peut pas dormir!... (Il entre comme un coup de vent.)
SCÈNE XII
LES MÊMES, ROLAND. [Il a la tête enveloppée d'un foulard, il est en
costume du matin, tenant un bâton d'une main, une bougie de l'autre, et
ayant un cigare aux dents; il s'arrête stupéfait à la vue de tout le
monde.]
TOUS, [le regardant avec surprise.]
Ah!
ROLAND, [de même.]
Oh!
GASTON.
Roland!...
PROFILET, [à part.]
Ferragus!
ROLAND, [à part.]
Profilet! Gaston! Des femmes! (Apercevant Sarah.) La mienne!... Oh!...
TRICK, [le regardant de près.]
C'est donc toi qui fais ce train-là!... Tu te fiches donc du monde.
ROLAND, [après l'avoir regardé avec stupeur en l'éclairant de sa
bougie.]
Il me tutoie! (Il porte la main à son bonnet de nuit.) Misère!... je
suis déshonoré!... Quelle tenue!...
JEANNE.
Vous connaissez monsieur, cousin?
PROFILET.
Oui, un peu, autrefois!... Il y a si longtemps!
GASTON, [à demi-voix, passant près de lui et descendant.]
Que diantre fais-tu ici, toi?
ROLAND.
Mais tu vois, cher enfant, je fais assez mauvaise figure!...
JEANNE.
Pardonnez-nous, monsieur, d'avoir troublé votre premier sommeil!... Mais
aussi, comment deviner que vous étiez installé là haut...
ROLAND.
Ah! madame!... En effet, je... (Passant la bougie à Sylvie.)
Prends-moi cela, toi. (A Trick.) Et toi ça! (Il lui donne sa canne.)
Je suis assez ridicule avec le reste!... En effet, oui, madame, oui!...
Ah! pardon! (Il ôte son serre-tête.) Je reconnais que mon
installation!... Mais misère!... Il est donc habité, votre château?
JEANNE.
Vous voyez?...
ROLAND.
Et ces crétins de paysans qui me répondent: Non! Il y a trois ans qu'on
n'y est venu!... j'étais ravi, madame!... Il faisait justement ce
soir-là un clair de lune, j'étais à la poésie... je pénètre dans le
jardin par une brèche... je vois une porte qui ne demandait qu'à
s'ouvrir... je l'aide un peu... Glissons sur ce détail... (Rennequin
fait la grimace.) Et je trouve là haut une chambre... un grenier!...
ah! Dieu!... la chambre de mes rêves!... une vue... un air!... une
bibliothèque... et des pommes en quantité... un paradis! Il n'y manquait
plus que la femme; j'aurais fait le serpent!
GASTON.
Madame, il ne faut pas juger mon ami Roland sur ce premier aspect! Je
vous le donne pour un homme charmant, quand il est en toilette!...
ROLAND.
Charmant, madame, charmant! vous ne pouvez pas vous en faire une
idée!...
RENNEQUIN.
Charmant! voilà toujours de drôles de manières de s'introduire comme
cela dans une maison...
ROLAND.
J'ai des papiers, monsieur!... on peut avoir de mauvaises connaissances,
comme monsieur... (il montre Gaston) et reculer encore devant le
crime!... Mon passe-port vous dira que je recule encore devant le crime.
JEANNE.
Je suis persuadée, monsieur, que la bibliothèque ne peut pas être mieux
occupée!... je vous prie donc d'y retourner, en vous y considérant comme
chez vous!...
ROLAND.
Ah! madame...
JEANNE.
A moins que vous ne préfériez causer avec ces messieurs... auquel cas je
vous laisse, en vous demandant une seule grâce!...
ROLAND.
Ah! madame, toutes les grâces! Elles vous appartiennent!
JEANNE.
Oh!...
ROLAND.
Je vous demande pardon... cela m'a échappé!
JEANNE.
Le cigare... Je vous en prie! je ne supporte pas l'odeur du tabac.
ROLAND, [le jetant par la fenêtre.]
Ah! Dieu! voilà le cigare, madame, et pour peu que vous y teniez, le
fumeur va le suivre!
JEANNE, [riant.]
Non!
RENNEQUIN, [à demi-voix.]
Si! si!
JEANNE.
Maintenant que vous êtes mon hôte, je réponds de vous.
ROLAND.
