Un jugement du conseil de district.--L’enfant de la nature.--Aux Iles
sous le Vent.--Une révolution.--Un ministre féminin.--Raiatea aux
Français.
J’ai vu le conseil de district, les topae, les cinq, juger une affaire
de terre. C’était à Papara, en plein air, sous le soleil ardent. La
route court entre la mer et les monts: ceux-ci majestueux et paisibles,
enveloppés de nuées, couronnés d’ombre; celle-là écumante, désordonnée
en ses fureurs jamais apaisées. Point de brise ou si peu! Bien qu’il fût
à peine dix heures, l’atmosphère était comme embrasée. Les êtres et les
plantes pliaient, conviés au sommeil par cette température invariable
qui fait bouillir la sève et le sang, provoquant les étreintes
passionnées et les lassitudes mornes, les poussées de vie et les
engourdissements pensifs ou non.
Devant une case des groupes étaient formés, deux camps d’hommes et de
femmes, assis ou plutôt accroupis en un cercle élargi qui touchait à la
route. Quatre ou cinq personnages se tenaient à l’écart, regardant,
écoutant, dans l’attitude grave et recueillie des juges, des arbitres,
le front soucieux, l’esprit tendu. Les topae avaient convoqué les deux
parties en procès et celles-ci avaient amené leurs témoins, des fétii
pour la plupart. Debout, le plaideur et la plaideuse argumentaient à
tour de rôle, évoquant la tradition, le souvenir des anciens, des morts,
avec des gestes amples ou violents, interpellant les témoins qui se
taisaient jusqu’à ce que l’un des juges les eût conviés à parler, à dire
ce qu’ils savaient.
Le litige était malaisé à régler, obscur, douteux, et il aurait été de
mise, l’axiome anglais: «Ce qu’il y a de plus certain dans un procès
c’est son incertitude». Il n’importe! Avec une patience admirable les
topae laissaient dire, imperturbables dans leur sérénité de sphinx, ne
bougeant pas plus sur leurs talons que les ancêtres de Tati dans leur
caverne funéraire cachée au flanc du roc, de l’autre côté de la route.
Les témoins prenaient ensuite la parole. Ils savaient, ils croyaient,
ils avaient entendu dire... Quelques-uns mêlaient à leurs assertions des
bribes de légendes où se retrouvaient les noms des guerriers plus grands
que les hommes.
Puis les juges se concertèrent et la sentence fut rendue. Équitable ou
non, elle devait être portée devant les tohitu, les magistrats d’appel,
à Papeete, la partie qui succombe ne renonçant jamais à ses droits
prétendus ou fondés. Je dois faire ici un _meâ culpâ_. J’ai quelquefois
médit des juridictions indigènes que l’on a voulu supprimer à la faveur
d’un compromis. C’est un penchant assez commun de vouloir substituer
partout le code civil aux lois et aux coutumes des pays colonisés. Tout
n’est cependant pas arbitraire ou corruption dans la distribution de la
justice tahitienne. Ce sont des magistrats élus qui la rendent, et non
sans une certaine solennité, au pied d’un cocotier avare d’ombre. En
définitive, le Tahitien est jugé par ses pairs. Et seuls des magistrats
tahitiens peuvent s’y reconnaître au milieu de ces conflits si fréquents
de la propriété foncière, de ce qu’on a justement appelé «la confusion
dans l’indivision», chaque parcelle étant revendiquée souvent par quatre
ou cinq familles enchevêtrées dans une parenté naturelle, légitime ou
d’adoption, plus ou moins aisée à établir et à prouver.
