XXI

Les lois à Raiatea.--Le rôle de missionnaires anglais.--Pritchard, Shaw,

Jones.--Le protestantisme français.--La France en Océanie.--Les

Atiu.--Adieu!

L’aspect de Raiatea diffère peu de celui de Tahiti. Huahine et Bora-Bora

ont des analogies avec Moorea. Les îles de l’archipel de la Société, les

îles sous le vent et les îles du vent, se ressemblent comme des sœurs.

Ce sont partout les mêmes monts, les mêmes volcans éteints, les mêmes

vallées, les mêmes torrents, la même terre entourée des mêmes récifs. On

retrouve partout cette végétation abondante et inutile, encombrante,

parasite, qui est l’un des plus sérieux obstacles que puisse rencontrer

la culture. Partout croissent le féï et le mayoré, le bananier sauvage,

l’arbre à pain et le cocotier. Par endroits on voit un peu de taros,

d’ignames, de patates douces, de manioc, mais si peu! L’indigène n’est

pas plus travailleur ici que là. C’est pourquoi les filles des Iles sous

le Vent connaissent le chemin de la Nouvelle Cythère.

Les lois étaient bien sévères à Raiatea avant l’annexion. Conçues et

rédigées à l’instigation des missionnaires, elles avaient un caractère

plus religieux que social. Elles prévoyaient et punissaient le péché, le

crime devant Dieu, à l’égal du crime ou du délit, le péché devant les

hommes. Elles édictaient l’amende, la prison, l’exil, pour des fautes

qui dans nos pays échappent à la répression judiciaire si elles

n’évitent pas la réprobation morale. Les pénalités rappelaient plus ou

moins celles que j’ai vues inscrites dans l’ancien code tahitien

contresigné par le vertueux de la Roncière et qui obligeait à se vêtir

d’une tapa jaune les filles ou les femmes coupables d’avoir aimé les

étrangers. Il était défendu de vendre ou d’acheter et par conséquent de

boire de l’alcool. Prescription salutaire, s’il en fut, car c’est de

l’alcool que meurent ces peuples si bien doués, si hospitaliers, si

bienveillants, mais prescription annulée par une contrebande aussi

ingénieuse qu’incessante et à laquelle ne manquaient point les

complices. Ah! Si les lois faisaient les mœurs, il n’y aurait pas de

mœurs plus pures que celles de ces îles enchanteresses!

Au nombre des anciennes coutumes tahitiennes conservées à Raiatea, il

faut mentionner la fréquence des services religieux. Je débarquais un

vendredi, au milieu de la journée, et le temple était plein, aussi plein

qu’il aurait pu l’être un dimanche ou un jour de grande fête. Les

missionnaires peuvent avoir leurs raisons pour entretenir ce beau zèle,

mais peut-il leur échapper que rien n’est plus fait pour conserver

l’indigène dans le mépris de tout travail régulier et, par suite, pour

retarder la mise en valeur de cette terre féconde aujourd’hui abandonnée

à la brousse envahissante? A Tahiti, on a pu obtenir des pasteurs

français qu’ils laissassent insensiblement tomber en désuétude ces

réunions de la semaine. Qu’en sera-t-il aux Iles sous le Vent?

Les missionnaires anglais consentiront-ils à se prêter à une

transformation lente mais inévitable des usages religieux ou bien,

jaloux de conserver intacte leur action sur les fidèles et peu disposés

à seconder les efforts du gouvernement français, s’attacheront-ils à

perpétuer un état de choses si contraire à l’essor de ces pays et à leur

prospérité?

Il nous faut compter avec les missionnaires anglais, car partout où nous

porte notre politique coloniale nous les trouvons devant nous. Ce n’est

pas d’aujourd’hui. Avant Jones, le pasteur de Maré (Loyalty), il y a eu

Shaw, le missionnaire de Madagascar, et, avant Shaw, il y avait eu

Pritchard. Il n’est que trop avéré que ces évangélistes sont en même

temps les pionniers du christianisme et de la civilisation, et les

avant-courriers du commerce et de la domination britanniques. Il faut

ici un _distinguo_. Ce n’est pas personnellement peut-être que le

missionnaire anglais joue ce rôle, mais quand on se rend compte des

conditions dans lesquelles il s’installe en ces pays lointains, on voit

bien vite que les choses ne sauraient aller autrement.

