--Permettez, balbutiai-je, permettez! je crois qu'il y a, ici,

tautologie. Ici-bas, madame, nous avançons dans un chemin que nous ne

pouvons éviter. Pourquoi ce phénomène se produit-il? Voilà la question.

Or, pour l'expliquer, plusieurs ont fait, empiriquement, intervenir

l'Intuition (c'est-à-dire l'Induction, à l'insu ou même au su des

inspirés). Mais, pour être sur une montagne, il faut avoir gravi un à

un les degrés dont cette élévation n'est que la somme, et il n'y a pas

d'intuition spontanée. Si la Révélation vient encore enrichir,

arbitrairement, le Problème d'une complication nouvelle,--(Ici je me

levai en étendant les bras)--il n'y a plus moyen de s'entendre!--C'est

à y renoncer! Je veux bien croire qu'un Dieu a créé le monde, mais le

moyen d'admettre qu'il s'en occupe, jusqu'à nous «révéler» ses voies

par l'intermédiaire de tel ou tel,--alors, surtout, que rien ne le

prouve d'une façon péremptoire? Je m'étonne qu'un esprit comme le vôtre

se berce encore de pareilles chimères: elles ont fait leur temps.

Je crus licite, en me rasseyant, de savourer l'effet de mon éloquence

sur mes interlocuteurs, et mon regard, errant dans l'ombre, glissa vers

Mme Lenoir. Elle n'avait point quitté son impénétrable maintien près

de la fenêtre et son silence commençait aussi à m'inquiéter. Je me

sentais observé par ses pénétrantes et inquisitoriales prunelles--dont

ses lunettes me dérobaient l'expression maudite.

--Eh bien! Claire? murmura le docteur; vous ne répondez pas?

--Oh! monsieur, répondit, en souriant, la belle Claire, vous savez bien

que les arguments qui ont suffi jusqu'à présent pour confondre la

dialectique de notre ami ne sont pas absolus,--et je ne suis pas jalouse

d'achever sa triste défaite.

Je considérai, en tapinois, et avec une stupeur mal dissimulée, celle

qui ne frémissait pas d'envenimer ma plaie à ce degré

monstrueux,--mais, à ces damnables paroles, je ne trouvai rien à

répondre. Je cherchai une saillie, une épigramme sanglante, un biais; je

fis appel à la mauvaise foi. Tous les efforts de mon cerveau

demeurèrent infructueux. Et, quand cette preuve blessante de mon

impuissance me fut bien démontrée, le dépit, l'indignation, la haine

aveugle commencèrent à m'envahir. Mon coeur secouait et sonnait le glas

dans ma poitrine: la fureur, la soif de vengeance, de vagues idées de

meurtre, tous les plus vils sentiments, enfin, montèrent affreusement

jusqu'à ma gorge, et se reflétèrent brusquement sur mon visage par un

demi-sourire approbatif et béat.

Cependant, mon geste, mon attitude, l'encourageaient à continuer.

--Le fait est, murmurai-je par contenance, que les affirmations de

Lenoir rendraient jaloux--si elles ne le faisaient rougir--monsieur de

la Palice.

--Mais vous m'avez attristée,--continua Claire, de sa belle voix grave

et mystique,--lorsque vous avez déclaré tout à l'heure que la Science

nous suffisait pour éclaircir l'énigme du monde et que de marcher à sa

lueur d'emprunt suffisait aussi à l'homme juste pour s'acquitter envers

Dieu.

Lenoir baissa les yeux avec un sourire assez singulier; je voulus lui

venir en aide,--comme je sais venir en aide.

--Vous vous répétez, ma bonne amie!... balbutiai-je:--vous récriminez

sans trancher la difficulté! De quel droit faire intervenir une «simple

croyance» en philosophie?

--Je sais des hommes que l'on ne saurait accuser de se répéter, attendu

qu'ils n'ont jamais rien dit,--me répliqua la douce créature.

