qu'il fallait l'humilier:
--Laissez-moi seulement vous citer Cabanis!... balbutiai-je.
Et je leur exposai le passage où l'illustre officier de santé relate les
exemples de personnes mordues par des animaux enragés: loups, chiens,
pourceaux et boeufs:--«Ces personnes, affirme-t-il, se cachaient sous les
meubles, aboyaient, hurlaient, grognaient, meuglaient et imitaient, par
leurs attitudes, les coutumes et les instincts de l'animal qui les avait
mordues.»--Vous comprenez, ajoutai-je, que le plus parfait des génies
humains ne doit jamais perdre de vue qu'un tel désastre peut lui échoir,
et, devant la seule possibilité de cette humiliation, ce n'est qu'avec
une réserve extrême et compassée,--et après mûr examen au point de vue
général,--qu'on doit exposer ses opinions personnelles. Pour moi, Kant,
Schopenhauer, Fichte et le baron de Schelling ne sont que des
personnages infectés d'une sorte de _virus rabique_ naturel et qu'on eût
dû traiter en conséquence.
Et Hégel, que vous allez me citer, puisque c'est votre maître
(ajoutai-je pour humilier Lenoir), ne leur cède en rien sous ce rapport.
Quand, d'après la théologie, le Diable, en réponse au: _Quis ut Deus?_
de Michel, poussa son cri: «_Non serviam!_» (sottise qui fut châtiée par
toutes les Vertus célestes, ajoutai-je avec un léger sourire), il nous
instruisit à nous défier de toute précipitation enthousiaste.--Et le
lycanthrope Nabuchodonosor ne renforça point peu cette leçon symbolique
donnée à notre orgueil!--Eh bien! Hégel me fait, l'effet d'être le
Nabuchodonosor de la Philosophie, voilà tout!
Et pour achever de troubler le bon docteur, je lui fis étinceler dans
les yeux les facettes de mon diamant.
En entendant ce galimatias, Lenoir ouvrait des yeux démesurés, et je
jouissais intérieurement de la difficulté qu'il éprouvait à lier le
décousu de mes paroles.
--Vous ne prétendez pas inférer, je suppose, murmura-t-il enfin, qu'une
maladie quelconque soit notre limite, puisque l'Espèce survit à
l'Individu.--Si Cabanis est mordu, l'Esprit-Humain ne relève pas de sa
rage: il la constate, l'étudie à titre de phénomène, découvre le remède
et passe outre. Que voulez-vous dire?
--Je veux dire, criai-je, que si j'appuie mon pouce sur un lobe du
cerveau, si je touche une partie quelconque de la pulpe cérébrale, je
paralyse instantanément soit la volonté, soit le discernement, soit la
mémoire, soit quelque autre faculté de ce que vous appelez l'âme. D'où
je conclus que l'âme n'est qu'une sécrétion du cerveau, un peu de
phosphore essentiel, et que l'idéal est une maladie de l'organisme, rien
de plus.
Lenoir se mit à rire, tout doucement:
--Alors le problème se réduirait à savoir ce que c'est que le
«phosphore» et de _quoi_ se «secrètent» le cerveau, le Soleil, le sens
d'examen, la réflexion de l'Univers dans la pensée, et d'où vient la
nécessité de l'être de ces «sécrétions» plutôt que de leur néant? Je
veux bien: du moment qu'_il y a question_, le reste m'est indifférent.
Entre les physiologistes et les métaphysiciens, le dissentiment ne
provient que de la diversité des expressions: la science a ses pays et
ses langages, comme une Terre.--Mais que croyez-vous dire en affirmant
que vous paralysez les «_facultés_» de l'âme en touchant les lobes d'un
cerveau?... Dites que vous paralysez les _appareils_, les organes par
lesquels ces facultés s'exercent, se révèlent extérieurement, ne dites
pas que vous les touchez, encore moins que vous les _anéantissez_. C'est
comme si vous coupiez les jambes d'un homme, en ajoutant: «Je te défie
de marcher.» Rien de plus.
--Fortement éloqué! murmurai-je d'un air confondu comme si je n'eusse
pas su par coeur, depuis le berceau, toutes ces banalités rebattues et
lamentables.--Eh! bien, Lenoir, vos conclusions?