Le missionnaire anglais est toujours marié, quelquefois père de famille

et d’une famille nombreuse. Sa tâche consiste tout d’abord à amener le

«sauvage» à un certain nombre de notions élémentaires de religion et de

morale au premier rang desquelles figure la nécessité du vêtement. Il

prêche la décence et son beau-frère, son fils ou son gendre la vend sous

la forme de ces cotonnades aux couleurs éclatantes dont Manchester

inonde l’univers. Le commerce suit la religion et la politique

intervient pour protéger le commerce. Dans la famille même du

missionnaire l’Angleterre se choisit un consul. Et maintenant viennent

les autres nations! Viennent les Français, par exemple, et viennent avec

eux les lazaristes, les maristes et autres congrégations catholiques

dont les membres voués au célibat ont infiniment plus de peine à se

fondre avec les indigènes que les missionnaires protestants assez

enclins à épouser les filles du pays!

Il ne sert à rien de s’indigner quand il ne s’agit que des missionnaires

anglais. Le malheur est que l’esprit de parti ou l’esprit de secte, pire

que l’esprit de parti, a mêlé les missionnaires français à la querelle

nationale, et que le protestantisme de notre pays a été frappé de la

plus injuste et de la plus offensante des suspicions. Je me suis assez

librement exprimé sur le compte des agents de la Société des Missions de

Londres pour être cru quand je dirai, fort de mes informations

personnelles, qu’il n’existe pas et ne saurait exister de solidarité

politique entre les missionnaires protestants de l’une et de l’autre

nation. Où irions-nous si, dans ces jours troublés, alors que la France

a besoin de tous ses enfants, on allait mettre en doute le patriotisme

de ceux des Français qui professent ou ne professent pas telle ou telle

opinion philosophique, telle ou telle croyance ayant des adhérents en

d’autres pays?

A propos de Madagascar où s’affermit si heureusement à cette heure

l’autorité de la France, deux écrivains protestants ont eu une parole

malheureuse, mais il serait cruellement injuste de la faire expier à

ceux qui l’ont tout les premiers réprouvée et condamnée. Ainsi

s’expriment les hommes les plus honorables, qui sont le mieux qualifiés

pour parler au nom du protestantisme français et que préoccupe à bon

droit une campagne énergique entreprise à ce sujet par M. de Mahy, le

député de Bourbon.

Il est fâcheux que les incidents récents des Loyalty et des

Nouvelles-Hébrides n’aient pas été mis à profit pour séparer nettement

les deux causes. La violence du préjugé dont souffrent de très bons

Français est telle aux colonies qu’on ne peut se l’imaginer. Comme il

arrive aux plus honnêtes gens, les protestants ont les apparences contre

eux et ces apparences sont adroitement exploitées. Ne va-t-on pas

jusqu’à dire qu’il existe comme une autre Compagnie de Jésus sous les

couleurs du calvinisme, une association internationale et secrète dont

font partie tous les protestants fidèles? Ici la calomnie touche à la

sottise, mais elle n’en fait pas moins son chemin!

Il faut espérer qu’à Raiatea on saura suivre une politique habile,

éliminer cet élément des missionnaires anglais à qui l’on devra

substituer des pasteurs français, et se garder de toute entreprise, même

la plus pacifique d’allure, contre la foi des indigènes. Il importe

vraiment bien peu que ces pauvres gens se convertissent ou non au

catholicisme, et que gagnerait la France dans l’affirmative? Il faudra

donc que les missionnaires français de Tahiti s’attachent à supplanter

leurs coreligionnaires des Iles sous le Vent, s’ils ne veulent pas

donner un prétexte de plus aux adversaires de leur culte.

