQUIN.
C'est donc bien entendu; c'est moi qui mène tout...
CYPRIEN, [surpris.]
Ah! c'est entendu!
RENNEQUIN.
Oui, parce que je suis plus fin que vous! (A Cyprien, en riant avec
malice.) Car, vous n'êtes pas fin comme l'ambre, vous! (Profilet rit
et approuve Rennequin.)
CYPRIEN.
Mais!...
RENNEQUIN, [à Profilet qui rit.]
Ni vous non plus!
PROFILET, [saisi.]
Mais autant que vous!
RENNEQUIN.
Ah! bien! si vous recommencez tout de suite à me dire des choses
désagréables...
CYPRIEN, [agacé.]
Oh! ce Rennequin!
RENNEQUIN.
Je dis donc, si vous voulez bien me permettre de parler, que depuis huit
jours, pour venir à bout de savoir ce qui nous occupe, il n'est pas de
ruses que je n'ai tendues! (A Profilet qui l'écoute attentivement.) Et
quoique ça fasse secouer la tête à monsieur...
PROFILET, protestant.
A moi!
RENNEQUIN.
Oh! je vois bien ce que je vois! Enfin, avant-hier, j'ai commencé,
dis-je! qu'est-ce que je disais? Vous m'avez interrompu!... je ne sais
plus!
CYPRIEN.
Mais c'est vous-même!...
RENNEQUIN.
Enfin, ça ne fait rien! parce que cette ruse-là n'a pas réussi!
PROFILET.
Ah!
RENNEQUIN.
Non! alors le lendemain, c'était hier; j'ai essayé une autre ruse pour
faire parler ma nièce... je l'ai taquinée, quoique je ne sois guère
taquin, moi!... Tout en comprenant la plaisanterie... (Les regardant de
travers.) Quand elle n'est pas trop prolongée pourtant, comme les
signes que vous faites là, depuis une heure, derrière mon dos.
CYPRIEN, saisi comme Profilet.
Quoi?...
RENNEQUIN.
Non! non! je veux bien ne pas l'avoir vu! je disais donc... (Il cherche
à se rappeler.) Où en étais-je?
PROFILET, abasourdi.
Mais est-ce que je sais, moi?
RENNEQUIN.
Alors, vous ne m'écoutez pas! dites-le tout de suite.
CYPRIEN, [agacé.]
Oh! Rennequin! (Il piétine.)
RENNEQUIN.
Je ne sais plus où j'en suis... avec toutes vos interruptions! Enfin,
cela ne fait rien, parce que cette ruse-là n'a pas réussi plus que la
première.
CYPRIEN.
Ah! alors, passons à troisième!
RENNEQUIN.
La troisième!... c'était donc ce matin!
PROFILET.
Alors, c'est tout récent!
RENNEQUIN.
C'est tout récent, oui!--Je l'aurais dit tout seul... Ce n'est pas la
peine de me souffler!... Elle allait sortir, j'arrivais... et je me dis,
voici le moment de savoir...
CYPRIEN.
Où elle va... (Rennequin, sans rien dire, va s'asseoir près de la
table, met ses mains dans ses poches et prend un air résigné; surprise
des deux hommes. Cyprien va à lui pour lui parler.)
RENNEQUIN, [à Cyprien.]
Non! puisque vous savez l'histoire; racontez-la!
CYPRIEN.
Moi?
RENNEQUIN.
Vous comprenez!... vous la savez mieux que moi!... il vaut bien mieux
que vous la racontiez vous-même.
PROFILET.
Voyons, Rennequin!
RENNEQUIN.
Non! non! qu'il raconte!... qu'il raconte...
CYPRIEN.
Mais sapristi! Rennequin, continuez donc!
RENNEQUIN.
Vous êtes bien bon! (Il se lève.) Où en étais-je? je ne sais plus,
moi!
PROFILET.
Elle allait sortir ce matin et vous...
RENNEQUIN.
Ah! oui! ah!--Eh bien, c'est inutile! cette ruse-là n'a pas réussi non
plus.
CYPRIEN.
Matin! il fallait donc le dire tout de suite! (Il remonte.)
RENNEQUIN.
Je l'aurais dit tout de suite si vous m'aviez laissé parler!... mais
vous êtes comme un fou.
CYPRIEN, [redescendant.]
Mais c'est vous!...
RENNEQUIN.
Ah! mais je vous défends d'abord de me dire des choses désagréables!...
PROFILET, [s'interposant et passant devant Cyprien.]
Allons! chut! chut! chut! et au lieu de nous disputer... comment nous
assurer que M. de Champlieu est quelque chose de plus que l'ami de notre
cousine?...