--Je conclus que l'Esprit fait le fonds et la fin de l'Univers. Dans le
germe de l'arbre, dans la graine d'une plante, on ne peut dire que
l'arbre et la plante sont contenus _en petit_: il faut donc qu'ils y
soient contenus idéalement. L'arbre et la plante futurs, virtuels en
leur germe, y sont obscurément pensés. Par l'idée médiatrice de
l'Extériorité, qui est comme la trame sur laquelle se brode l'éternel
devenir du Cosmos, l'IDÉE se nie elle-même, pour se _prouver_ son être,
sous forme de _Nature_, et je pourrais reconstruire le fait en employant
la dialectique hégélienne. L'idée ne croît qu'en se retrouvant en sa
négation. Le mouvement contenu dans la croissance des arbres et des
brins d'herbe, n'est-il pas le même que celui qui fait osciller et
bondir sur eux-mêmes les soleils projetant leurs anneaux au travers des
cieux et produisant, ainsi, d'autres soleils? Comme les fruits tombés de
l'arbre ou les fleurs des brins d'herbe produisent d'autres fleurs et
d'autres arbres, comme le vent emporte dans les prairies et les vallées
le pollen végétal, ainsi la vitesse centrifuge disperse dans les abîmes
le pollen astral: c'est la germination du monde, que Hégel,--vous le
savez,--regardait comme «une plante qui pousse».
CHAPITRE X
FATRAS PHILOSOPHIQUE
Satan est bon logicien.
DANTE.
Le domestique nous apporta le thé.
Claire, avec un doux sourire, que ses lunettes rendaient légèrement
sinistre, m'offrit une tasse de la chaude infusion chinoise, sucrée et
aromatisée de kirsch, par ses soins prévenants.
--Lenoir, dis-je, en savourant une gorgée de la digestive liqueur,--vous
êtes en contradiction, je dois vous en prévenir, avec les théologiens et
les physiologistes, en affirmant que l'Idée et la Matière sont une même
chose.
--Non.
--Comment, non!
--Les Théologiens n'avancent-ils pas que Dieu est un pur Esprit, et
qu'il a créé le monde? La Matière peut donc ÉMANER de l'Esprit,
même au dire des théologiens. Ainsi, la différence n'est
qu'apparente.--Quant aux physiologistes, ne sont-ils pas forcés
d'affirmer que _la forme_ du corps lui est plus _essentielle_ que sa
matière?--Vous voyez.
J'étais loin d'être dans les eaux de Lenoir; ses sophismes glissaient
sur la cuirasse épaisse de mon Sens-commun.
--Voyons, mon ami, lui dis-je, abuseriez-vous de vos droits d'amphitryon
jusqu'à vouloir insinuer que cette BUCHE, par exemple, n'est pas de la
matière?
--Où voyez-vous la «Matière» en cette bûche? répondit-il.
Je me voilai la face de mes deux mains: le naufrage de cette
intelligence me faisait mal. Il voulait goguenarder avec moi!... Avec
moi!
--Vous prétendez que vous ne voyez pas la Matière! lui dis-je avec
stupeur: et que cette BUCHE...
--Mais, enfin, c'est élémentaire, cela! cria Lenoir, que mon apparente
mignardise finissait par exaspérer et qui me regardait de travers. Je
vois des attributs de _forme_, de _couleur_, de _polarité_, de
_pesanteur_, réunies: j'appelle _bois_, un certain agrégat de ces
qualités. Mais ce qui _soutient_ ces qualités,--la SUBSTANCE,
enfin,--que ces attributs couvrent de leur voile, où est-elle?...--Entre
vos deux sourcils! Et nulle part! Vous voyez bien que la «Matière» en
soi, n'est pas sensible! ne se pénètre pas! ne se révèle pas, et que la
«Substance» est un être purement intellectuel dont le Monde sensible
n'est qu'une forme négative, un _repoussé_.
--Mais, mon pauvre ami, qu'est-ce qu'un être intellectuel, qu'est-ce que
la réalité d'une idée, d'une pauvre idée, devant la réalité évidente du
fait de cette simple BUCHE que vous niez!
--Je n'ai qu'à jeter cette bûche dans le feu, pour l'effacer: voilà
votre BUCHE disparue, devenue autre qu'elle-même.--Qu'est-ce qu'une
_réalité_ pareille, qui s'efface, qui est et n'est pas à la fois? qui
dépend du hasard extérieur? Peut-on bien appeler cela «réalité?»...