Et se retournant vers Césaire:

--Quand je pense la Lumière, continua-t-elle, mon très-humble esprit

coïncide avec CE qui fait que toute lumière peut se

produire.--L'Esprit, en qui se résout toute notion comme toute essence,

pénètre et se pénètre, irréductible, homogène, un.--Et, quand je pense

la notion de Dieu, quand mon esprit _réfléchit_ cette notion, j'en

pénètre réellement l'essence, selon ma pensée; je participe, enfin, de

la nature même de Dieu, selon le degré qu'il révèle de sa notion en moi,

Dieu étant l'être même et l'idéal de toutes pensées. Et mon Esprit,

selon l'abandon de ma pensée vers Dieu, est pénétré par Dieu--par

l'augmentation proportionnelle de la _notion-vive_ de Dieu. Les deux

termes, au bon vouloir de ma liberté, se confondent en cette unité qui

est moi-même:--et ils se confondent sans cesser d'être distincts. Or,

la Révélation-chrétienne, étant la conséquence et l'application de cet

absolu principe, je n'ai pas à la traiter de «chimère qui a fait son

temps» puisqu'elle est de la nature de son principe, c'est-à-dire

éternelle, inconditionnelle, immuable.

--Ma chère madame Lenoir, repris-je, je crois que vous vous faites une

trop grande idée de Dieu. Il n'est qu'infini, que nécessaire,

qu'inconcevable,--qu'étonnant! Pourquoi toujours le faire intervenir

dans les conversations? Rappelez-vous que Kant avait un vieux domestique

nommé Lamb, qui supplia son maître de reconstruire les preuves de

l'existence d'_un_ Dieu, radicalement détruites par le grand

philosophe--Nous avons, aussi, en nous tous, on ne sait quel vieux

domestique qui demande un Dieu. Soyons plus sensés que Kant:

méfions-nous du premier mouvement; sachons répondre par un

sourire...--mélancolique?--Et n'acceptons de telles données que sous

bénéfice d'inventaire. L'héritage de nos premiers parents, à franc

parler, me paraît d'ailleurs le mériter au delà de toute expression!!!

Ce fut la goutte d'eau froide.

Toutefois Mme Lenoir me répondit placidement:

--Pourquoi ne pas demander à l'Infini même un Dieu? Ne faut-il pas

qu'il réalise toute pensée? (Car que serait un prétendu Infini qui

serait borné à cette impuissance de réaliser une pensée de l'Homme?) Et

comme Dieu, vous dis-je, est la plus sublime pensée dont nous puissions

concevoir l'intime notion, nous sommes infiniment insensés si nous nous

efforçons de la détruire en nous (ce qui d'ailleurs est impossible).

Je me tus, ne voulant pas laisser voir ce qui se passait en moi.

--Soit! reprit Césaire. Mais, ma chère amie,--nul ne pourrait,

aujourd'hui, récuser l'évidence du développement de l'Homme--et n'en

pas tenir un compte des plus sérieux. Après tout, le Progrès n'exclut

pas la Révélation:--le châtiment initial demeure quand même, bien que,

grâce aux sueurs de nos fronts, il diminue d'intensité: voilà tout.--La

Révélation ne nous gêne pas:--(je la vois partout, moi)!--Vous êtes donc

très libre et très sage de vous y confiner.--Seulement, _en

métaphysique_, je suis obligé, moi, de ne tabler que sur le

Progrès--humain, _par la Science_.

--Ah! s'écria-t-elle, comment vous suffit-il de ne vous développer, vous

Homme, qu'à travers une série d'expressions relatives dont la somme

constitue votre Science! Dans ce cas, au lieu d'être de

parfaits-animaux, nous sommes, seulement, des animaux qui s'améliorent

et qu'un Progrès indéfini enferme à jamais dans une loi

proportionnelle! Si même la chose était absolument vraie, ce ne serait

point là de quoi s'enorgueillir; car, dans mille ans, avec ce système,

nous creuserions encore, comme les taupes: qu'importe la grandeur, la

splendeur et la profondeur du trou, si nous savons que ce trou doit

ensevelir toute notre destinée? si nous sommes voués à la Mort, enfin,

vers laquelle nous marcherons d'un pas toujours plus rapide,--les cieux,

d'après les affirmations même de la Science la plus positive, devant se

faire, tôt ou tard, brûlants ou mortels.--A peine si nous pouvons

examiner un passé de six mille ans, à peine notre apparition

date-t-elle de quelques heures,--et nous osons fonder sur un grain de

sable nos suprêmes espérances, alors qu'un rien nous fera, sans

rémission, rentrer dans la poussière, dans les ténèbres, dans le Nul.

--Mais, m'écriai-je, la catastrophe dont vous parlez n'aura lieu que

dans un laps de temps si considérable qu'il est presque absurde d'y

songer! Conquérons, d'abord, sur la Nature, notre indépendance, et nous

verrons plus tard.--D'ailleurs, après nous le Déluge!... et, ma foi,--au

petit bonheur!