RENNEQUIN.
Oui, car s'il est quelque chose de plus... (allant à Cyprien) nous
sommes perdus!... Profilet le connaît! ils ont fait ensemble une vie de
Polichinelle! (Mouvement d'impatience de Profilet, riant en s'adressant
à Cyprien.) Ça le taquine, oh! c'est amusant! Avec l'éducation que lui
a donnée Profilet, il va croquer toute la fortune de ma pauvre nièce!
CYPRIEN.
Et comment l'empêcher?
RENNEQUIN.
Mais taisez-vous donc... puisque je vais le dire... Il faut tout
bonnement désenchanter Jeanne sur le compte de ce monsieur!
CYPRIEN.
_L'éreinter_!... ah! c'est facile! avec la vie qu'il mène depuis son
retour à Paris!... il n'y a qu'à dire tout ce qu'on sait!...
RENNEQUIN.
Et même ce qu'on ne sait pas.
CYPRIEN.
Nous _l'éreintons_!
PROFILET.
Nous _l'éreintons_! c'est dit!
CYPRIEN.
Allons déjeuner!
RENNEQUIN.
C'est ça!... allons... (Il s'arrête; faussa sortie de Profilet et de
Cyprien, se dernier s'arrête en voyant que Rennequin ne le suit pas.)
CYPRIEN, [à Rennequin.]
Eh bien?
RENNEQUIN, [indécis.]
Eh bien, oui! Eh bien, oui! mais ça ne me va pas encore beaucoup ce
moyen-là.
PROFILET.
Parce que?...
RENNEQUIN.
Parce que quand nous l'aurons bien... comme dit monsieur... si elle est
tout à fait désillusionnée, elle le mettra à la porte.
CYPRIEN.
Eh bien, tant mieux!
RENNEQUIN.
Oh! oui! tant mieux!... tant pis!--Si elle avait par hasard l'idée de
l'épouser!...
CYPRIEN et PROFILET, [frappés.]
Ah!
RENNEQUIN.
C'est donc nous ses parents... ses bons parents, qui viendrions
l'empêcher de faire cette bélise-là?...
CYPRIEN, [vivement.]
Et de nous transmettre l'héritage!... Fichtre, non!...
PROFILET.
Alors on ne l'éreinte plus?...
RENNEQUIN.
Moi... savez-vous?... (Souriant.) Ça va peut-être vous paraître drôle!
CYPRIEN.
Non!
RENNEQUIN.
Pourquoi dites-vous non; vous n'en savez rien... (Agacé.) Oh!... Du
reste votre opinion... Moi... savez-vous?... je proposerais plutôt de
faire son éloge!
PROFILET et CYPRIEN, [surpris.]
Ah!
RENNEQUIN.
Oui! ça la déciderait à l'épouser plus vite.
CYPRIEN.
Seulement, c'est moins facile: dire du bien de quelqu'un!
RENNEQUIN.
Ce n'est pas plus difficile que d'en dire du mal... Du moment que ce
n'est pas dans son intérêt...
PROFILET, [vivement.]
Il a raison: l'homme qu'on admire...
RENNEQUIN, [vivement, l'arrêtant.]
Oh! non!... ce serait trop long... nous n'avons pas de temps à perdre!
CYPRIEN.
Enfin, c'est dit, on fait son éloge!... Eh bien, séparons-nous! (Il va
pour remonter avec Profilet.)
RENNEQUIN.
Oh! séparons-nous!... Comme ça, (avec émotion) froidement... il n'a
pas de... (Se frappant le cœur.) Séparons-nous, je le veux bien... je
ne demande pas mieux, même... Mais (avec émotion) séparons-nous en
frères. (Il leur serre la main.) Ce n'est pas que nous nous aimions
tous les trois?
CYPRIEN et PROFILET.
Non!
RENNEQUIN, [de même.]
Oh! bigre non!... mais quand on a des intérêts communs, n'est-ce pas?...
CYPRIEN et PROFILET.
Oui!
RENNEQUIN.
Courage! tout ira bien: et retirons-nous sans bruit pour qu'on ne se
doute pas...
PROFILET et CYPRIEN, [bas.]
Oui! (Ils sortent sur la pointe du pied par le fond: Trick qui rentre
les regarde d'un air étonné.)
RENNEQUIN.
Où ai-je mis mon chapeau?
TRICK.
Voilà!... (Il le lui tend.)
RENNEQUIN.
Ah!... je l'aurais pris tout seul!... (Il remonte et se croise avec
Sarah qui entre. A Sarah.) Oh! ces domestiques...