Notre erreur vient de l’excellente opinion que nous avons de nous-mêmes,
de notre injustice habituelle à l’égard du prochain, de notre
infatuation d’Européens, de civilisés, de nos orgueilleux préjugés qui
nous font dénier toute vertu, toute force morale, même tout sentiment
affectif, à ces peuples dénommés sauvages. C’est bientôt fait de les
ravaler, de leur refuser la pensée et le sentiment, l’intelligence, pour
ne leur laisser que l’instinct irréfléchi et grossier. On ne se donne
guère la peine d’étudier de près ces êtres à qui l’on assigne un rang
inférieur dans la généalogie scientifique de l’humanité. On ne fait pas
un effort pour les pénétrer ou les deviner. On ne sait ni les aimer ni
les protéger. Les plus bienveillants disent que ce sont des enfants, de
grands enfants, mais ils ne les laissent pas venir à eux. Les
missionnaires eux-mêmes, la plupart du moins, partis de cette donnée, de
ce mépris préconçu, n’arrivent pas à connaître à fond ceux qu’ils
catéchisent et leur action est plus souvent extérieure, n’atteignant pas
le cœur que le cœur seul peut gagner.
Ce qui me frappe le plus, c’est la bonté du Tahitien et son inaltérable
confiance dans le «pâpaa», le blanc, l’étranger. Que de fois pourtant on
l’a trompé, déçu, leurré de toutes les façons!
On mêle du poison à tout ce que boit l’indigène et le sang qui coule
dans ses veines est vicié. La Nouvelle Cythère est la terre des morts en
même temps que le pays des libres amours. J’en ai vu passer cependant,
superbes et bien bâtis, grands, robustes, la chair un peu molle des
mangeurs de fruits, le visage régulier et noble, le front large, l’œil
ouvert et profond, la lèvre bien dessinée, statues de bronze clair dont
les belles proportions attestent la supériorité de la race. Ils venaient
du féï. Sur leurs épaules nues se balançaient les régimes pesants du
bananier sauvage, la nourriture de la semaine. Le pareu noué en caleçon,
ils couraient par les sentiers où les fougères arborescentes, les
vitiers, les citronniers, les orangers faisaient presque la nuit, une
nuit tiède et parfumée.
L’enfant de la nature était là chez lui. Une couronne de datura
protégeait sa tête contre les ardeurs du soleil qui se montrait dans les
éclaircies rares de la brousse. Fatigué, il s’arrêtait, puisait dans le
creux de sa main un peu d’eau pure au ruisseau courant sous les herbes
et reprenait sa marche, toujours insouciant.
A quoi pensait-il? Certains diront: «Pensait-il?» Les idées qui
pouvaient naître et se former dans cette tête n’étaient sans doute pas
les idées compliquées de névrose des «civilisés», s’alambiquant la
cervelle, s’appauvrissant à force d’analyse, se desséchant dans une
psychologie maladive. J’imagine et j’ai cru comprendre que le Tahitien
est plus près de la terre et du ciel que nous, et que son âme est
ouverte à des sensations ou à des sentiments vagues que nous ne
connaissons ou ne goûtons plus. Il vit d’une autre manière et mieux que
nous, moralement parlant. Naïf même en ses ruses, en ses détours plutôt,
détours permis à qui se sent faible et nu, il jouit sans définir la
jouissance, il aime sans disserter sur l’amour. Plus abondante et plus
riche est la sève dont il se nourrit. A nos palais blasés il faut
d’autres liqueurs et d’autres ivresses que celles qui se puisent au
creux des rochers.
Le Tahitien pense. Il aime et il chante, car il est poète, vraiment
poète. Sa chanson pauvrement rythmée est l’appel au plaisir ou à la
prière. Dans sa monotonie même, elle a quelque chose de primitif et de
spontané et de si différent de notre art et de nos mensonges qu’on s’y
laisse prendre assez vite, lassé qu’on est à la fin de ce siècle des
formes travaillées à l’excès sous lesquelles se dérobent de si pauvres
et si vieilles idées.
Mais il nous plaît de voir des sauvages dans ces hommes qui se
nourrissent et s’habillent, quand ils s’habillent, autrement que nous.
Il nous faut de la couleur locale. Ce que nous appelons ainsi n’est
peut-être au fond que l’étonnement de notre ignorance, mais cela nous
distrait et nous amuse de décrier des mœurs et des usages que nous ne
comprenons pas. Puis cela nous venge des dédains des Chinois pour qui
les occidentaux sont des barbares.