Allons!--C'est du Devenir, c'est du Possible,--ce n'est pas du Réel; car
cela _peut être_ aussi bien que _ne pas être_. La Réalité est donc autre
chose que cette contingence, et nous voilà revenus cette fois,
logiquement, à la question posée au début: «Qu'est-ce que la
RÉALITÉ?»
--Et moi, murmurai-je, endolori par la dialectique paradoxale du
docteur, je soutiens, à l'encontre, que ce qui est solide et pesant
n'est pas une simple idée, que diable!
--Faites rentrer l'idée de _pesanteur_ (puisqu'elle vous éblouit) dans
l'idée de _longueur_, par exemple, et vous comprendrez mieux tout cela.
--Dans les mots, c'est possible; mais les faits matériels ne se prêtent
pas à ces fusions et à ces confusions avec autant de bonne grâce que
les idées.
--Vous plaisantez, n'est-ce pas?... dit Lenoir, après un instant.
Comment voulez-vous que le fait puisse démentir une idée logique,
puisque l'idée logique est l'essence même du fait?
--Prouvez, alors!--Essayez, essayez d'appliquer physiquement la théorie!
--Mais... il me suffira de faire glisser un poids sur la longueur d'une
barre d'acier pour que la longueur de la barre soulève des pesanteurs
mille fois supérieures à celle du poids qui glissera sur cette barre.
Vous voyez bien que la longueur et la pesanteur rentrent l'une dans
l'autre, aussi bien en fait qu'en idée.
--Phraséologie!... grommelai-je avec humeur: c'est spécieux; d'accord.
Mais au fond, ce sont des mots.
--Et avec quoi voulez-vous que je vous réponde? fit Lenoir en souriant.
Avec quoi me questionnez-vous?--Vous niez la valeur du mot _mot_ avec le
MOT lui-même. Est-ce par gestes que vous voulez causer avec moi?... Le
vent souffle, l'instinct hurle, l'idée s'exprime.
--Mon cher Lenoir, m'écriai-je, revenons à la question.--Je puis
conclure en affirmant que, comme je ne touche ni ne vois les idées,
j'aime encore mieux appeler _réelles_ les choses sensibles. Et toute
l'Humanité sera de mon avis.
--Non, dit Lenoir.
--Comment, non! repris-je pour la troisième fois, en regardant avec
tristesse le pauvre Hégélien.
--Si les choses _sont_, si l'_Apparaître_ de l'Univers _se produit_, ce
ne peut être qu'en vertu d'une Nécessité-absolue. Il y a une raison à
cela! Eh bien, que cette raison soit l'Idée ou autre chose que l'Idée,
c'est bien plutôt de l'être-sensible qu'il faudra douter, puisque tout
ce qu'il possède de réalité lui vient nécessairement de cette
_raison-vive_, de cette Loi-créatrice, et que cette raison, cette loi,
ne peut être saisie et pénétrée que par l'Esprit.--L'IDÉE est donc la
plus haute forme de la Réalité:--et c'est la Réalité même, puisqu'elle
participe de la nature des lois suréternelles, et pénètre les éléments
des choses. D'où il suit qu'en étudiant simplement les filiations de
l'Idée, j'étudierai les lois constitutives des choses, et mon
raisonnement COINCIDERA, s'il est strict, avec l'ESSENCE même des
choses, puisqu'il impliquera, en _contenu_, cette NÉCESSITÉ qui fait
le fonds des choses.
En un mot, je suis, en tant que pensée, le miroir, la _Réflexion_, des
lois universelles, ou, selon l'expression des théologiens, «je suis
FAIT à l'image de Dieu!»--Comprendre, c'est le reflet de créer.
Je me touchai le front d'un doigt significatif, en regardant Mme
Lenoir, qui, silencieuse, semblait écouter avec une attention profonde
les théories écoeurantes de son pitoyable époux. Je la plaignais,
vraiment, d'avoir choisi un pareil énergumène. Je me versai donc une
seconde tasse de thé.
--Ah! votre Dieu n'est pas celui des Théologiens, mon pauvre ami,--lui
dis-je, le coeur gros.