SCÈNE III
TRICK, SARAH.
SARAH. [Elle est en toilette de ville et prête l'oreille au fond.]
Trick!
TRICK.
Madame!
SARAH, [vivement.]
Voilà une heure qu'un monsieur me suit dans la rue, sans venir à bout de
voir ma figure! Il monte! (Mouvement de Trick.) Je le connais. Fais-le
entrer dans le salon...
TRICK.
_Pon_! et puis tirer son oreille, comme aux petits garçons qui _l'être_
pas sages!
SARAH.
Ah! mais non! Prie-le d'attendre madame...
TRICK.
Madame!...
SARAH.
Madame!... tu m'entends bien, sans nommer personne.
TRICK, [stupéfait.]
Ah!
SARAH.
Vite! le voici. J'entre dans la chambre de Jeanne et je reviens...
(Elle se sauve.)
TRICK, [la suivant jusqu'à la porte de Jeanne.]
Si t'étais pas une si honnête femme!... bigre!... mais t'es _un_ si
honnête, _bon petit_ femme!
ROLAND, [dans la coulisse.]
Bon! très-bien! j'attendrai madame.
SCÈNE IV
ROLAND, TRICK.
ROLAND.
Charmante femme, si j'en crois le pied et la main! Charmant logis, si
j'en crois ce salon! Charmante aventure! si j'en crois la facilité avec
laquelle ces portes s'ouvrent devant moi! Ne cherchons plus fortune, ami
Roland, voici l'emploi de notre journée! (A Trick.) Voulez-vous dire à
Madame... en lui remettant cette carte... (Il va s'asseoir sur le
canapé.)
TRICK, [le reconnaissant.]
Tiens! c'est _tonc_ toi?...
ROLAND, [stupéfait, se retournant.]
Hé?
TRICK.
T'es _tonc tujurs_ un peu fou? _T'entres tonc tujurs_ dans les maisons,
quand tu connais pas le _monte_?...
ROLAND, [stupéfait.]
Sacrebleu! l'animal qui m'a déjà tutoyé sur les bords de la Manche! (Il
se lève.) Mais alors, cette femme que j'ai suivie...
SCÈNE V
ROLAND, TRICK, SARAH.
ROLAND, [apercevant Sarah.]
Misère! c'est la mienne!
TRICK.
_Son femme!_
SARAH.
Laissez-nous, Trick.
TRICK, [enchanté.]
Oh! c'est _pien pon_! Oh! _c'être pien choliment pon!_ Il _être_ pris
par _son_ femme! (Il lui frappe sur le ventre en riant.)
ROLAND.
C'est une manie, respectons-la.
TRICK, [tout en s'en allant.]
Oh! _pigre de pigre_! Oh! c'est _pien pon_!... Oh! je suis _gontent!_
(Il sort en riant.)
SCÈNE VI
ROLAND, SARAH.
SARAH, un temps, embarras de Roland.
Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur!
ROLAND.
Madame! (Il lui avance une chaise, puis il remonte chercher une autre
chaise qu'il place près de celle de Sarah.)
SARAH.
Vous m'avez suivie tout à l'heure avec une telle persistance, que j'ai
dû vous supposer un très-vif désir de causer avec moi.
ROLAND.
Un énorme désir, madame, un désir insatiable! (A part.) Adorable, du
reste! depuis qu'elle s'est arrondie!
SARAH, [l'invitant à s'asseoir.]
Voyons donc, monsieur, ce que vous avez à me dire et croyez que je
serais heureuse de vous être agréable!
ROLAND, [vivement.]
Ah! Dieu! je... (S'arrêtant.) Pardon, madame!... (A part, il
s'assied.) Charmante!
SARAH.
Nous disions donc, monsieur?...
ROLAND.
Nous disions donc, madame, que vous avez dû me trouver bien indiscret,
bien curieux!
SARAH.
Mais non!
ROLAND.
Oh! pardonnez-moi! Vous pouvez croire que cette attention à vous suivre
cachait quelque velléité soupçonneuse et jalouse!... Ah! Dieu! madame,
faites assez de cas de ma délicatesse, je vous en prie... pour être bien
persuadée qu'il n'en est rien; et que je ne veux même pas savoir à quel
titre vous êtes dans cette maison!...
SARAH.
Mais il n'y a rien que de très-simple, monsieur, j'y demeure.
ROLAND.
Ici?
SARAH.
Ici! Chez une amie que vous connaissez du reste et qui a bien voulu me
donner asile...
ROLAND, [l'interrompant.]
