plusieurs animaux quelquefois,--sur une physionomie? Eh bien! observez
avec attention les mouvements familiers, les instincts, les tendances de
l'individu chez lequel prédominera le type de l'_ours_, par exemple, ou
du _tigre_, et vous éprouverez l'obscure vision, en lui, d'on ne sait
quel être fauve fourvoyé dans une enveloppe étrangère. Croyez-vous qu'il
soit beaucoup d'hommes et de femmes, conformes à leur notion, dans
l'Humanité terrestre? L'homme n'est qu'un animal divin, différencié des
autres par l'Idéal!--Et celui en qui le souci des choses-éternelles
n'est pas en éveil sans cesse au fond de sa conscience, celui-là tient
encore de l'animal et n'est pas tout à fait sorti des ténèbres:
celui-là n'est pas l'HOMME, en réalité, et l'expression de sa
physionomie le trahit à chaque instant, malgré sa forme apparente. De
même la Femme conforme à sa notion est celle qui, reflétant les
espérances sublimes, comme une glace limpide et profonde, élève l'amour
et l'espérance au delà de la Mort. Pensez-vous que de tels êtres soient
nombreux dans notre espèce? Allons! soyez-en persuadé, les villes sont
semblables aux forêts,--et il n'est pas difficile d'y retrouver les
bêtes féroces.
--Vous croiriez que la plupart des vivants, interrompis-je...
--Sont engagés encore dans les liens inférieurs de l'Instinct, sont des
bêtes invisibles, transfigurées par leur travestissement, si vous
voulez,--dit le docteur, en riant d'un rire qui me montra deux rangées
de dents à faire honneur aux maxillaires d'un Caraïbe,--mais _sont_ des
BÊTES RÉELLES!--Et ajouta-t-il, les traits de leur visage (dans
l'expression desquels transparaît l'essence lumineuse de leur véritable
organisme) le prouvent surabondamment. De là leur natale haine pour la
Pensée! leur soif, inextinguible, _organique_, foncière, d'abaisser,
d'aniaiser, de profaner toute noble et pure tendance! de là leur mépris
_grotesque_ de tout art sublime, de toute charité désintéressée, de tout
ce qui n'est pas bas et impur--comme leurs préoccupations, leurs actes
et leurs oeuvres!--De là leur façon de démontrer la justice de leurs
opinions avec des coups et du sang! de là leur impossibilité de
comprendre l'Homme véritable, issu de l'En-haut! Oui, vous dis-je, et
croyez-le bien, le corps apparent n'est pas le réel; il change d'atomes
à chaque instant, il se renouvelle _entièrement_ à chaque révolution de
six ou sept mois; il N'EST PAS, à proprement parler. Ce n'est que du
devenir dans le Devenir. C'est sa _forme_, son idée, son unité
impalpable qui _est_, et sur laquelle se superpose son Apparaître. Et
l'une des preuves _physiques_ de ceci, c'est que les physionomies se
bestialisent ou s'illuminent aux approches de la Mort, d'une manière
frappante, pour qui a, dans les prunelles, de quoi regarder!
--Mais, c'est l'_Ame_, tout bonnement, dont vous voulez parler, mon ami!
interrompis-je; et alors... ce serait _Homo triplex_, qu'il faudrait
dire!
Lenoir ne répondit que par un léger haussement d'épaules.
--Et moi, et moi-même, s'écria-t-il tout à coup, tenez! le
croiriez-vous jamais? Je sens en moi des instincts dévorateurs!
J'éprouve des accès de ténèbres, de passions furieuses!... des haines de
Sauvage, de farouches soifs de sang inassouvies, _comme si j'étais hanté
par un cannibale!_... Oui, c'est fou, mais c'est ainsi: et je connais
bons nombre de docteurs aliénistes qui en pourraient avouer autant
d'eux-mêmes, si leur gagne-pain ne les contraignait pas au calme, à la
dissimulation et au silence. Et, lorsque je quitte le royaume de
l'Esprit, je distingue très bien cette nature infernale, en moi!...