Hélas! c'est aussi pour cela, madame, que je ne réponds plus de moi.
JEANNE.
A bientôt, monsieur! (Elle sort par le fond,)
GASTON, [à part.]
Elle ne me renvoie pas!
ROLAND, [descendant à l'extrême droite et regardant Sarah qui passe au
milieu de l'avant-scène pour remonter.]
C'est bien ma femme!
SARAH, [à part.]
C'est bien mon mari! (Elle remonte.)
ROLAND, [de même.]
Mon absence ne l'a pas fait maigrir!
SARAH, de même.
Il se porte bien! (Elle remonte, Roland l'a devancée et se place devant
la porte du fond. Haut.) Pardon, monsieur, vous me fermez le passage!
ROLAND.
Madame! (Il ouvre la porte à deux battants.) Vous pouvez sortir!...
TRICK, [à Rennequin.]
Tiens, voilà _ton_ canne!
RENNEQUIN.
Mais, sapristi! je vous défends de me tutoyer, vous!...
TRICK.
Je tutoie pas!... je dis: voilà _ton_ canne!
RENNEQUIN, [prenant la canne et faisant le geste de le rosser; Trick se
retourne naturellement, il abaisse la canne en faisant semblant de jouer
avec; à part.]
Si je pouvais te rosser, toi, sans que tu t'en aperçusses! (Il sort par
la porte de gauche.)
TRICK, [regardant Roland sous le nez, en riant et lui tapant sur le
ventre.]
Farceur, va! es-tu donc _trôle_! (Il sort en riant tout seul.)
SCÈNE XIII
ROLAND, GASTON, PROFILET.
ROLAND, regardant sortir Trick.
Étrange!
PROFILET, [riant, ainsi que Gaston, et venant à lui.]
Ah! ça, voyons, qu'est-ce que vous faisiez dans ce grenier?
ROLAND, [gaiement, à Gaston.]
Mais plus étrange encore! celui-ci ne me tutoie plus!
PROFILET, [embarrassé.]
Nous sommes-nous jamais?...
GASTON, [à Roland.]
Il ne m'a pas même reconnu.
ROLAND, [de même.]
Ingrat, as-tu oublié... (A Gaston.) Il a oublié... cette nuit
d'éprouves, où Ferragus te reçut _dévorant_, après t'avoir fait boire
douze verres de vin de champagne, aux douze coups de l'horloge qui
sonnait minuit!
PROFILET.
Chut! chut!
ROLAND.
Tu étais bien ému, Profilet! (A Gaston) Il était bien ému. Tu
pleurais, Profilet!... et tu te jetais dans mes bras en m'appelant:
_Agamemnon_!...
PROFILET.
Oui, oui, mais ce souvenir ici ne m'est pas agréable! va pour le
tutoiement!... Que diable fais-tu dans ce grenier?
ROLAND.
Je maigris!...
GASTON.
Tu maigris?...
ROLAND.
Oui, mes enfants, oui, parce que je deviens gras, et un homme gras est
un homme fini. Aussi, depuis deux ans que notre chère société est
dissoute, je vague tout l'été par les monts et les plaines, dans des
lieux écartés où de maigrir en paix on ait la liberté! Ma nourriture est
celle de l'anachorète, c'est le moment, des noix, je suis aux noix!
Encore quinze jours de noix! je tourne au fakir... je suis
transparent!... Et je rentre à Paris où toutes les petites dames vont se
jeter à mon cou en s'écriant: Ah! ce bon Roland!... à la bonne heure! il
est jaune, il est sec, il est creux! il est sauvé, l'animal!
GASTON, [riant.]
Toujours le même et toujours fou!
PROFILET.
Et pourtant, l'homme qui n'a pas su vieillir avec le temps et qui
conserve encore dans un âge!...
ROLAND, [l'interrompant.]
Qu'est-ce que c'est que ça?
GASTON.
De la morale!
ROLAND.
De la morale! ah! la vilaine bête! je la sentais venir! Donne-moi ma
bougie et bonsoir!
GASTON, [le retenant.]
Comment! tu?...
ROLAND.
Ma bougie?
PROFILET.
Il vient pourtant un moment où la frivolité doit faire place...
ROLAND, [agacé, cherchant à le faire taire.]
Oh! la la!
PROFILET.
Et si la jeunesse peut jusqu'à un certain point...
ROLAND.
Oh! la la!