--Mais nous serons toujours en dépendance, reprit-elle, par cela seul

que nous sommes forcés de penser. _Il faut_ croire à la Pensée: nier

ceci n'étant qu'une pensée encore. Et c'est pourquoi nous n'avons pas

une action, pas une idée, pas un raisonnement, qui n'ait son principe

dans la Foi. Nous croyons en nos sens, en notre doute, en notre progrès,

en notre néant, bien que cela soit douteux, rigoureusement parlant,

puisque rien ne se prouve. Le scepticisme le plus profond débute par un

acte de foi.

Or, puisqu'_il faut_ que nous choisissions, choisissons le mieux

possible! Et puisque la Croyance est la seule base de toutes les

réalités, préférons Dieu. La Science aura beau m'expliquer à sa façon

les lois de tel phénomène, je veux continuer, à ne voir, moi, dans ce

phénomène, que ce qui peut m'AUGMENTER l'âme et non ce qui peut

l'amoindrir. Si les mystiques s'illusionnent, qu'est-ce qu'un Univers

inférieur même à leur pensée? Dans la Mort, est-ce la logique de deux

abstractions qui me rendra mon propre Infini-divin perdu?

Non! Non. Je fermerai donc les yeux sur un monde où mon esprit a l'air

d'un étranger. Peu m'importe si les lois du mécanisme des astres sont

pénétrées, puisqu'elles ne m'apprennent qu'une destruction certaine!

Tentations, que ces étoiles qui s'éteindront! Illusion, que le

«scientifique» avenir! L'Histoire des temps modernes, c'est l'histoire

de l'Humanité qui entre en son hiver. Le cycle sera bientôt

révolu.--Comme les sages des vieux jours m'en ont donné l'exemple sacré,

je ne saurais hésiter, moi chrétienne et pécheresse, entre votre «siècle

de lumières», et la Lumière des siècles.

CHAPITRE XIII

LES REMARQUES SINGULIÈRES DU DOCTEUR

LENOIR

L'Ecclésiaste a dit: «Un chien vivant vaut mieux

Qu'un lion mort.» Hormis, certes, manger et boire,

Tout n'est qu'ombre et fumée, et le monde est très vieux,

Et le néant de vivre emplit la tombe noire.

LECONTE DE LISLE.

Eu égard au mépris furieux qui m'avait étouffé pendant le cours de cette

diatribe, je dus faire jouer le noeud de ma cravate, et, ne sachant

comment exprimer, d'une façon copieuse, ma pitié pour de telles

doctrines, je me contentai de prononcer huit fois de suite le mot:

«_Brava!_» de ma voix la plus flûtée et d'un air de joie enthousiaste.

Une chose me fit plaisir: le docteur, silencieux, s'était assombri à

vue d'oeil.

Je me frottai les mains; ils différaient d'opinion; la chose était

certaine. Peu m'importait sur quel point,--leurs deux convictions me

paraissant également absurdes.--L'essentiel devenait de les exciter l'un

contre l'autre, de les mettre aux prises, afin de me poser en juge et

d'avoir le dernier mot, par cela même--(quitte à penser à mes

affaires, sous un air d'attention profonde, pendant qu'ils

ergoteraient).

J'espérais même tout doucement que, par mes soins, ce ménage modèle

allait bientôt en venir aux mains, ou,--tout au moins,--se prendre aux

cheveux à propos de «l'Immortalité de l'âme», et je m'apprêtai,

d'avance, à clore le tout par d'amples gorges chaudes.

En ces conjonctures, je résolus de partager l'avis de Lenoir--quel qu'il

pût être! Car les théories de sa femme avaient pour spécialité d'énerver

mon cerveau jusqu'à lui faire perdre le sentiment de lui-même.

Aussi le Lecteur qui, sans doute, avec son tact ordinaire, s'attend,

comme moi, à quelque collision,--toujours fâcheuse entre

époux,--comprendra-t-il quelle dut être ma surprise--(je dirai presque

mon désappointement),--lorsque j'entendis Lenoir murmurer ces paroles

étranges:

--L'intelligence de Claire est une glace profonde, limpide, où ne se

reflètent que de sublimes vérités, et je suis fier d'aimer à jamais son

être admirable.

A ces mots, je regardai Claire: il me sembla qu'elle devenait livide.

Césaire s'était levé: il fit un pas vers sa femme et, s'inclinant tout

à coup, il lui baisa la main, longtemps, en silence, avec une passion

dont la ferveur sauvage,--concentrée et contenue--m'étonna de la part

d'un homme de 46 ans!