C'est la _vraie_! Et toutes les spéculations métaphysiques me paraissent
alors comme une filiation de miroitantes billevesées, incapables
non-seulement de me racheter de cette horrible _forme_ intellectuelle,
--presque diabolique--mais de me donner un seul instant de stable
espérance! C'est pourquoi je redoute ce vestiaire qu'on appelle la Mort.
C'est pourquoi je ne suis pas tranquille, vous dis-je!... Non, je me
connais trop pour l'être jamais!
Une heure sonna. Je me levai; j'étais un peu remis de mon attaque
nerveuse; Lenoir ayant, cette fois, été par trop excessif, ayant dépassé
en un mot, le but, à force de l'exagérer. Décidément je trouvais de
plus en plus ineptes ses lubies superficielles.
--Nous reprendrons cet entretien, fis-je, en souriant.
--Oui, dit-il, préoccupé et toujours un peu sombre.
Et, tirant de sa poche une petite édition portative de la Bible, il
termina sa péroraison en s'écriant:
--Nous nous occuperons aussi de ce livre-là! (Et il tapait sur la
couverture comme sur une tabatière.)
Il l'ouvrit machinalement, au hasard, et tomba sur le chapitre des lois
de Moïse consacré à l'adultère et à ses châtiments.
Le passage une fois lu, il moucha son grand nez avec un bruit dont je me
sentis alarmé. Il y eut un silence pendant lequel il m'examina comme
pour juger de l'effet produit sur mon être par ce style.
J'avais remarqué seulement qu'à ce mot «l'adultère» Mme Lenoir avait
longuement et silencieusement tressailli dans son fauteuil. Mais ce ne
fut là, sans doute, qu'un mouvement nerveux éveillé soit par le souvenir
de quelque amourette de bal, soit par la fraîcheur du soir et de la mer.
Les verts fourrés de Paphos auront toujours leurs mystères, et le petit
dieu malin sait bien ce qu'il fait: du moins, telle fut mon opinion.
Quant au lieutenant, quant à sir Henry Clifton, l'idée ne m'en vint
même pas!
Lenoir ferma brusquement la Bible et ajouta très bas, comme à lui-même:
--En effet, comment pardonner à l'adultère? O rage! cette idée-là
m'affole, je le confesse!--Oui, je sens que j'assouvirais ma
vengeance--et que la perte des paradis ne l'arrêterait pas,--même dans
les régions de la Mort,--si...
Et son regard tourné vers sa femme alla se briser sur les lunettes
vertes et sur le visage terne.
Claire se leva, prit un bougeoir allumé:
--Tu, n'y penses pas, dit-elle: notre ami a besoin de repos.
Et elle me tendit le bougeoir en souriant.
Une minute après, je m'endormais en riant à chaudes larmes, dans mes
draps, de ce couple fantastique.
CHAPITRE XV
LE HASARD PERMET A MON AMI DE VÉRIFIER
INCONTINENT SES THÉORIES HUMILIANTES
La Mort est femme,--mariée au
genre humain, et fidèle.--Où est
l'homme qu'elle a trompé?
HONORÉ DE BALZAC.
Je passe rapidement sur l'existence charmante et retirée que nous
menâmes tous trois pendant une dizaine de jours, après lesquels mon
pauvre ami, couché sans vie dans sa chambre et le drap mortuaire ramené
sur le visage, reposait entre deux cierges.
Il avait été emporté brusquement, hélas! par une attaque d'apoplexie
foudroyante, causée par l'abus, vraiment immodéré, du tabac à priser.
Je l'avais, maintes fois, averti des inconvénients de cette herbe
terrible--et des dangers qu'il bravait, pour ainsi dire, en se jouant.
J'avais échoué.