PROFILET.
C'est à la condition que l'âge mûr!...
ROLAND.
Oh! la la! la la! la la! (Il lui met la main sur la bouche pour
l'empêcher de continuer.)
PROFILET, [reculant.]
Mais, sacrebleu!
ROLAND, [vivement.]
A la bonne heure! courage, Profilet! jure, mon ami! voilà la vérité!
PROFILET.
Je puis bien dire peut-être, que l'homme une fois marié...
ROLAND.
Ça oui! ce n'est pas une moralité, c'est un ennui! Tu t'es donc marié,
nigaud?
PROFILET.
Oui!
ROLAND.
Imbécile, va!... moi aussi!
GASTON.
Ah bah!
ROLAND.
Oui, cela le fait rire, tenez, ce drôle-là!
GASTON.
Tu t'es laissé prendre à quelque?...
ROLAND.
Je me suis bien pris moi-même!
GASTON.
Enfin, quelle raison?...
ROLAND.
Ah! mes enfants! toujours la même!... ce malheureux embonpoint!
(Reprenant.) Le jour où je reconnus avec horreur comme trop étroit un
gilet trop large la veille; je me dis: Roland, mon ami, assez chassé;
voici le froid, la neige n'est pas loin! Rentre les chiens et ne va pas
gagner des rhumatismes à courir plus longtemps la perdrix. Le rôti
domestique a son bon côté! Et une légère atteinte de goutte venant à
propos souligner cette réflexion, je me laissai marier avec une riche
héritière étrangère, jolie, blonde, svelte, en ce temps-là!... et qui
m'était du reste parfaitement indifférente, comme doit l'être toute
femme que l'on destine à l'honneur de rappeler au logis les vertus
patriarcales des matrones romaines... (Protestation de Gaston et de
Profilet.) Oh! mes chérubins, si papa Ferragus n'a plus le droit de
dire des énormités, je reprends ma bougie, je vais me coucher, et vous
ne me revoyez plus!
GASTON.
Non, non, continue!
ROLAND, [ramené à l'avant-scène.]
Quand il fallut dire _oui_! mes chers enfants du bon Dieu, je sentis
toutes les affres de la mort. Pourtant je dis (lugubrement): _Oui_!...
avec cette gaieté-là. Je passe la noce!... (Avec épouvante.) Je passe
la noce, qui se fit aux frais du beau-père! Un dîner, mes enfants!... Et
des vins!... (Il va tomber sur la table d'un air désolé en cognant
dessus avec le poing.) Un château-Iquem entre autres, un château-Iquem
53... si on a jamais entendu parler d'un château-Iquem 53.
GASTON, [allant à lui.]
Pauvre garçon!...
ROLAND, [assis sur la table.]
Ne te marie jamais, cher enfant! Le repas de noce est l'emblème de tout
ce qui va suivre. Le potage froid, les glaces chaudes, le café tiède,
c'est tout le mariage!--Ma femme est une Américaine, mais élevée à Paris
heureusement. Mon beau-père, arrivé de l'Ohio pour la cérémonie, est un
quaker réformé... Ne cherchez pas... une chose dont vous ne pouvez pas
vous faire une idée juste, ni lui non plus!
GASTON.
Tiens!
ROLAND, [reprenant.]
Nous disons donc un quaker. Il buvait bien d'ailleurs, quoique quaker...
Mais, au dessert, il nous fit un sermon... Ah! Dieu! sur les devoirs du
mariage!... Et qu'il fallait croître!... et que la femme est une vigne
féconde... etc., etc. Je regardais madame Roland, qui ne me faisait
jusque-là que l'effet, d'un sarment...
GASTON.
Et puis?
ROLAND.
Et puis, voici le quaker qui me prend à part et qui entame, avec
précautions oratoires, un discours... (S'arrêtant.) Mes enfants, je
vous le donne en cent? Le quaker se croyait obligé de me prévenir...
Enfin, le quaker fait la maman avec moi! J'éclate de rire! Il se fâche;
on s'explique. Je ne sais comment j'ai la folie de lui dire (les mauvais
vins font toujours faire des sottises...): Mais soyez donc tranquille, ô
mon père, je suis comme la fiancée du roi de Garbe!... Il avait lu les
contes de la Fontaine, quoique quaker; il comprend, il s'emporte!... «Ma
fille, à un libertin, à un vigneron qui a grapillé sur tous les coteaux!
jamais!...» La vigne pleure, je veux l'enlacer... Elle se jette dans ses
bras en criant: «Papa!» Je me sauve! et je cours au café Anglais où je
fais seul un petit souper! (Avec enthousiasme.) Un château-Iquem 47! A
la bonne heure!