--Là n'est pas la question! dit Lenoir. Je parle, en ce moment,
Philosophie: mais, _ne croyant qu'aux Sciences-noires_, je n'attribue
qu'une importance douteuse,--et, en un mot, toute _relative_--aux
principes que je soutiens en ce moment. Cela posé, voyons ce que disent
de Dieu vos théologiens.--Dieu, selon Mallebranche, est le lieu des
esprits comme l'espace est celui des corps.--Dieu, selon saint Augustin,
est tout entier partout, contenu tout entier nulle part.--Qui niera que
Dieu soit corps, bien qu'il soit esprit? dit Tertullien.--Dieu, c'est
l'Acte pur, dit saint Thomas.--Dieu, c'est le _Père_ tout-puissant!--dit
le symbole de Nicée.--Je ne m'arrêterais pas, si je donnais toutes les
soi-disant définitions de l'Être-Inconditionnel, dont la notion est
inséparable de l'être! Mais l'Esprit du Monde ne se définit pas de la
sorte. Ces lueurs et ces images ne sont que profondes: Le mot de Jacob
Boehm, «Dieu est le silence éternel,» ne me convainc pas davantage--et je
suis sûr que c'est afin d'essayer de se soustraire à
l'arrière-pensée,--afin de combler, pour ainsi dire, désespérément, le
côté obscur de cette pensée, que l'abbé Clarke ne prononçait jamais le
nom de Dieu sans de grandes démonstrations _physiques_ de Terreur et de
Respect.
Hé bien! conclut Lenoir, je ne sais si le Dieu dont mon esprit a
conscience diffère essentiellement, en sa notion, de celui des
théologiens: je ne sais qu'une chose... c'est que j'ai PEUR de
cet absolu Justicier.
Je ne pus m'empêcher de rire à cette dernière saillie.
--Ne craignez rien, Lenoir! lui répondis-je, et surtout à ce sujet!...
N'exagérons rien, ou nous allons heurter le Sens-commun.
--C'est vrai! dit le docteur. Inclinons-nous devant ce divin
Sens-commun, qui change d'avis à tous les siècles, et dont le propre
est de haïr, natalement, jusqu'au nom même de l'âme. Saluons, en gens
«éclairés» ce Sens-commun, qui passe, en outrageant l'Esprit, tout en
suivant le chemin que l'Esprit lui trace et lui intime de parcourir.
Heureusement l'Esprit ne prend pas plus garde à l'insulte du
Sens-commun que le Pâtre ne prend garde aux vagissements du troupeau
qu'il dirige vers le lieu tranquille de la Mort ou du Sommeil.
Ici, Lenoir ferma les yeux, comme perdu en une vision.
--O Flambeaux! murmurait-il. Que serait, après tout, votre gloire, sans
les Ténèbres? Cependant,--ajouta-t-il en me souriant,--il est des
Ténèbres-méphitiques, qui, incapables de recevoir la Lumière, éteignent
les flambeaux.
A cette parole,--je l'avoue,--à cette banale plaisanterie,--oui,...
l'idée de la perte de mon ami... me parut moins affreuse.
--En résumé, dis-je, à quoi, dans le domaine pratique et positif,
peuvent servir toutes ces belles spéculations?
Lenoir me regarda quelques instants avec une physionomie grave, mais
sans me répondre.
CHAPITRE XI
LE DOCTEUR, MADAME LENOIR ET MOI
NOUS SOMMES
PRIS D'UN ACCÈS DE JOVIALITÉ
Et mon coeur était si joyeux--que je ne
le reconnaissais plus pour le mien.
DANTE.
Grâce aux biais évasifs que j'avais, jusque-là, favorisés avec une
feinte étourderie et par la docte frivolité de mes interrogats, Lenoir,
(s'il était parvenu à faire valoir l'ingéniosité de son intelligence),
n'avait, en revanche, rendu que plus éclatante son impéritie en ces
matières transcendantales. Je l'avais, évidemment, entraîné sur un
terrain où, malgré tous ses efforts, je pouvais désormais, à loisir,
creuser à ses illusions une fosse définitive.
Il se recueillait maintenant, accoudé, la main sur le front, mûrissant
probablement quelque énormité nouvelle, indigne d'être soumise à mon
critère. Son silence méditatif me prouvait, outre mesure, la vacuité de
son âme; car, s'il avait eu quelque chose à dire, il l'eût dit
sur-le-champ, comme tout le monde, sans éprouver ce futile besoin de
réfléchir, qui est le signe distinctif de l'impuissance et de la
défection.
--Je ne vous cacherai pas, m'écriai-je, mon ami,--je puis même dire mon
meilleur ami,--que je suis d'avance assez convaincu de la vanité de vos
arguments touchant le côté utilitaire de vos bizarres théories.--A quoi
cela peut-il servir?... je le répète.