Dédaigneux des remontrances de sa tendre femme qui s'était jetée plus
d'une fois à ses pieds, le conjurant, au nom des sentiments les plus
sacrés, de renoncer à son immonde passion, il ne diminuait même pas les
doses de poudre qu'il introduisait et agglomérait, à chaque instant
dans ses fosses nasales, à la longue saturées de nicotine. Le poison ne
tardait pas à pénétrer de là dans tout l'organisme, à le perturber
jusqu'au délire,--et quelquefois (disons-le tout bas), jusqu'à la folie
furieuse.
Dès les premiers jours, ayant remarqué sa manie, je résolus de le
guérir! de le sauver!
Et, pour diversifier et amuser en lui le démon de l'habitude, j'avais
essayé de substituer dans sa boîte d'or, du nitrate d'argent, du sucre
de réglisse, du chloroborate de «mercure», du charbon de terre, du
phosphure de calcium, de la raclure de vieux souliers, de la soude
caustique, de la poudre à canon et mille autres drogues inoffensives.
Bref, j'eus, vraiment, pour lui les sollicitudes d'une mère.--Inutiles
efforts; il prisa tout d'un nez indifférent, aux cartilages
blindés.--Néanmoins, je ne me tins pas pour battu. Décidé à le guérir
par mon système d'homéopathie,--le seul sérieux pour qui n'a pas le bon
sens oblitéré,--je m'enfermai dans le laboratoire de chimie.
Ce que l'ingéniosité humaine peut inventer en fait de fougueux
sternutatoires et de révulsifs terribles, j'ai su le glisser en sa
tabatière. Il fallait qu'il succombât ou qu'il guérît. J'étais décidé à
recourir fût-ce aux explosifs pour en finir avec son mal. Il n'est pas,
je me plais à l'espérer, d'ingrédients dus à toutes les branches du
savoir, dont je ne lui aie fort habilement bourré les cavernes. J'ai
fait chauffer, au péril de ma vie, les creusets où se pulvérisaient,
après concoction, les sucs des plantes les plus délétères, si utiles en
médecine quand leur dosage est pondéré. Il me semblait voir dans tout
cela le doigt de Dieu. J'avais négligé momentanément mes chers
infusoires; l'amitié seule était mon guide,--et souvent, de nuit, quand
réveillé en sursaut par quelque cauchemar, j'apercevais mes carreaux
empourprés par les reflets du laboratoire où bouillonnaient, nuit et
jour, les alambics, les matras à tubulures et les cornues, je me
délectais, avec attendrissement, à la pensée que tout ce qui se
faisait là, sous la garde des bons génies de la vraie Science, serait
situé le lendemain dans l'appareil olfactif de mon déplorable ami.
Au moment où mes soins et mon traitement allaient être couronnés d'une
récompense inespérée--(car je crois me rappeler qu'il commençait à
regarder, par moments, sa tabatière avec une indéfinissable
expression),--un certain samedi soir,--environ dix jours après mon
arrivée dans la maison,--après un dîner des plus enjoués,--il pâlit au
dessert, tout à coup! ses yeux se fermèrent, il remua les lèvres,--il
était mort.
J'eus la présence d'esprit, au milieu du saisissement général de Claire
et des domestiques, de pencher mon oreille vers sa bouche pour entendre
ce qu'il avait l'air de dire à voix basse, et je distinguai fort
nettement la phrase bizarre que j'ai citée plus haut.
--«En effet, murmurait le pauvre Lenoir,--comment pardonner à
l'adultère?... Je sens--_à présent_,--à présent que je vais sans doute
incorporer le sentiment que j'ai toujours eu de moi-même,--oui, je sens
que, du fond des ténèbres-extérieures, j'assouvirais ma vengeance--si...
Ce furent ses dernières paroles. On se fait une idée dans quel deuil,
dans quelle consternation nous fûmes abîmés! Où trouver des expressions?
J'y renonce.--Et d'ailleurs, siérait-il d'introduire le public dans la
douleur d'un particulier?