GASTON.
Et le lendemain?
ROLAND.
Le lendemain, je bouclai ma valise, et je partis pour Alger.
PROFILET.
Et tu n'as plus revu ta femme?
ROLAND.
Si, une fois, tout récemment... un peu plus boulotte, et ma foi,
très-agréable à voir!
PROFILET.
Et tu ne comptes pas?...
ROLAND.
Je compte profiter de la rupture quatre ou cinq ans encore et user les
restes de cette bonne liberté dont je me trouve si bien; après quoi, je
me fais quaker pour faire plaisir au beau-père, je rentre au bercail, et
la vigne prospère et multiplie.
GASTON.
Et si en attendant, elle?...
ROLAND, [saisi.]
Oh!
GASTON.
Cela s'est vu!
PROFILET.
Il a raison!
ROLAND, [le faisant taire.]
Oh! la la! non, mes enfants, non!... Profilet peut-être; mais moi!...
GASTON.
Ma foi!... (Il remonte à la fenêtre.)
ROLAND.
Au fait! Il regardait tout à l'heure madame Roland! (Haut.) Misère!
qu'est-ce que tu fais ici, toi?
GASTON.
Moi?
ROLAND.
Oui!
GASTON, [après un silence et sérieusement.]
Je suis effroyablement amoureux!
ROLAND.
De la blonde?
GASTON.
Non! de la brune!
ROLAND.
Bon! bon! Tu es dans la vérité, mon fils! Il n'y a que les brunes!
PROFILET.
Ah! vous êtes amoureux?... vous! Et tout de bon?...
GASTON.
Amoureux fou!
ROLAND.
A la bonne heure!
GASTON.
Oh! ne raille pas! Il ne s'agit pas ici d'un caprice et d'une fantaisie
de plus; c'est de l'amour... comme tu n'en connais pas, et moi non plus!
C'est une possession qui ne me laisse plus ni présence d'esprit, ni
raison... Enfin, c'est du véritable amour, c'est-à-dire je ne sais quoi
qui est délicieux et stupide!...
ROLAND.
Toujours jeune! toujours ardent!
GASTON, [allant à lui.]
Et si je te disais que c'est au point que mon passé me révolte, que je
me trouve indigne de cette femme, et que je donnerais dix ans de la vie
qu'il me reste à vivre, pour avoir le droit de lui dire avec fierté: «Je
vous aime et je suis un honnête homme!»
ROLAND.
Oh! la la! oh! la la! qu'est-ce que j'entends! Regretter la vie, la
bonne petite vie que papa Ferragus nous a faite.
GASTON.
Ah! pardieu! elle est belle, la vie que tu m'as faite! Tuer l'amitié par
le mépris, l'amour par le dégoût, l'appétit par la satiété, la santé par
l'abus, tuer tout autour de soi, en se tuant soi-même et sans venir à
bout de tuer l'ennui! La voilà, ma vie! Délicieuse, n'est-ce pas?
ROLAND.
Oui, oui, tu voudrais bien me faire faire de la morale, toi, mais tu ne
m'y prendras pas.
GASTON.
Et tu crois que je n'aspire pas à en changer?
ROLAND.
Je t'en défie.
GASTON.
Tu m'en défies?
ROLAND.
Oui!
GASTON.
Je ne pourrai pas changer, si je veux! Et renoncer?...
ROLAND.
Non!
GASTON.
Parce que?...
ROLAND.
Parce qu'on ne refait, mon fils, ni sa nature, ni son crâne; parce qu'un
chat reste chat et ne devient jamais lapin; parce que tu as tous les
vices piqués dans cette petite boîte-là (il lui frappe sur le front)
comme les notes sont piquées sur le cylindre d'un orgue de barbarie! Et
l'air noté dans ton instrument étant la gaudriole, tu auras beau tourner
la manivelle pendant cent-cinquante ans, ton instrument ne te jouera
jamais un cantique!
GASTON.
Oh! que cette femme m'aime seulement et que son amour m'encourage et me
soutienne, et tu verras bien!