Des sauvages! En est-il encore? Les maisons de vêtements tout faits ont
des succursales dans tous les pays du monde. A Papeete même, on
s’habille, on se nourrit, on se désaltère, on se débauche, à l’instar de
telle bourgade de notre Midi exubérant. Et la couleur locale dont notre
littérature de sédentaires aurait tant besoin ne se trouve plus que dans
les districts perdus de Tahiti ou des Iles sous le Vent.
Les Iles sous le Vent occupent une place assez grande dans les
préoccupations des Français de l’Océanie. Maintenant cette question est
réglée et notre drapeau flotte enfin sans conteste sur les îles de
Raiatea, de Huahine et de Bora-Bora. On peut bien avouer que, quarante
ans durant, nous avons eu de ce côté la situation la plus bizarre, la
plus incompréhensible. Par la convention de 1847, la France et
l’Angleterre s’étaient mutuellement engagées à ne pas occuper ces îlots;
mais, depuis 1881, par permission des Anglais, nous exercions ou plutôt
nous n’exercions pas un protectorat aussi nominal que provisoire,
renouvelable tous les trois mois. L’Amiral commandant la division navale
du Pacifique et le Gouverneur des Établissements français de l’Océanie
étaient sur les dents. Ils veillaient, l’un et l’autre, et surveillaient
jalousement ces petites terres convoitées par les Allemands en quête de
colonies. Les bâtiments de la division et ceux de la station locale se
promenaient incessamment de Tahiti à Raiatea et de Raiatea à Tahiti,
avec escales à Huahine et autres lieux. Et les deux ou trois mille
indigènes répandus sur ces îles assez peu intéressantes par elles-mêmes
en venaient à se moquer légèrement de ces déploiements de forces
exagérés encore que nécessaires.
C’est fini et il était temps. A la longue, l’anarchie s’était mise dans
les minuscules royautés des Iles sous le Vent et l’on allait voir se
rallumer, pour un peu, les anciennes guerres civiles de vallée à vallée,
de baie à baie. L’autorité des chefs était méconnue et les volontés du
peuple n’étaient plus obéies. De jour en jour, on espérait l’arrivée
d’un résident français; mais, en attendant, on conspirait, on se
chamaillait. Des factions nettement accusées se formaient qui
s’accusaient les unes les autres de manquer de patriotisme et de livrer
le pays à l’étranger.
Un incident mit le feu aux poudres. Le 14 juillet, quatre à cinq cents
habitants des Iles sous le Vent se trouvaient à Tahiti où ils étaient
venus prendre part aux réjouissances de la fête nationale. Les jolies
filles de Raiatea et leurs _tané_ ne laissent jamais échapper l’occasion
de s’embarquer pour Papeete où ils se livrent sans contrainte à leur
penchant pour le plaisir. Le pilote de Raiatea et sa fille étaient au
nombre des touristes qui furent logés et nourris aux frais du
gouvernement pendant cinq jours.
Peu (Péou) est de nos amis. C’est de son adresse que dépend la sécurité
de nos navires en ces parages. Ses fonctions maritimes le mettent en
rapport avec les officiers de vaisseau, en font un personnage officiel,
et lui donnent une autorité, une importance qu’il est naturellement
enclin à exagérer. Le 14 juillet, le matin, sous l’influence de
libations défendues par les lois pieuses de Raiatea mais tolérées par
les lois plus faciles de France, Peu interpella publiquement, sur le
quai, le second roi de son île, et s’écria avec une jactance toute
bachique: «C’est moi qui suis le roi!»
Cet essor de vanité eut des conséquences imprévues et déchaîna la
révolution. De retour à Raiatea, le pilote fut traduit devant les
magistrats pour répondre de ses paroles séditieuses et condamné à
l’amende. Il appela à la rescousse le commandant de la goëlette
française l’_Aorai_, cria qu’on le persécutait en haine de la France, et
fit tant et si bien que l’on s’interposa pour obtenir sa grâce. Une
agitation prolongée s’ensuivit. Le roi, l’excellent Tamatoa, perdit la
tête et ne la retrouva qu’en se jetant dans les bras du commandant à qui
il demanda un résident français pour ramener la paix dans son petit
domaine. Là-dessus, il fut décrété de prise de corps comme un simple
particulier: il serait mieux de dire comme Charles Ier ou comme Louis
XVI.