CHAPITRE XVI
CE QUI S'APPELLE UNE CHAUDE ALARME
Le cri du réprouvé ne traduit que cette pensée:
«Si j'avais su!--Et je le savais!»
COMMENTAIRES SUR LA THÉOLOGIE.
Ho! ho, moi aussi je sais être «poète», quand les circonstances
l'exigent, lorsqu'en un mot cela cadre avec la solennité d'un événement.
Le lyrisme, quand il a sa raison d'être, n'est point chose inutile: que
n'absoudrait-il pas? Je pourrais en vivre, au besoin, comme presque tout
le monde le fait, aujourd'hui, si je daignais m'abaisser jusqu'à
confier mes idées à l'imprimerie.
Oui, je saurais passer, moi aussi, pour «poète»,--si j'étais dans l'âge
où cette plume au chapeau procure des bonnes fortunes. Vraiment, je sais
bon nombre de plumitifs qui,--si ce métier ne rapportait ni argent ni
femmes,--cesseraient, sur-le-champ, d'exploiter, par leurs singeries,
l'imbécillité des particuliers et redeviendraient tout juste aussi
Gros-Jean que moi,--ce qui, d'ailleurs, serait... ce qu'ils auraient de
mieux à faire, le cas échéant.
Or, l'incident Lenoir était, on en conviendra, de nature à m'inspirer
sinon des prosopopées, du moins de très «poétiques» solennités d'idées
et de phrases.
La chambre du défunt, située au troisième étage, était haute. Sur le
visage du mort, étendu, couleur de cire et glacé, quelques gouttes d'eau
bénite, où tombait la lueur des cierges, reluisaient, diamants funèbres.
Mme Lenoir était à genoux, contre le lit, la tête sur le drap, les
mains jointes au-dessus de son front; moi j'étais agenouillé aussi, mais
plus loin; dans le coin obscur au fond de la chambre, derrière une
commode, assis sur mes talons, les mains jointes, la tête baissée,
regardant toujours fixement un point rouge dans le tapis.--Nous étions
seuls. Le prêtre et le médecin s'étaient retirés depuis une heure,
devisant à voix basse. La porte s'était refermée.
Un grand crucifix d'ivoire, entre les rideaux, semblait pacifier les
ténèbres.
J'accusais, avec rage, l'impitoyable nature qui me privait de mon ami et
j'aurais presque douté de la Science, si je n'eusse fait la part de mon
désespoir.
--Tout à coup, je ne sais ce qui se passa; mais, pour dire l'exacte
vérité, j'éprouvai une chose dont l'analyse ou même l'énonciation
distincte--me semblent situées au delà des termes dont peut disposer une
syntaxe humaine. Une commotion de froid dans les yeux, dans le coeur et
sur les tempes, simplement.
A ce moment-là, comme j'allais me demander ce que j'avais, la jeune
veuve se releva brusquement, les cheveux hérissés, la flamme des cierges
dans les verres de ses lunettes, les bras dressés! Terrifiante, elle
poussa, dans le profond silence, un cri tellement imprégné et saturé
d'une horreur folle, que je me sentis envahir, des pieds à la tête, par
l'effroi,--l'effroi sans autre qualification.
La Peur m'inonda, pour ainsi dire, à l'improviste. Je fus glacé. Elle
paralysa, pendant un moment appréciable, le jeu de mes facultés.--Je me
bornai à ouvrir et à fermer les yeux alternativement!--Enfin, je pris
sur moi de la regarder à la dérobée.
Son attitude n'était point faite pour rassurer un pauvre vieillard! Elle
me désola! Le résultat de cette contemplation fut le tremblement,
l'évanouissement instantané de mon sens moral, en une seconde! Et je me
mis, sans bouger autrement, toujours à genoux dans le coin obscur, à
pousser de grands, lents et prolongés hurlements, chromatiques, et dont
le volume augmentait en proportion qu'ils descendaient vers les notes
graves de mon registre de basse profonde. Au troisième hurlement, je
sentis ma propre frayeur friser le délire, et je déchargeai mon âme par
un petit rire à peine distinct, qui eut pour effet immédiat de combler
la terreur de la jeune femme à ce point qu'elle courut vers la porte,
prise d'une panique, et enfila les escaliers où, sans tarder, je la
suivis quatre à quatre,--sans perdre, comme on dit, le temps en oiseux
commentaires.