ROLAND, [qui est allé prendre sa bougie].
Je ne verrai rien du tout! Tu me fais l'effet d'un corsaire qui veut
devenir confiseur! Tu vides tes barils de poudre pour y verser du sirop;
et tu ne vois pas, nigaud, que dans trois jours, tu enverras les
sucreries à tous les diables, pour retourner à la tempête, à la
bataille, et au pillage!
GASTON.
Jamais!
ROLAND, [prêt à remonter, s'arrêtant encore.]
Lâche apostat, va! Un ingrat dont j'ai surveillé moi-même l'éducation
d'un œil tout paternel!... Mon disciple, mon élève chéri! Un être dont
je n'entends absolument faire que l'éloge! car tu vas bien, mon fils!...
Oui, oui, tu vas bien... une bonne fourchette, dans les bons
restaurants; ceux, hélas! trop rares, qui ont encore une cave! Du luxe,
le jeu, les femmes, les chevaux! (A Profilet.) Il est ruiné, n'est-ce
pas? (A Gaston.) J'espère bien que tu es ruiné!
PROFILET.
Parbleu!
ROLAND.
Cher enfant!
PROFILET.
Deux fois!
ROLAND.
Deux fois! Charmant enfant!
PROFILET.
Le patrimoine d'abord, puis l'héritage de sa grand'mère, et il entame
celui de sa tante Désirée.
ROLAND, [avec affection.]
Il entame sa tante Désirée! (A Gaston.) Si tu as besoin d'un coup de
main, cher enfant?...
GASTON, [haussant l'épaule et se levant.]
Quel fou!
ROLAND.
Nous mangerons ensemble la tante Désirée!... Combien peut encore durer
la tante Désirée?... un an, dix-huit mois encore, hein?
PROFILET.
Hum! six mois tout au plus!
ROLAND.
Alors, mange-la tout seul! Il n'y a pas assez de tante Désirée pour moi!
Je vais me coucher! Et je vous souhaite le bonsoir! car je pars demain à
l'aurore!
GASTON.
Bonne nuit, adieu!
ROLAND, [prêt à sortir.]
Voyons un grand élan! Je t'emmène, je te distrais, et je te sauve de
cette passion nébuleuse!
GASTON.
Non!
ROLAND.
Tu es décidé?
GASTON.
A tout!
PROFILET.
Même à l'épouser!
GASTON, [avec force.]
Ah Dieu! si elle le voulait!
ROLAND.
Raca! raca! Le dernier _Dévorant_... (il souffle sa bougie) éteint!
SCÈNE XIV
LES MÊMES, JEANNE, TRICK, SARAH. [Sarah entre avec deux bougies, elle en
pose une sur la table, Trick porte deux bougies, il en donne une à
Profilet qui sort.]
JEANNE.
Messieurs, voici le couvre-feu!
ROLAND.
Dieu! madame, pardonnez-moi de reparaître encore! je me sauvais!
TRICK.
Eh bien! _tu curs, curs_! et _ton pougie_ est éteint! (On entend le
vent qui commence à souffler.)
ROLAND.
Vous êtes bien aimable, monsieur!
JEANNE.
Je crois que nous ne dormirons pas facilement cette nuit! Entendez-vous
le vent?--Monsieur de Champlieu, votre cheval est sellé! et Trick va
vous conduire!...
GASTON, [saisi.]
Madame!...
ROLAND, [bas.]
C'est un congé!
GASTON, [à part.]
Oui, mais je ne partirai pas!
JEANNE.
Adieu, monsieur!
GASTON.
Mesdames! (Il salue et sort, Trick le suit.)
SCÈNE XV
ROLAND, JEANNE, SARAH.
JEANNE, [à part.]
Il est parti enfin!
ROLAND, [saluant pour se retirer.]
Madame!...
JEANNE.
Monsieur!... (Bruit d'un volet qui bat.)
SARAH.
Entends-tu?
ROLAND.
Oui, c'est un volet qui bat!
JEANNE, [à Sarah.]
C'est chez toi!
SARAH.
Ma porte ferme bien au moins?
JEANNE.
Oui! oui! (Elle embrasse Sarah.)
ROLAND, [sur le seuil de la porte, sa bougie à la main.]
Madame a peur?
SARAH, [de même.]
Oui, monsieur! (Elle sort; Roland la suit jusque dans l'antichambre.)