Le commandant ne pouvait tolérer qu’on emprisonnât un souverain animé de
si louables intentions. Il ne fit ni une ni deux, débarqua avec tout son
équipage, une dizaine d’hommes, et rendit Tamatoa à la liberté et à ses
sujets. Les magistrats ne se tinrent pas pour battus. Ils accusèrent le
roi d’avoir trahi son pays et appelèrent le peuple aux armes. L’argent
est le nerf de la guerre. A l’instigation de Terahupo, le plus enragé de
tous, on fit main basse sur le trésor public, riche à ce moment de
quatre cent trente-six francs cinquante, on en fit le partage, et l’on
prit le chemin de la brousse, l’insurrection étant le plus saint des
devoirs.
Un détail me navre bien qu’il ajoute au piquant de ce scénario
d’opérette. Au nombre des insurgés se trouvait le _fateere hau i te
fenua rei_, le directeur de l’intérieur ou, pour parler plus exactement,
le ministre de l’intérieur de Raiatea, une charmante fille de quinze
ans, Témarii vahiné, dont j’avais eu l’honneur de faire la connaissance
à Papeete, au bal de l’Amiral, en tout bien tout honneur, je me hâte de
l’ajouter. Notre dialogue s’était borné à l’échange de quelques «ia ora
na hoé» et de quelques «mé métai roa», c’est-à-dire aux plus vulgaires
compliments tahitiens. Ce jeune et très gentil fonctionnaire m’avait
intéressé, intrigué comme un domino rencontré au bal masqué. Je savais
que peu de semaines auparavant il avait été condamné par les magistrats
intègres de Raiatea à deux cent cinquante francs d’amende pour avoir
donné à un bel étranger des preuves non équivoques de l’amour le plus
passionné. Il n’empêche! Avec ses grands cheveux noirs si longs et si
lisses, son regard brillant, son silence indien en dépit du champagne,
Témarii vahiné me changeait des hommes d’État laids et grisonnants dont
j’ai entendu tant de discours, hélas! Comment ce membre du gouvernement,
cette aimable reprise de justice, était-elle passée à l’émeute? On n’a
pas su me le dire. Tout ce que j’ai appris, c’est que la pauvre enfant
s’était attachée aux pas de l’irréconciliable Terahupo. Celui-ci lui
avait sans doute fait accroire que se rendre c’était s’exposer à être
pendu.
Mieux informés, la plupart des rebelles, convaincus qu’on ne pendait
personne, sont revenus, les uns après les autres, à leurs cases de la
plage. On leur a dit que désormais la France était chez elle aux Iles
sous le Vent et comme, en dépit de certains négociants anglais, cette
race tahitienne n’aime rien tant que les Français, la paix aurait
promptement été rétablie dans les cœurs et dans les vallées si Terahupo
était revenu à de meilleurs sentiments. Mais quoi, n’ai-je pas avancé
que le Tahitien est brave, qu’il est fier et jaloux de son indépendance,
qu’on obtient tout de lui par la douceur et rien par la violence? On a
tiré le canon pour réduire Terahupo. Tirer le canon à Raiatea! Tamatoa a
fait le voyage de Papeete pour implorer de nouveau un résident français,
pour demander l’annexion. A cette heure, nous sommes installés aux Iles
sous le Vent.
On en aura gémi dans un certain milieu. Il était si conforme à la vanité
britannique de persuader les indigènes que les Français ne venaient pas
parce qu’ils n’osaient pas, parce que l’Angleterre ne le voulait pas!
C’est d’ailleurs avec un dédain curieux que le marquis de Salisbury
s’est expliqué sur l’abrogation de la Convention de 1847: «Il ne paraît
pas désirable au gouvernement de Sa Majesté, a dit le noble lord, ou
même praticable de remettre à une administration aborigène des îles qui
depuis sept ans sont placées sous le gouvernement de la France...»