LES AGRESSIONS DE L'ALLEMAGNE

Nous arrêtions, dans notre dernier numéro, l'exposé des péripéties de la

grave crise ouverte par l'agression de l'Autriche contre la Serbie, à la

date du 28 juillet. Les événements qui ont suivi et qui ont soudainement

dressé, avec l'Europe entière sous les armes, la France calme, fière,

résolue, consciente de son bon droit et de sa force, nous allons les

résumer ici avec une brièveté voulue d'éphémérides. Cette simple

énumération montrera avec quelle soudaineté se sont déroulés les

événements:

_Mardi, 28 juillet._--Le comte Berchtold notifie aux puissances que

l'Autriche est en guerre avec la Serbie. Sir Edward Grey propose, au nom

de l'Angleterre, une médiation à quatre: Grande-Bretagne, Russie,

France, Allemagne. Celle-ci décline l'offre.

_Mercredi, 29 juillet._--La Russie commence sa mobilisation de 14 corps

d'armée. L'Autriche informe le gouvernement du tsar qu'elle respectera

«l'intégrité du territoire serbe». Le comte de Pourtalès, ambassadeur

allemand à Saint-Pétersbourg, informe M. Sazonof que la mobilisation

russe, même partielle, amènera la mobilisation allemande. Cette démarche

est notifiée à Londres et à Paris.

Dans la nuit du 29 au 30 juillet, les Serbes font sauter en partie le

pont entre Semlin et Belgrade. L'Autriche commence le bombardement de

Belgrade, ville non fortifiée, habitée seulement par des femmes, des

enfants, des vieillards.

_Jeudi, 30 juillet._--M. de Pourtalès demande à M. Sazonof si

l'assurance que l'Autriche ne vise pas à des conquêtes territoriales ne

suffirait pas à la Russie pour la déterminer à arrêter sa

mobilisation,--puis, sur une réponse négative, à quelles conditions la

Russie démobiliserait. La Russie exige l'assurance que l'indépendance,

la souveraineté de la Serbie sera respectée.

Les hostilités continuent entre Serbes et Autrichiens: bombardement de

Belgrade, duels d'artillerie à Semendria et à Vichnitza, sur le Danube.

Le tsar signe l'oukase décrétant la mobilisation générale pour le 31

juillet. L'empereur Guillaume proclame l'état de «menace de guerre»

(_Kriegsgefahrzustand_).

Dans la nuit, les Autrichiens, qui tentent de passer la Save et le

Danube près de Belgrade, sont repoussés.

_Vendredi, 31 juillet._--Les pourparlers diplomatiques continuent: le

tsar reçoit M. de Pourtalès. L'Angleterre fait une suprême tentative

pour trouver une formule acceptable.

L'Allemagne s'isole: elle a coupé les voies ferrées, les lignes

télégraphiques et téléphoniques, occupé les ponts de sa frontière Est.

Enfin, dans la soirée, elle adresse à la Russie un ultimatum lui

enjoignant de cesser ses armements et menaçant de mobiliser elle-même

(en réalité, elle y travaille depuis le 25 juillet). Elle demande une

réponse pour le samedi 1er août, à midi.

A Paris, M. de Schoen notifie, à 7 heures du soir, à M. Viviani cette

démarche, et demande au gouvernement de la République quelle sera son

attitude en cas de refus de la Russie. Il réclame une réponse pour le

lendemain, également, à 13 heures.

La Russie accepte une proposition de l'Angleterre tendant à l'arrêt

simultané des opérations russes et autrichiennes.

_Samedi, 1er août._--M. de Schoen avance sa visite et voit M. Viviani à

11 h. 1/2. La conversation demeure sans conclusions positives.

A midi, conseil des ministres à l'Elysée: le président signe le décret

de mobilisation générale. A 4 heures est affiché l'ordre, portant que le

premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août. L'état de siège

est proclamé.

[Illustration: DEUXIÈME JOUR DE LA MOBILISATION.--Devant la gare de

l'Est à Paris, le 3 août.--_Phot. Raphaël._]

A 7 heures, l'ambassadeur allemand à Saint-Pétersbourg notifie

verbalement la déclaration de guerre à la Russie.