Il rouvrit les yeux et, après un silence:
--Pour vous et vos pareils, cela ne sert pas!--Pour d'autres, dédaigneux
de la Mort et pleins du souci de l'Éternité, cela sert à combattre
glorieusement pour la Justice, avec la certitude de la défaite.
A ces mots, je ne pus maîtriser un léger cri de frayeur, et ma
physionomie exprima un tel effarement, que Lenoir en resta bouche
béante.
J'avais senti, en effet, avec une prescience quasi divine, qu'il allait
égrener le chapelet interminable des idées subversives de tout ordre
social.
Sans ce mouvement instinctif d'improbation, il eût longuement glosé,
sans doute, sur «l'indépendance du monde» et se fût bercé de chimères au
son de sa propre voix: je vis que ma seule pantomime avait fait litière
de ses résolutions, et qu'il n'oserait pas insister là-dessus devant
moi.
De quel poids, en effet, pourraient être, aux yeux d'un homme sérieux,
ces sortes de pensées soi-disant grandes, généreuses, enthousiastes,
alors qu'il suffit qu'elles soient simplement reflétées par mon cerveau
et disséquées naïvement par mes lèvres, pour que,--dépouillées de toute
vaine fioriture,--elles deviennent d'une aridité capable de provoquer
chez les spectres eux-mêmes la nostalgie du sarcophage?
Lenoir s'arrêta et je lui fus grat de son silence.
--Oui, dis-je, je vous comprends: il s'agit des Peuples!... du
Peuple!... Vous espérez le rendre accessible à ces rêves de liberté, de
dignité, de justice?... Mais on n'a pas la ressource de l'amputation
avec les âmes gangrenées; il est des choses irrémédiables qu'on empire
en en cherchant la guérison.--Le Peuple?... Certes, personne ne le
chérit plus que moi; mais, de même que ma fonction est de le plaindre,
la sienne est de souffrir. S'il était avéré que la Science lui fût
bonne, qui de nous--(Moi tout le premier!)--ne lui donnerait son âme, sa
vie et son amour!... Malheureusement, la victime, une fois ses liens
desserrés, n'a guère d'autre idéal que d'en étreindre le col de son
libérateur, car la place des misérables ne saurait demeurer vacante en
ce monde, et l'on ne peut en racheter un seul qu'en se substituant à
lui, heureux si l'on ne paye par la ruine, la calomnie et la mort, les
bienfaits dont on l'a comblé.--Mon ami, la reconnaissance est lourde,
bien lourde!... ajoutai-je en reprenant mon ton paterne, et le Progrès
des Lumières ne fait que développer chez des créatures naguère
inconscientes, inoffensives, et qui jouissaient, au moins, de notre
pitié, les instincts de jalousie, de basse haine, d'envie et de
trahison!... Et croyez, Lenoir, à ma compétence en ces matières!...
Aussi je dis: Périssent les Bienfaiteurs, si leur action doit avoir pour
résultat la disparition des victimes! Malheur sur les républiques
futures, sur les sociétés idéales, où les hommes sensibles n'auraient
plus à verser, comme moi, de douces larmes sur le sort des peuples!...
A la seule idée qu'on pourrait me priver de cette satisfaction, il me
semble que mes veines charrient de la bile au lieu de sang, mon pauvre
ami!
Cette sortie jeta quelque gaieté: Lenoir et sa femme ayant poussé
l'aliénation mentale jusqu'à s'imaginer que je plaisantais. Charmé de
leur erreur, je crus devoir renchérir sur leur joie. S'ils m'eussent
connu plus à fond, je doute qu'ils se fussent aussi grossièrement
mépris à ce sujet. J'ai remarqué, en effet, une chose bizarre et qui,
m'étant spéciale, m'intrigue parfois: c'est que mes espiègleries, à
moi, ont toujours fait pâlir.
Je remplis donc le salon d'un de ces éclats de rire qui, répétés par les
échos nocturnes, faisaient jadis,--je m'en souviens,--hurler les chiens
sur mon passage!...--Depuis, j'ai dû en modérer l'usage, il est vrai,
car mon hilarité me terrifie moi-même. J'utilise, d'ordinaire, ces
manifestations bruyantes dans les grands dangers. C'est mon arme, à
moi, quand j'ai peur, quoique ma peur soit contagieuse: ce m'est un sûr
garant contre les voleurs et les meurtriers, quand je suis dans les
lieux écartés. Mon Rire mettrait en fuite, mieux que des prières, les
fantômes eux-mêmes, car Moi, je n'ai jamais pu contempler les
Cieux-étoilés!--et les Esprits dont j'invoque la protection habitent des
astres blafards.