Nous mîmes deux secondes à franchir paliers et rampes, jusqu'à la
porte du jardin. Dans notre précipitation simultanée à vouloir ouvrir
cette exécrable porte, nous neutralisions mutuellement nos efforts; je
poussai alors, dans ma détresse, un grognement étouffé, dont le bruit me
fit tomber en syncope entre les bras de la pauvre femme; ses genoux
s'entrechoquèrent et nous roulâmes à demi-morts sur le parquet.
Puis ce furent des cris et des flambeaux, des pas lourds et hâtés. Les
domestiques, effarés, accouraient; Mme Lenoir répondit à voix basse
à une question du vieux valet. On nous porta chacun dans notre
chambre.--Une heure après, sentant que je ressaisissais la possession de
moi-même, je sautai à bas, je fourrai tout ce que j'avais, pêle-mêle,
dans ma valise, et je me mis à fuir par le jardin, escorté
silencieusement et jusqu'à la porte, par le basset. Je courus, d'une
haleine, au bureau des diligences, je m'installai dans la première
rotonde venue, et j'éprouvai un grand plaisir,--au premier ébranlement
des roues et au bruit des postillons qui soulevaient l'attelage à coups
de fouet.--Je sentais que je m'éloignais de la maison Lenoir!... en
laquelle je me promettais, _in petto_, de ne jamais remettre les pieds,
même pour sauver mes derniers jours.
* * * * *
Ah! ah! je repris le cours de mes grandes découvertes.--Je vis du
pays!--Je puis même dire que j'ai fait faire à la Science des pas de
géant!
--Mais l'important est d'achever cette histoire. Ce que j'ai à dire est
une chose si terrible, que j'ai été prolixe à dessein.--Je n'osais
pas!--Je reculais le moment fatal!... Mais--j'ai bu, ce soir, des vins
capiteux qui m'ont excité la cervelle... et je parlerai.
CHAPITRE XVII
L'OTTYSOR
Il y a plus de choses au Ciel et sur la
Terre, Horatio, que n'en peut rêver
toute votre philosophie.
SHAKESPEARE, _Hamlet_.
Une année après, je me trouvai dans le midi de la France. J'avais
exploré la chaîne des Alpes; je m'arrêtai à Digne.--Selon mes habitudes
d'isolement, je fus me loger dans une hôtellerie de faubourg. Mes
journées, je les passais dans les campagnes, muni de mes instruments.
Un soir que, harassé par mes recherches, je rentrai fort tard,
j'enjoignis au garçon de m'apporter dans ma chambre une tranche de
poisson, quelques poires et deux litres de café pour ma nuit.
Le garçon était d'un extérieur solennel.
--Monsieur ignore que c'est fête publique?... A l'exception d'une
vieille dame malade et couchée, il n'y a pas un chat dans la maison.
Personne aux cuisines! Tout le monde est parti pour aller voir le feu
d'artifice.--Monsieur trouvera des restaurants s'il veut suivre cette
rue qui mène à la grande cité;--il est venu aussi cette lettre pour
monsieur.
Je pris tout doucement la volumineuse lettre, et je lus, à la clarté de
la chandelle qu'il élevait près de mon front.