Puis il revint s'asseoir à ma droite.

Il se passa quelques secondes durant lesquelles je ne perçus

distinctement que le bruit de la houle: je sus les mettre à profit en

rassemblant mes facultés éparses.

--Oui, l'Idéal! ajouta Lenoir, (qui continuait de tourner brusquement

casaque aux principes dont il s'était fait jusque-là le banal champion),

oui, l'Espérance invincible! la Foi! quoi de plus _positif_ après tout?

N'est-ce pas Swédenborg qui a dit: «La croyance est au-dessus de la

pensée autant que la pensée est au-dessus de l'instinct!» En effet,

croire: cela suffit. Et quand je m'efforce d'affirmer l'autocratie d'une

philosophie quelconque--(alors qu'il y en a autant que

d'individus)--lorsque je me bats les flancs, enfin, pour défendre les

arguties de la Science,--si vaine en ses résultats réels, si

orgueilleuse en ses troublantes apparences,--je conviens, oui, je

conviens que je réprime toujours en moi-même une immense envie de rire.

Et il se détourna vers moi:

--Si l'on savait, ajouta-t-il, jusqu'à quel point la force vive de

l'Idée est surprenante et terrible dans les sphères de la Foi! La

puissance d'une imagination, d'un rêve, d'une vision, dépasse

quelquefois les lois de la vie. La _Peur_, par exemple, l'idée seule de

la Peur superstitieuse, _sans motif extérieur_, peut foudroyer un homme

comme une pile électrique. Les choses vues par un visionnaire sont, au

fond, _matérielles_ pour lui à un degré aussi positif, tenez,--que le

Soleil lui-même, cette lampe mystérieuse de tout ce système

fantasmagorique de création, de disparition, de

transformation!--Avez-vous réfléchi sur ces monstres humains tigrés de

taches bicolores, de fourrures,--sur les céphalopodes, les

hommes-doubles, les fautes horribles de la nature, enfin, provenues

d'une sensation, d'un caprice, d'une _vue_, d'une IDÉE, pendant

la gestation de la femme? Avez-vous médité les explications enfantines

de la Physiologie à ce sujet?

Si j'ouvre les annales médicales, touchant la réalité presque

_pondérable_ de l'Idée, tenez, je trouverai, à chaque instant, des

faits comme celui-ci: je cite le texte même:--«Une femme, dont le mari

fut tué à coups de couteau, mit au monde, cinq mois après, une fille

qui, _à sept ans_, tombait dans des accès d'hallucination. Et l'enfant

s'écriait alors:--«Sauvez-moi! voici des hommes armés de couteaux qui

vont me tuer!»--Cette petite fille mourut pendant l'un de ces accès, et

l'on trouva sur son corps des marques noirâtres, pareilles à du sang

meurtri, et qui correspondaient, sur le coeur, malgré les dissemblances

sexuelles, aux blessures que son père avait reçues sept ans auparavant,

pendant qu'elle était encore _en deçà_ des mortels.»

Appelez ceci comme vous le voudrez; je demande en quoi l'ombre, l'idée,

diffère décidément de ce que vous appelez la _réalité sensible_, si le

simple _reflet_ d'une sensation étrangère a le pouvoir de s'instiller,

de s'infiltrer mortellement dans l'essence de notre corps. Quoi! une

ombre--qui n'est qu'une ombre--nous tue malgré cela?... Réfléchissez.

Ouvrez maintenant les physiologistes:--Béclard définit la Vie,

l'organisme en action, et la Mort, l'organisme au repos.--Le premier mot

de Bichat est celui-ci: La Vie est l'ensemble des fonctions qui

résistent à la Mort.--Consultez, depuis Harvey, les meilleurs traités:

relisez les fameuses recherches de Broussais sur le sang, vous verrez

que si un grand physiologiste a pu s'écrier: «Sans phosphore, point de

pensée!» la plupart d'entre eux, surtout les plus récents, (et ce sont

les plus logiques avec eux-mêmes), n'admettent ni l'idée de la Vie, ni

l'idée de la Mort, ni même celle de l'Organisme.--Maintenant, revenus

des principes absolument divergents et contestables de la Physiologie,

rapprochez simplement ce fait, que je vous ai cité entre mille,

rapprochez-le des phénomènes présentés, par exemple, par le délire des

mourants. C'est alors que les visions commencent à être _un peu plus

réelles_! que dis-je? à être les seules choses méritant le titre de

réalité. La Mort, c'est l'Impersonnel; c'est la réalité de ce qui

maintenant n'est que vision. Il est _certain_, pour moi, que nos actions

y deviennent un second corps et que le Passé se réaffirme dans la Mort

comme de la chair.