Encore une fois, madame, je ne veux rien savoir!... (A part.) Elle est
ravissante!... un teint!... des cheveux! Et une petite bouche friande.
(Il avance sa chaise près de Sarah.)
SARAH.
Mais alors cette persistance à me suivre?...
ROLAND, [avec chaleur.]
Eh! mon Dieu! il faut bien le dire, madame; à la vue de ce pied
ravissant, de cette main divine!... Enfin! madame, il est certaines
influences contre lesquelles on ne saurait lutter, et au risque
d'encourir votre colère, je voulais vous conjurer de me donner...
SARAH.
De vous donner?
ROLAND, [à part.]
Misère! j'oublie que c'est ma femme. (Haut.) De me donner des
nouvelles de monsieur votre père.
SARAH, [un peu déconcertée.]
Ah!... Il est retourné en Amérique, monsieur.
ROLAND.
Ah! tant pis! tant pis! (Avec chaleur.) Alors nous ne le verrons plus!
Je disais donc, madame, que ces yeux, ce sourire....
SARAH.
Mais il reviendra l'hiver prochain.
ROLAND, [reculant.]
Le quaker!... Pardon! monsieur votre père!...
SARAH.
Et pour ne plus me quitter jamais, je pense!
ROLAND. [se levant.]
Jamais! (A part.) Misère! je me sauve! (Il se lève et place la chaise
derrière le canapé.)
SARAH, [se levant.]
Eh bien! (A part.) Déjà! (Haut.) C'est là tout ce que vous avez à me
dire?
ROLAND.
Sur son compte, oui, madame; car sur le vôtre, je ne tarirais pas!
SARAH.
Vous êtes trop galant!
ROLAND, [debout et prêt à partir.]
Non, d'honneur! chère madame, on n'est pas plus ravissante! Une
fraîcheur! un léger embonpoint! Précisément ce qu'il en faut!...
Restez-en là! c'est la limite!... un peu plus serait trop, un peu moins
ne serait pas assez!
SARAH.
Et vous-même, vous vous portez bien, je vois!
ROLAND, [gaiement.]
Comme vous! Le mariage, madame, c'est le mariage! Me sera-t-il permis de
venir prendre quelquefois des nouvelles de cette précieuse santé?
SARAH.
Le lundi je suis toujours chez moi!
ROLAND.
Pour tout le monde, sans doute; mais puis-je espérer que vous ouvrirez
quelquefois la porte à un ancien ami, à un parent même, très-désireux de
faire plus amplement votre connaissance?
SARAH.
On n'ouvrira pas la porte, monsieur, mais enfin... on aura peut-être
oublié de la fermer.
ROLAND.
Adorable! (Lui baisant la main.) Ah! si j'avais eu le bonheur de vous
connaître avant mon mariage!
SARAH.
Eh bien?
ROLAND.
Ah! Dieu! je ne vous aurais pas épousée! Je ne serais pas votre mari,
caractère grotesque qui comprime tout l'élan de mon amour; je serais
votre amant, rôle sublime qui l'exalte! Je vous ferais la cour la plus
illicite! Je vous enlèverais de la façon la plus illégale! Je vous
afficherais de la manière la plus scandaleuse! Ah! Dieu! si vous n'étiez
pas ma femme!
SARAH.
Voilà bien, par exemple, la première fois qu'une femme mariée...
ROLAND.
Ah! voilà le seul côté piquant, tenez!... c'est que vous êtes
mariée.--Et malheureusement, c'est avec moi!
SARAH, [riant.]
Ah! ah!
ROLAND.
Et cela vous fait rire?
SARAH.
Ah! oui!
ROLAND, [à part.]
Et plus de pruderie! Toutes les vertus! (Haut.) Voyons! voyons!
voyons! On pourrait peut-être arranger cela! En cachant bien que nous
sommes mariés: si vous consentiez!... (Sylvie entre et va à la cheminée
arranger le feu.)
SARAH.
Ah! monsieur?
ROLAND, [à demi-voix.]
Quelqu'un! Ne dites pas qui je suis... Et ne nous couvrons pas de
ridicule!
SARAH, [de même.]
Voyez comme je suis bonne, je me sauve pour ne pas vous compromettre.
ROLAND, [vivement.]
Et vous allez sortir?
SARAH.
Oui, quelques emplettes!
ROLAND.
Me permettez-vous de vous offrir mon bras?...
SARAH, [à part, avec joie.]
Ah!... (Elle s'arrête; affectant un ton sérieux.) Vous avez une bien
mauvaise réputation pour que l'on s'affiche avec vous!
ROLAND, [protestant.]