La lettre venait d'Angleterre. Un de mes correspondants de Londres,
homme très original comme le sont un peu tous les Anglais, m'annonçait
le gain d'un procès capital pour sa maison--ce dont il
espérait--disait-il assez plaisamment--que je me réjouirais avec lui. Le
post-scriptum ajoutait que--«à propos» un jeune Anglais de mes amis,
officier de marine, venait de périr d'une mort des plus tragiques, au
cours d'une mission dans l'extrême Océanie. Le steamer d'exploration
qu'il montait se trouvant engagé dans le 14e latitude sud, et le 134e
de longitude, à hauteur des Marquises, en avant du groupe sinistre des
Pomotou, l'on avait mis à la mer une embarcation, commandée par cet
officier, pour reconnaître les atterrages--de l'un de ces vastes îlots,
d'aspect désert, sortes de volcaniques blocs de lave qui jaillissent,
noirs, à de prodigieuses altitudes,--et balancent, dans l'orageux ciel
du grand océan équinoxial, d'énormes forêts d'un vert intense.
«En ces parages, les plus reculés, pour ainsi dire, de notre globe, nul
commerce possible n'ayant paru aux nations civilisées mériter que l'on
risquât des bâtiments au milieu des innombrables récifs qui en hérissent
les abords, ces îlots, perdus en des étendues de flots démesurées,
demeurent tout à fait inconnus: cet archipel en compte plus de sept
cents, dont quelques-uns seulement sont madréporiques.
«Les effroyables tempêtes, les enlisements d'un certain sable basaltique
pareil à de la poussière d'anthracite, les tombées, parfois soudaines,
de brumes stagnantes, rendent ces régions funestes aux navigateurs, qui
ont surnommé ces eaux la Mer-dangereuse: et tant de bâtiments de tous
pavillons s'y sont perdus que l'on a silencieusement renoncé à s'y
égarer. Seule, une secte de pirates polynésiens, les Ottysors, guetteurs
de naufrages, s'y réfugient par les mauvaises nuits et, les uns tapis
dans les cavernes, les autres errants à travers les roches, attendent
des proies.
«Or, au moment de l'événement, le petit détachement d'éclaireurs, sous
les ombres du soir, longeait, sur la falaise de l'îlot, les périlleux
sables et regagnait le bord. Le jeune officier, qui s'était peut-être
avancé d'une cinquantaine de pas en avant de l'escorte, fut si
brusquement assailli, au détour d'un roc, par un grand insulaire noir,
(--sans doute l'un de ces Ottysors-pirates)--que celui-ci lui avait déjà
tranché la tête et, s'inondant de sang, la balançait à bout de bras
avec des gestes affreux, avant qu'un mouvement quelconque de défense,
avant qu'un coup de feu, qu'un cri même eussent eu le temps de
s'effectuer. Comme l'escouade se précipitait pour le massacrer, on le
vit s'aventurer, à pas lents, sur les sables mortels, où lui fut envoyé
un feu de salve continu, qui éclaira le crépuscule, pendant que le
_fantastique_ indigène, se vouant lui-même à la mort, s'enlisait peu à
peu, devant l'équipage interdit, sous les dunes de ces plages fatales
et, disparaissait, dans l'étouffement, en agitant par les cheveux, en
son poing levé tout droit, la tête sanglante qu'il avait l'air de
montrer victorieusement aux étoiles. Le malheureux ami n'était autre
qu'un lieutenant de vaisseau nommé sir Henry Clifton, avec lequel,
disait mon correspondant, je devais avoir fait route de Jersey à Saint
Malo.»
Je m'abstins, sur le moment, de toute réflexion relative à sir Henry
Clifton au reçu de cette fâcheuse nouvelle. J'avais entendu parler de
ces très rares Ottysors couleur de jais, ou _guetteurs de naufrages_.
Les marins de Norwège et de Hollande nomment aussi ces nègres les Démons
des enlisements. Ces féroces cannibales sont enveloppés d'un mystère non
pénétré encore. La nuit, parfois, on entend, au loin, sur les écueils,
leur grand cri, sombre hurlement de guerre. Ce sont de véritables
_ombres_. Aucun d'eux n'a été fait prisonnier, et, malgré les décharges,
on ne les voit ni tomber ni fuir. «On ne sait ce qu'ils font de leurs
morts, _s'ils meurent_,» dit assez étrangement le géographe danois Bjorn
Zachnussëm.