Le Passé est une ombre, et nous sentons bien, d'instinct, que la Mort

est le domaine des ombres.--La Mort et la Vie ne sont que de rigoureuses

conséquences de la dialectique éternelle; et, par cela même que ce sont

des nécessités, constituant la double face de l'Existence, elles

trouvent, comme le reste, en effet, leur essence dans l'Esprit. «La

Pensée étant donnée, la Mort est donnée par cela même!» a dit le Titan

de l'Esprit humain: et c'est cela seul qui peut _prouver_ l'Immortalité.

«Supprimez la Pensée, il restera des substances qui pourront tout au

plus être _éternelles_, mais qui ne seront pas _immortelles_; car la

Mort ne commence que là où s'éteint et disparaît la Pensée. La Mort,

créée par l'Esprit comme la Vie, relève de l'Esprit.»

Et ce que nous appelons la Mort, n'est, en effet, que le moyen terme,

ou, si vous préférez, la négation nécessaire, posée par l'Idée pour se

développer jusqu'à l'Esprit, à travers la Pensée.

J'irai presque jusqu'à dire que nous pouvons avoir, même dès à

présent, de ce côté-ci du Devenir, quelques lueurs des épouvantes qui

nous attendent, et que notre propre passé nous réserve.--Rappelez-vous

ces milliers d'individus, noyés ou pendus, qui, à la dernière minute de

la suffocation, au moment où ils allaient mourir, ayant été secourus et

rappelés à la vie, ont tous affirmé s'être vus sur le point de _passer_

dans toutes leurs actions, dans toutes leurs pensées, les plus oubliées,

et cela d'une manière inexprimable à la langue des vivants.--La vraie

question n'est donc pas de savoir si «l'âme est immortelle», puisque

c'est d'une évidence qui ne se prouve pas plus qu'aucune autre. La

question est de savoir _de quelle nature peut être cette immortalité et

si nous pouvons, d'ici-bas, influer sur elle_.

--Alors, m'écriai-je complètement ahuri par ce flot de paroles

incohérentes et saugrenues, vous croyez--(je me sentis rougir de ma

phrase!)--vous croyez réellement à une certaine «matérialité» de l'âme?

--Je crois, du moins,--en dehors de tous vains sophismes

dialectiques--répondit Lenoir,--que, par exemple, la force de

Suggestions que peut exercer,--_du fond de la TÉNÈBRE_,--un

défunt vindicatif sur un être vivant qui lui fut familier,--(auquel, par

conséquent, le rattachent obscurément mille et mille fils

invisibles),--oui, je crois, dis-je, que cette force de Suggestions

peut, sur cet être, devenir oppressive, meurtrière,

formidable,--_matérielle_, enfin--durant un temps indéterminé. Car il

est des défunts vivaces! en qui la Mort, elle-même, n'abolit pas

_immédiatement_ les sentiments et les passions.

Je vis qu'il fallait en finir avec des fumisteries dont l'horreur

commençait à m'impressionner moi-même.

--Mon ami, lui dis-je, permettez-moi de vous citer Voltaire, un bel

esprit comme vous: «Quand celui qui parle ne se comprend plus, quand

celui qui écoute n'est plus à la conversation, on appelle cela de la

métaphysique.»

Lenoir me regarda silencieusement.

--C'est vrai, dit Claire en s'approchant de nous: mais le même

personnage a dit aussi, quelque part, dans le conte du Phénix: «La

résurrection est une idée toute naturelle: il n'est pas plus étonnant de

naître deux fois _qu'une_.»

--Oh! dis-je, la résurrection... c'est pour rire, voyez-vous, que

Voltaire, un esprit droit, a laissé échapper ces folies.

--Bon! répondit Claire en souriant, si vous mettez en question la

persistance de la personnalité dans la Mort, je pourrai vous montrer que

c'est là une dépense d'esprit inutile. Et, d'abord, je voudrais bien

savoir si elle n'est même pas en question dans la Vie? Où le _moi_

est-il bien lui-même? Quand? A quelle heure de la vie? Votre

_moi_ de ce soir est-il celui qu'il sera demain? celui d'il y a

cinquante ans?--Non.

Nous sommes les jouets d'une perpétuelle illusion, vous dis-je! Et

l'Univers est bien réellement un rêve!... un rêve!... un rêve!...