_Dimanche, 2 août._--Premier jour de la mobilisation française. Avant

toute déclaration de guerre, les Allemands violent le territoire du

Grand-Duché du Luxembourg et pénètrent en territoire français, à

Long-la-Ville, près de Longwy. Ils sont arrêtés par les batteries des

forts de Longwy. Un détachement de cavalerie allemande passe la

frontière à Cirey-sur-Vezouze, occupe un moment Bertrambois et est

repoussé. Un escadron fait irruption à Suarce, à 3 kilomètres de

Petit-Croix, où s'opère la réquisition des chevaux, et emmène avec ces

chevaux les hommes qui les accompagnent. Une reconnaissance du 5e

chasseurs allemand arrive au galop à Joncherey; à l'entrée du village,

un des officiers tue d'un coup de revolver le caporal commandant le

poste, et est lui-même abattu. Autant de violations de frontière, avant

toute déclaration de guerre.

Le tsar adresse un manifeste à ses peuples.

L'ambassadeur allemand notifie, à midi, au gouvernement italien, l'état

de guerre entre l'Allemagne et la Russie. Le marquis di San Giuliano

prend acte et déclare que l'Italie gardera la neutralité.

_Lundi, 3 août._--Dans la nuit, l'Allemagne a adressé à la Belgique un

ultimatum lui enjoignant de laisser passer par son territoire les

troupes allemandes. A 7 heures du matin, délai fixé pour la réponse, la

Belgique oppose un refus.

Le chargé d'affaires d'Italie notifie au gouvernement français la

neutralité de l'Italie.

L'Amirauté anglaise lance l'ordre de mobilisation de tous les hommes de

la réserve de la flotte.

Les Chambres françaises sont convoquées pour le 4 août. Notre

mobilisation se poursuit dans l'ordre le plus admirable.

Le Grand-Duché du Luxembourg est occupé par 60.000 Allemands.

M. Gauthier, ministre de la Marine, donne sa démission, pour raison de

santé. M. Victor Augagneur, ministre de l'Instruction publique, lui

succède. Il est remplacé lui-même par M. Albert Sarraut, gouverneur de

l'Indo-Chine. M. Viviani, conservant la présidence du Conseil, confie à

M. Gaston Doumergue le portefeuille des Affaires étrangères.

Sir Edward Grey fait à la Chambre des Communes une déclaration dont les

deux points essentiels sont: 1º que la flotte anglaise garantira les

côtes de France contre la flotte allemande; 2º que l'Angleterre, saisie

d'un appel du roi des Belges, affirme sa volonté de maintenir la

neutralité de la Belgique. Le Parlement vote 100 millions de livres pour

les dépenses de guerre.

Fait de guerre: un aéroplane allemand vient au-dessus de Lunéville et y

lance trois bombes.

A Metz, les Prussiens fusillent Alexis Samain, ancien président du

_Souvenir alsacien_ et fondateur de la _Lorraine sportive_; à

Moineville, le curé de cette paroisse; à Saales, le maire; plus dix-sept

jeunes gens qui tentaient de venir en France.

[Illustration: Alexis Samain (au centre), fondateur de la _Lorraine

sportive_, que les Allemands viennent de fusiller à Metz.]

A 10 heures du soir, M. de Schoen, ambassadeur d'Allemagne, quitte enfin

Paris, par train spécial mis à sa disposition. L'impératrice douairière

Marie-Féodorovna, rentrant en Russie, est arrêtée en Allemagne et

conduite à la frontière danoise.

_Mardi, 4 août._--Le matin, à Paris, obsèques solennelles de M. Jean

Jaurès, assassiné le vendredi 28 par un exalté.

Réunion des Chambres françaises. Séance émouvante. M. Paul Deschanel

rend un hommage ému à la mémoire de M. Jaurès. M. Viviani donne lecture

du message du président de la République et de la déclaration du

gouvernement. Dans un magnifique élan, les lois nécessaires à la défense

nationale sont votées à l'unanimité.

L'Angleterre adresse à l'Allemagne un ultimatum, lui accordant jusqu'à

minuit pour déclarer qu'elle respectera la neutralité de la Belgique.

Cet ultimatum est rejeté. L'ambassadeur britannique et celui de la

République reçoivent leurs passeports.