La France ne retirera aucun avantage matériel de la prise de possession

des Iles sous le Vent, mais sa situation morale dans le Pacifique en

sera de beaucoup améliorée. Elle est désormais maîtresse chez elle dans

le vaste espace qui va des îles Marquises à Rapa et des Gambier aux îles

de la Société. Demain, sans doute, les îles de l’archipel Cook,

Rorotonga, Atiu, Mangia, arboreront à leur tour le drapeau tricolore et

nous aurons, en y comprenant l’île Wallis, un beau domaine maritime où

les abris ne manqueront pas à notre flotte.

Il est une autre considération qui a son importance. De tout temps, la

contrebande des Gambier et des Tuamotu a trouvé asile dans les ports des

Iles sous le Vent. C’est à Raiatea et à Huahine que l’on venait déposer

les cargaisons de nacres pêchées contrairement aux règlements. La

surveillance impossible autrefois s’exercera sans peine maintenant sur

ces îlots devenus français. Et la contrebande prévenue, réprimée, c’est

une source de richesse qui se rouvre pour nos Établissements français de

l’Océanie.

On peut appliquer aux habitants des îles de l’archipel Cook ce que j’ai

dit de la sympathie innée de ceux de Tahiti et de Raiatea pour les

Français. J’allais souvent à Patutoa, un faubourg de Papeete, où les

indigènes de l’île Atiu, des colons à leur manière, ont établi leurs

cases. Celles-ci sont moins grandes et, j’en dois convenir, moins

propres et moins bien tenues que les cases des Tahitiens. Pourtant les

Atioux sont plus laborieux et gagnent quelque argent en s’employant au

déchargement des navires.

Au départ de mon ami M. Caillet, ils m’avaient amicalement conféré la

direction honoraire de leur _himéné_. J’en étais quitte pour leur offrir

de temps à autre quelques tasses de thé et pour l’obligation d’assister

à des amuramaa, des banquets interminables toujours funestes à mon

estomac. Ce sont là des détails. Un lien affectueux s’était promptement

formé entre moi et le digne pasteur de Patutoa. L’_orometua_ Tamahiné me

témoignait une amitié qui me touchait vraiment et dont je reçus des

preuves quelques jours avant mon départ.

L’himéné était réuni. Hommes et femmes se tenaient accroupis sur le sol

de la case consacrée. Après les chants et la prière, Tamahiné étendit

par terre une large natte sur laquelle, les uns après les autres, mes

amis vinrent déposer de menus objets, de la paille toute tressée pour

faire des chapeaux, etc. Avec le concours de Térano, Tamahiné avait

édifié une petite case en tout pareille à celle où l’himéné était

rassemblé. Puis ce furent les souhaits, les paroles d’adieu très brèves

mais empreintes de la plus profonde cordialité. Je répondis de mon

mieux, moitié en tahitien, moitié en français. J’étais ému aux larmes.

--Que le Seigneur te conduise sur la mer, toi et les tiens! dit

Tamahiné. Qu’il te ramène bientôt parmi nous!

Je partis, ignorant si je quittais pour quelques mois ou pour toujours

le beau pays dont on dit tant de choses qui ne sont pas toutes vraies,

le Paradis terrestre des midships, la Nouvelle Cythère.

Et voici qu’au milieu de mes notes je tombe sur les vers imprimés à peu

d’exemplaires heureusement, qu’un devancier de Pierre Loti dédiait jadis

à Tahiti, et qui se terminaient par cette strophe bizarre:

Dédaignez, fiers oisifs, la douceur mensongère

Du bien-être trompeur par l’Europe importé;

Mangez votre féï que l’île votre mère

Donne sans exiger ni travail ni salaire,

C’est le pain de la liberté!

L’auteur de cette poésie a fait son chemin. Il possède aujourd’hui l’un

des grades les plus élevés de la marine française et fait toujours des

vers!...

Ia ora na, Tahiti!

Adieu la Nouvelle Cythère!

La nouvelle Cythère · 第 42 / 51 题