--Un mauvais rêve, même! ajouta Lenoir tout pensif: car,--je ne puis que

le répéter avec stupeur,--tout ce que j'ai appris de philosophie n'a pas

modifié la nature inquiétante et _farouche_ qui est en moi, et j'ai peur

de devenir, une fois pour toutes,--_en quelque autre système de

visions_,--ce que je suis.

Ah! si j'avais, comme Claire, le tremplin de la Foi pour sauter hors de

ces mornes pensées, dont je suis le hagard prisonnier!... Mais voilà: je

suis TROP de ce monde: je ne sais pas, au juste,--en un

mot,--où _deux et deux pourraient bien ne pas faire quatre_. Et,

cependant!...

CHAPITRE XIV

LE CORPS SIDÉRAL

«Des mots! des mots! des mots!»

SHAKSPEARE, _Hamlet_.

Lenoir articula ces mots sur un ton qui glaça, définitivement, le

sourire sur mes lèvres; et il me sembla, tout à coup, que, pendant

notre causerie, la Nuit elle-même s'était approchée et qu'elle allait,

à son tour, donner ses arguments et se mêler à la discussion. Le fait

est que la simple nuit du dehors, où les souffles froids faisaient

claquer leurs lanières sur les vagues, roulait maintenant, sous d'épais

nuages, son horreur sans astres. Ce changement d'impressions fut si

rapide que je me crus halluciné. Il me parut que nous devenions d'une

grande pâleur; les rideaux de la fenêtre remuaient; nous étions sous

l'influence de Minuit.

Je sentis alors le mal héréditaire qui est en moi se réveiller au

profond de ma nature, et, ne pouvant supporter la vue de l'espace

désolé, je me levai précipitamment, et fermai la croisée avec ce

tremblement de mauvais présage qui est chez moi l'avant-coureur des

angoisses de l'enfer.

Ah! cette maladie! comment cela se fait-il? N'est-ce pas affreux?

Toutefois, je dissimulai de mon mieux l'état de mes sensations, et ce

fut d'un air indifférent que je répondis à Lenoir:

--Prétendez-vous inférer par là que vous avez en vous un autre

personnage que vous-même, docteur?--Diable! ce serait fort inquiétant,

je l'avoue, surtout pour l'état de votre bon sens.

--Mais vous-même, Bonhomet, répliqua Lenoir après un silence et en

attachant sur mes yeux ses prunelles étincelantes,--vous-même,

pourriez-vous me dire _si l'être extérieur, apparent, que vous nous

offrez_, qui se manifeste à nos sens, est réellement _celui que vous

savez être en vous_?

Cette question inattendue me remua la conscience. Je regardai le docteur

sans répondre.

--Et, continua-t-il, cet être extérieur, seul accessible et perceptible,

n'a-t-il pas toujours en lui son spectateur, son contradicteur, son

juge?

--Oui, dis-je, c'est la théorie des anciens: _Homo duplex_;--où

voulez-vous en venir?

--A ceci, que ce compagnon intérieur, cet être occulte, est le seul

RÉEL! et que c'est celui-là qui constitue la personnalité. Le

corps apparent n'est que le _repoussé_ de l'autre, c'est un voile qui

s'épaissit ou s'éclaire selon les degrés de translucidité de qui le

regarde, et l'être-occulte ne s'y laisse deviner et reconnaître que par

l'_expression_ des traits du masque mortel.--L'organisme, enfin, n'est

qu'un prétexte au corps lumineux qui le pénètre! Et l'on ne songerait

jamais à son corps,--excepté, peut-être, pour en entretenir la vie,--si

l'on était seul.--Remarquez-le: si deux hommes sont liés ensemble par un

sentiment quelconque, ils finissent par oublier peu à peu les détails

de leur aspect: _ils ne se voient plus_; ils sont en relation d'une

manière plus profonde, et c'est leur être moral qu'ils voient

réciproquement; ils savent qui ils sont, sous le simulacre palpable.

--Ceci est spécieux,--murmurai-je, pour dire quelque chose.

--Et c'est ce qui donne la clef de bien des contradictions mystérieuses,

ajouta le docteur. Le corps apparent est même si peu le réel que, fort

souvent, _ce n'est pas un homme qui habite dans la forme humaine_.

--Oh! oh!... m'écriai-je, avec une crispation nerveuse, car il me sembla

qu'un caïman venait de tressauter en moi.

Tribulat Bonhomet · 第 5 / 8 段