A 8 heures 30, l'Allemagne déclare la guerre à la Belgique. L'armée

allemande pénètre sur le territoire belge par Gemmenich et Dolhain, à

l'Est de Liége, Francorchamp, Stavelot. Trouvant des ponts coupés qui

retardent sa marche, elle écorne le territoire hollandais à Tilbourg,

franchit la Meuse à Eijsden et arrive à Visé. Cette ville, qui se

défend, est incendiée.

Le matin, à 4 heures, Bône, en Algérie, est bombardée par un croiseur

allemand, le _Breslau_. A 5 heures, Philippeville subit le même sort de

la part du _Goeben_. Peu de victimes.

L'armée austro-hongroise est toujours tenue en échec par les Serbes.

_Mercredi, 5 août._--Liége, sommée de se rendre, résiste victorieusement

aux envahisseurs. Un corps d'armée allemand attaque de front les troupes

belges qui l'arrêtent, contre-attaquent et le repoussent en territoire

hollandais. Les forts de Liége détruisent un pont de bateau jeté par les

Allemands sur la Meuse. Les pertes allemandes seraient très élevées; les

troupes belges ont ramassé dans les lignes ennemies 600 blessés.

La reine des Pays-Bas déclare une partie du territoire en état de

guerre.

En France, quelques escarmouches: à Norroy-le-Sec, près de Briey, des

dragons allemands sont surpris par des cavaliers français qui en tuent 5

et en blessent 2; à Rechésy, à la frontière suisse, des cavaliers

français surprennent une patrouille allemande, lui tuent 3 cavaliers, en

prennent 2, poursuivent le reste en territoire suisse.

[Illustration: L'AUBE DU 1er AOUT AU VILLAGE.--Le salut du coq. _Dessin

de L. SABATTIER._]

L'heure n'est point à la littérature, et si cette image n'était qu'une

allégorie, une facile imagination de poète, elle serait de peu de prix.

Mais elle est vraie; elle est quelque chose qui a existé, et que

d'innombrables yeux ont vu. Nous en tenons le témoignage d'un des jeunes

hommes qui en eurent à l'aube du samedi 1er août, le pathétique et

inoubliable spectacle.

La mobilisation n'était point officielle encore; mais les premiers

appels individuels avaient été lancés dans les campagnes, et de toutes

parts, au lever du jour, on voyait s'avancer allégrement, joyeusement,

sur les routes, ceux de qui la Patrie réclame les coeurs et les bras.

Ils marchaient par groupes, au pas, dans la splendeur du soleil levant;

et soudain le chant d'un coq résonna; à ce coup de clairon, nous contait

un de ces jeunes hommes, un autre coup de clairon répondit; puis deux,

puis trois; et bientôt ce fut, au-dessus des fermes et des chaumières,

comme un concert de notes stridentes et joyeuses qui s'élevait...

Ne dirait-on pas qu'il y eut quelque chose de providentiel dans ce

hasard qui mettait le salut du coq gaulois sur le chemin de ceux qui

allaient défendre la terre de Gaule!

[Illustration: LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE ET DES PAYS NEUTRES

(Luxembourg, Belgique et Pays-Bas) VIOLÉES PAR LES ARMÉES ALLEMANDES.

_L. TRINQUIER._]

_Plan cavalier par_.

Ce plan cavalier se présente avec une perspective qui, au premier abord,

déroute un peu notre oeil habitué à la topographie des cartes. Il permet

cependant d'embrasser, sans effort, tout l'ensemble des lignes

frontières qui ont été jusqu'ici violées par les Allemands. Voici,

d'abord, dans la trouée de Belfort, tout près de la Suisse, le petit

village de Joncherey, où est tombé le premier soldat français; à l'autre

extrémité des Vosges, Cirey, où se produisit aussi une escarmouche. Plus

loin, Thionville, Remisch, Wasserbilig, Trois-Vierges, par où fut

perpétrée sans coup férir l'invasion du Luxembourg; enfin, à l'est du

Grand-Duché, le territoire belge que l'ennemi a envahi depuis Arlon et

Verviers jusqu'à Liége et à la pointe que dessine au sud le territoire

des Pays-Bas.

[Illustration: Un départ de mobilisés.]

[Illustration: Un convoi de chevaux réquisitionnés traverse a place de

l'Opéra.]

L'Illustration, No. 3728, 8 Août 1914 · 第 7 / 17 题