Mieux encore peut-être que sur notre carte publiée d'autre part apparaît
l'objectif de l'armée allemande: forcer la Meuse dans l'espoir de
pouvoir s'épandre rapidement, d'une part, vers Laon; d'autre part, au
delà de la Sambre et de Maubeuge, et converger ainsi dans deux
directions vers Paris. A l'heure où nous écrivons ces lignes, on peut
donc s'attendre à une action importante des forces combinées
anglo-franco-belges contre l'armée allemande dans la région de Givet où
tout a été depuis longtemps prévu par notre état-major.
[Illustration: En route vers la frontière de l'Est.]
[Illustration: UN VISION DE GUERRE DU CIEL PARISIEN. _Dessin de JOSE
****_]
_Parmi les hypothèses d'un genre nouveau qu'a dû envisager notre
état-major, il en est une assez curieuse, et un peu inquiétante, bien
qu'il n'en faille point exagérer l'importance. Un dirigeable allemand,
dans un raid audacieux, ne pourrait-il, à la faveur de la nuit, arriver
jusqu'au Champ-de-Mars et lancer quelques bombes sur la tour Eiffel,
avec l'espoir d'en détruire une partie suffisante pour arrêter le
fonctionnement de notre poste de télégraphie sans fil? Des mesures
spéciales sont prises pour se défendre contre pareille tentative: à
Paris même et sur divers points du territoire on a disposé des pièces
d'artillerie efficaces; des aviateurs veillent aux environs de la
capitale, prêts au suprême héroïsme; et c'est pour cela que chaque soir
on voit courir sur le ciel parisien de larges faisceau lumineux qu'un
dirigeable pourrait difficilement éviter, et qui, par une singulière
ironie du destin, rappellent les projections qui illuminent Paris les
jours de fête._
[Illustration: LE BON APÔTRE!--De quel sourire Guillaume II accueillait
le tsar.]
«Ce Tartufe entre les États!» Telle est l'épithète cinglante dont Henri
Heine, le même qui se proclamait coquettement «Prussien libéré»,
flagellait la face de la puissance de proie dont la féroce tyrannie
l'avait contraint d'abandonner sa chère Allemagne. Parole de vérité,
dont le monde vient, une fois de plus, d'éprouver la justesse. Or cette
nation de fourbes sans raffinement se peut glorifier d'avoir rencontré
enfin un chef à sa taille, et, selon l'expression anglaise, son
_representative man_, son homme type: Guillaume, empereur et roi. Avec
quels soins patients, quelle persévérance, le «kaiser» s'était appliqué,
depuis qu'il était monté en scène, à tisser devant nos yeux un voile
d'illusions! Avec quelle application, depuis vingt-cinq ans, il posait
au galant homme, au paladin! Fleurs sur les cercueils de nos morts
illustres, compromettantes invitations aux vivants en vue susceptibles
de servir ses mensonges, aucune comédie ne lui coûtait. On le voit ici,
accueillant, à l'une de leurs rencontres, le tsar Nicolas, son ami, son
cousin selon le protocole et presque par le sang, et lui souriant de
toutes ses dents. «J'embrasse mon rival, dit le Néron de Racine, mais
c'est pour l'étouffer.» Aujourd'hui voici son premier acte d'hostilité
envers la Russie; l'impératrice douairière, Marie Féodorovna, la mère du
tsar, la soeur de la reine Alexandra, sa propre tante, à lui,
Guillaume,--une souveraine auguste qui fut son hôte quelque jour, et lui
rendit, dans l'un des palais impériaux, à Pétersbourg, à Tsarskoïé-Sélo,
le pain et le sel,--une femme à cheveux blancs, enfin, qui traverse son
empire, la guerre déclarée, pour retourner chez elle: on l'arrête, au
nom du Lohengrin couronné, du successeur prétendu de Charlemagne; on lui
interdit de continuer sa route, et, comme une vulgaire espionne, on la
reconduit à la plus proche frontière.
[Illustration: _Dessin de J. SIMON._