Toutefois, je ne tardai pas à m'apercevoir que ce que j'avais pris pour
un sourire, chez Mme Lenoir, était simplement un effet d'ombre--que
la lampe avait projeté sur son visage.
Je dus reconnaître, également, que le Docteur m'avait induit en erreur
par un certain tic nerveux--accompagné d'une quinte de toux que j'avais
prise pour un éclat de rire. Il avait aspiré de travers la fumée de son
cigare, en m'écoutant.
Et je compris que j'avais été le seul bon vivant de nous trois, avec mon
accès de gaieté.
CHAPITRE XII
UNE DISCUTEUSE SENTIMENTALE
Et Satan:--«Pensées, où m'avez-vous conduit!»
MILTON.
Nous remplîmes, de nouveau, nos tasses de thé, et, entre deux cuillerées
de kircsh:
--Mon ami, interrompis-je, au lieu de vivre chez soi, tranquillement,
sans ambition ni casse-tête spéculatifs, à quoi bon se préoccuper de
toutes ces choses en l'air?--(Ici je clignai de l'oeil.)--Nous ne saurons
jamais _le fin mot_ de tout cela!
J'ai dit que Lenoir était un maniaque de philosophie: mais,--en
vérité!--je ne pouvais m'attendre à ce qu'il reprît, comme en
bondissant, la discussion, insipide et oiseuse, de tout à l'heure!...
--Ah! çà, mais, s'écria-t-il, il me semble que nous faisons partie de
«tout cela,» bon gré, malgré nous!... Dès lors, nous sommes fondés à
nous en occuper!--et tout paraît, au contraire, nous témoigner que nous
pouvons en découvrir «le fin mot!» Car, enfin, regardez: la dialectique
de la Nature est la même que celle de notre cerveau: ses oeuvres sont ses
idées: «L'arbre pousse par syllogisme», comme le dit Hégel. Les choses
sont des pensées vêtues d'extériorités diverses, et la Nature produit
comme nous pensons. Aussitôt que nous retrouvons les rapports d'un
phénomène avec notre logique, nous le classons, nous prononçons sur lui
ce seul mot: la Science;--et, à dater de ce moment, nous en sommes
maîtres.
Il nous est donc permis de compter, quelque peu, sur la valeur de notre
Raison--même en ce qui touche la Solution-suprême du rébus de l'Univers.
Pourquoi pas? Quant à... DIEU... marchons et agissons comme si...
Quelqu'un... devait nous comprendre,--et comme si nous ne devions pas
mourir. C'est encore là ce que j'appelle combattre pour la Justice.
Claire, à ces mots, murmura dans l'angle sombre où elle était:
--Mon ami, le défini d'une telle destinée ne suffit pas à l'idée que
nous avons de nous-mêmes,--et, quand j'ai dit, tout à l'heure, que
«l'Esprit de l'Homme était sans limites», je sous-entendais, vous le
savez, «s'il est éclairé par l'humble et divine Révélation-chrétienne.»
A ces mots, je tressaillis, je l'avoue, la prenant presque au sérieux.
--Je te vois venir, toi!... pensais-je. Voici poindre, à l'horizon, la
Tache-originelle et la Vallée de larmes.--Conséquences: en politique,
Sacerdoce et Monarchie;--en économie sociale, la Propriété au présent
basée sur la Charité au futur;--en Histoire, les Bollandistes,--en
Science, Josué.--Sinon, mon très cher frère, je te séquestre, te
torture, te tue, et ferai buriner sur ta pierre, par tes partisans:
«Ci-gît un martyr.» Système de dessert, à l'usage des dames: connu!
Je saisis donc la balle au bond pour prendre, sur Mme Lenoir, une
revanche éclatante des deux ou trois moments que les paradoxes, assez
serrés, de Lenoir m'avaient fait passer--et dont mon coeur ulcéré ne
pardonnerait jamais l'humiliation.
Je fis donc, moralement, volte-face: je changeai de principe, sans
avertir:--c'est-à-dire que--sans lâcher précisément l'idée de Dieu--je
me proposai d'en tirer des conséquences d'athée,--afin de parvenir à
mon unique but--qui était de brouiller les cartes au point que chacun de
nous discutât et criât sans savoir pourquoi.