Je résolus de bannir de ma mémoire cette aventure qui me parut de nature
à pouvoir troubler mon sommeil.
--Ne m'avez-vous point parlé d'une vieille dame malade? dis-je au garçon
en mettant la lettre dans ma poche; a-t-elle soupé?
Le garçon, qui cherchait à épier sur mes traits l'effet de la lettre,
fut quelque temps sans répondre.
--Non, dit-il enfin, son souper est là.
--Bien, répliquai-je; puisqu'elle est malade, je mangerai son souper;
cela lui fera du bien.
Et je me mis à rire de ce bon mot dans le sonore escalier.
Je n'étais certes pas arrivé aux deux tiers de la durée habituelle et
régulière de mon rire, lorsque mon nom, prononcé d'une voix agonisante,
me parvint à travers la porte la plus voisine sur le palier où je me
trouvais.
Je me sentis mal à l'aise et je m'arrêtai court.
--Qu'est-ce que cela? dis-je au valet.
--Ça? dit-il, c'est la vieille dame... Il faut croire qu'elle vous
connaît.
--Quel est le nom de cette dame?
--Mme Lenoir.
--Mme Lenoir!... dis-je très bas après un silence.--Quoi! la
charmante et incomparable Mme Lenoir, la veuve de mon pauvre
ami?...--Toutefois, comment pourrait-elle se trouver ici? me demandai-je
à moi-même.
Le garçon mit sa langue contre ses dents et fit entendre un susurrement
d'indifférence.
--Je ne sais, dit-il élégamment.
Le plus gracieux de mes sourires accueillit cette tournure de phrase, et
il fut accompagné, vraiment malgré moi, d'un fort coup de pied à la
chute des reins de ce jeune Mercure. Le bougeoir tomba,--et, comme le
garçon, saisi d'une épouvante que je cherche encore en vain à
m'expliquer, entreprenait de renouveler à lui seul, dans les escaliers,
la course d'Hippomène et d'Atalante, je relevai le bougeoir et je
frappai discrètement trois coups, avec l'os de mon saturne, contre la
porte inquiétante; je tenais de l'autre main le bougeoir et mon sac de
promenade.
--Entrez donc! me dit une voix vaguement connue.
Je levai le loquet et une forte odeur de peinture fut la première
sensation dont je me sentis douloureusement affecté. Les murailles,
récemment récrépies, étaient d'un blanc argenté, absolument uni et
huileux. Elles éveillèrent dans mon esprit, instantanément, l'idée de
ces plaques de métal dont se servent dans les ateliers les dignes émules
de Daguerre pour augmenter les reflets du jour.--Dans le lit, couvert de
rideaux blancs, une femme, au visage jaune et tiré comme parchemin, se
tenait, toute habillée de deuil, et accoudée. Une énorme paire de
lunettes bleuâtres lui couvrait les yeux. Sur la cheminée brillaient
deux ou trois flacons, aux étiquettes de pharmacien. Une chandelle
fumait sur la table de nuit.
--J'ai reconnu votre voix, docteur, malgré le temps et le chagrin! me
dit sans bouger la dame couchée. Asseyez-vous près de mon lit: j'ai à
vous faire part d'une chose. J'ai failli perdre votre trace depuis
Genève, mais ce matin, dès mon arrivée... Et puis j'étais sûre de vous
trouver avant de mourir.
Je m'approchai, dans ma compassion, de ce spectre. J'hésitai vraiment à
reconnaître la belle Claire Lenoir, en considérant les ravages causés
sur ce visage, évidemment par quelque angoisse mystérieuse; elle était
comme brusquement vieillie.
Je lui fis sentir toutes ces choses avec ménagement. Elle commença à me
regarder derrière ses lunettes, dans un profond silence.