ROLAND, [hésitant, à part.]
Si elle n'était pas ma femme pourtant!... (résolu) mais c'est ma
femme! (Il rentre et se sauve par la porte de la bibliothèque qu'on
l'entend fermer au verrou.)
SCÈNE XVI
JEANNE, puis GASTON.
JEANNE, [seule, souriant.]
Oh! mon Dieu! comme il s'enferme, ce monsieur!... Enfin, me voilà
seule!... allons dormir! Je pensais à quelque chose! (Bruit de vent.)
Ce vent m'étourdit, je ne sais plus ce que c'était!--Ah! Sylvie que je
voulais appeler! Non, elle est chez Sarah! je me déferai bien toute
seule!--Voilà un mauvais temps pour renvoyer quelqu'un du château!
Franchement, je n'ai pas été charitable!... s'il n'était pas encore
parti! (Elle va pour prendre le flambeau qui est sur la table; on
frappe à la porte de gauche.) On frappe!... non, c'est le vent! (Même
jeu.) Non! on a bien frappé!--Qui est là?...
GASTON, [dehors à la porte, premier plan à gauche.]
Madame!
JEANNE.
C'est lui!
GASTON.
Mille pardons, madame, c'est ma cravache qui me ramène, je l'ai oubliée
sur la table!
JEANNE, [à elle-même.]
Ah! (Haut.) Je ne vois rien sur la table!
GASTON.
Si vous voulez me permettre d'entrer une seconde, je la trouverai tout
de suite!
JEANNE, [à elle-même, un peu émue.]
Entrer! mais non! Ah! pourquoi pas? vais-je laisser croire à ce monsieur
qu'il me fait peur?
GASTON.
Vous dites, madame?
JEANNE.
Je ne puis pas ouvrir, la clef n'est pas là?
GASTON.
Oui, madame! elle est de mon côté, et puisque vous le permettez (il
entre), j'entre!... (il va pour fermer la porte.)
JEANNE.
Laissez la porte entr'ouverte, je vous prie?
GASTON, [laissant la porte entrebâillée.]
Oui, madame: je vous demande pardon, j'ai cherché partout un domestique
en montant, mais tout le monde est probablement dans l'autre escalier,
(Il va pour poser son chapeau sur la chaise qui est près de la
cheminée.)
JEANNE.
Voici la cravache, monsieur.
GASTON, [reprenant son chapeau.]
Mille grâces!
JEANNE.
Mais si vous la redemandez, c'est pour vous en servir, je pense...
N'épargnez pas le cheval, croyez-moi; et s'il prend la route de Paris,
laissez-le faire! (Elle lui donne la cravache.)
GASTON, [la prenant.]
Si je le laisse faire, madame, je le connais, il reviendra ici, à bride
abattue! (Vent.)
JEANNE.
Non! je vais vous éclairer! (Elle prend la lumière pour l'éclairer, le
vent redouble.)
GASTON.
Avouez que vous ne renverriez pas un valet par un temps pareil, et que
si je refusais...
JEANNE.
Vous auriez tort! vous êtes déjà très-attardé! le vent redouble, et il
vous chasse! Adieu! (Un coup de vent violent ouvre la fenêtre tout à
coup, ferme la porte du fond et la porte premier plan à gauche, en
éteignant la bougie. On entend le bouton de cuivre qui se détache et qui
tombe; nuit. Jeanne, effrayée, pousse un cri.) Ah!
GASTON.
Le vent vous donne un démenti, madame; car il a fermé la porte!
JEANNE.
Eh bien, nous l'ouvrirons! voulez-vous avoir la complaisance de
sonner?...
GASTON, [cherchant dans l'obscurité.]
Où est la sonnette, madame?
JEANNE.
A la cheminée!
GASTON, [cherchant sur la tablette de la cheminée]
Je ne trouve rien!
JEANNE.
Si... le cordon!
GASTON, [tâtant le mur.]
Ah! le cordon!--Mais il n'y a pas de cordon, madame.
JEANNE.
Vous plaisantez?
GASTON.
Voulez-vous que j'allume?
JEANNE.
Oui, je vous prie!
GASTON, [la cherchant.]
Où êtes-vous?
JEANNE, [lui donnant le flambeau en reculant.]
Tenez!
GASTON.
Merci! (Il retourne à la cheminée et pendant ce qui suit fait semblant
de frotter sur le chambranle de la cheminée des allumettes qu'il jette
au feu par poignées, tandis que Jeanne ne le voit pas.)
JEANNE.
C'est singulier!... Il y avait pourtant!... Non!... tout cela était
cassé! brisé! Et dans ma chambre aussi! voilà l'agrément des vieilles
maisons... (Se retournant reniai.) Voulez-vous avoir la complaisance
d'appeler... car aussi bien, vous n'êtes pas adroit pour allumer la
bougie.
GASTON.
Les allumettes sont tellement humides!... l'air de la mer!... voici la
dernière!...
JEANNE, [vivement.] Alors, donnez-la moi, je serai plus habile que vous!
GASTON.
La voici, madame!
JEANNE, [allumant au foyer.]
Vous voyez bien! (se levant.) Maintenant que le mal est réparé, je ne
vous retiens plus!
GASTON, [après un coup d'œil à la petite porte.]
A la bonne heure, madame!--Mais par où vous plaît-il que je sorte?
JEANNE.
Par où vous êtes entré!--Par là!... (Elle le salue et repasse à droite,
Gaston s'incline et descend.)
GASTON, [à la porte de gauche.]
Madame... madame... (Jeanne se retourne) mais la clef est en dehors,
vous le savez, et de ce côté, je ne vois rien pour ouvrir!...
JEANNE.
C'est vrai! Alors, par la grande porte!--Adieu, monsieur, et bonne
route!
GASTON, [à part.]
Et le diable ne m'aidera pas!... (Il remonte vers la porte du fond et
s'arrête en poussant une exclamation de joie.) Ah!...
JEANNE, [se retournant.]
Vous dites?...
GASTON.
Mais je dis que je ne puis pas sortir non plus par cette porte-là,
madame.
JEANNE.
Parce que?
GASTON.
Parce que le bouton s'est détaché!
JEANNE.
Ce n'est pas possible!
GASTON, [ramassant le bouton de cuivre sur le tapit.]
Pardonnez-moi!--Le voici!
JEANNE.
Eh bien, alors, ouvrez!...
GASTON. Je ne puis pas, madame, la lige est tombée de l'autre côté!
JEANNE.
Maudit vent!--Êtes-vous bien sûr?
GASTON.
Voyez vous-même!
JEANNE, [après avoir essayé, un peu inquiète et commençant à
s'émouvoir.]
C'est vrai!... et celle-ci fermée, n'est-ce pas? (Elle désigne la porte
de la bibliothèque.) Verrouillée? (Elle essaye encore d'ajuster le
bouton.)
GASTON.
Oui, madame, mais voici une troisième porte! (Il traverse et va vers la
chambre de droite.)
JEANNE, vivement.
Mais non!... c'est celle de ma chambre.
GASTON, [l'arrêtant.]
Ah! pardon!... alors c'est bien embarrassant, comment faire?
JEANNE.
Je ne sais, mais il faut pourtant que vous sortiez, n'est-ce pas?
GASTON.
Je suis prêt, madame, mais comment?
JEANNE.
Eh! appelez, monsieur! vous avez la voix forte!... appelez du côté de
l'escalier!... appelez Trick!... appelez qui vous voudrez, pourvu qu'on
vous entende et qu'on vienne.
GASTON.
Je n'y songeais pas! c'est juste, madame! oui, appelons! (A la
fenêtre.) Trick!
JEANNE, [à la porto de gauche.]
Sylvie!
GASTON.
Trick!
JEANNE.
Sylvie!--Mais appelez donc! vous criez à peine!
GASTON.
Madame, je vous assure que je crie de toutes mes forces! Trick!
JEANNE, [se retournant.]
Il me semble qu'on répond.
GASTON.
Non, madame, c'est le vent!
JEANNE, [émue de crainte.]
C'est charmant! alors, nous voilà condamnés à rester ici... en
tête-à-tête!... à nous raconter des histoires!
GASTON.
Qu'à cela ne tienne, madame, je ne crains pas l'ennui.
JEANNE, [dont la crainte va croissant et qui ne vent pas la laisser
voir.]
Moi non plus! ce n'est pas l'ennui... Allons! c'est une plaisanterie! et
vous allez sortir, n'est-ce pas?
GASTON.
Encore? Mais comment, madame?
JEANNE, [s'irritant peu à peu.]