Les lois à Raiatea.--Le rôle de missionnaires anglais.--Pritchard, Shaw,
Jones.--Le protestantisme français.--La France en Océanie.--Les
Atiu.--Adieu!
L’aspect de Raiatea diffère peu de celui de Tahiti. Huahine et Bora-Bora
ont des analogies avec Moorea. Les îles de l’archipel de la Société, les
îles sous le vent et les îles du vent, se ressemblent comme des sœurs.
Ce sont partout les mêmes monts, les mêmes volcans éteints, les mêmes
vallées, les mêmes torrents, la même terre entourée des mêmes récifs. On
retrouve partout cette végétation abondante et inutile, encombrante,
parasite, qui est l’un des plus sérieux obstacles que puisse rencontrer
la culture. Partout croissent le féï et le mayoré, le bananier sauvage,
l’arbre à pain et le cocotier. Par endroits on voit un peu de taros,
d’ignames, de patates douces, de manioc, mais si peu! L’indigène n’est
pas plus travailleur ici que là. C’est pourquoi les filles des Iles sous
le Vent connaissent le chemin de la Nouvelle Cythère.
Les lois étaient bien sévères à Raiatea avant l’annexion. Conçues et
rédigées à l’instigation des missionnaires, elles avaient un caractère
plus religieux que social. Elles prévoyaient et punissaient le péché, le
crime devant Dieu, à l’égal du crime ou du délit, le péché devant les
hommes. Elles édictaient l’amende, la prison, l’exil, pour des fautes
qui dans nos pays échappent à la répression judiciaire si elles
n’évitent pas la réprobation morale. Les pénalités rappelaient plus ou
moins celles que j’ai vues inscrites dans l’ancien code tahitien
contresigné par le vertueux de la Roncière et qui obligeait à se vêtir
d’une tapa jaune les filles ou les femmes coupables d’avoir aimé les
étrangers. Il était défendu de vendre ou d’acheter et par conséquent de
boire de l’alcool. Prescription salutaire, s’il en fut, car c’est de
l’alcool que meurent ces peuples si bien doués, si hospitaliers, si
bienveillants, mais prescription annulée par une contrebande aussi
ingénieuse qu’incessante et à laquelle ne manquaient point les
complices. Ah! Si les lois faisaient les mœurs, il n’y aurait pas de
mœurs plus pures que celles de ces îles enchanteresses!
Au nombre des anciennes coutumes tahitiennes conservées à Raiatea, il
faut mentionner la fréquence des services religieux. Je débarquais un
vendredi, au milieu de la journée, et le temple était plein, aussi plein
qu’il aurait pu l’être un dimanche ou un jour de grande fête. Les
missionnaires peuvent avoir leurs raisons pour entretenir ce beau zèle,
mais peut-il leur échapper que rien n’est plus fait pour conserver
l’indigène dans le mépris de tout travail régulier et, par suite, pour
retarder la mise en valeur de cette terre féconde aujourd’hui abandonnée
à la brousse envahissante? A Tahiti, on a pu obtenir des pasteurs
français qu’ils laissassent insensiblement tomber en désuétude ces
réunions de la semaine. Qu’en sera-t-il aux Iles sous le Vent?
Les missionnaires anglais consentiront-ils à se prêter à une
transformation lente mais inévitable des usages religieux ou bien,
jaloux de conserver intacte leur action sur les fidèles et peu disposés
à seconder les efforts du gouvernement français, s’attacheront-ils à
perpétuer un état de choses si contraire à l’essor de ces pays et à leur
prospérité?
Il nous faut compter avec les missionnaires anglais, car partout où nous
porte notre politique coloniale nous les trouvons devant nous. Ce n’est
pas d’aujourd’hui. Avant Jones, le pasteur de Maré (Loyalty), il y a eu
Shaw, le missionnaire de Madagascar, et, avant Shaw, il y avait eu
Pritchard. Il n’est que trop avéré que ces évangélistes sont en même
temps les pionniers du christianisme et de la civilisation, et les
avant-courriers du commerce et de la domination britanniques. Il faut
ici un _distinguo_. Ce n’est pas personnellement peut-être que le
missionnaire anglais joue ce rôle, mais quand on se rend compte des
conditions dans lesquelles il s’installe en ces pays lointains, on voit
bien vite que les choses ne sauraient aller autrement.
Le missionnaire anglais est toujours marié, quelquefois père de famille
et d’une famille nombreuse. Sa tâche consiste tout d’abord à amener le
«sauvage» à un certain nombre de notions élémentaires de religion et de
morale au premier rang desquelles figure la nécessité du vêtement. Il
prêche la décence et son beau-frère, son fils ou son gendre la vend sous
la forme de ces cotonnades aux couleurs éclatantes dont Manchester
inonde l’univers. Le commerce suit la religion et la politique
intervient pour protéger le commerce. Dans la famille même du
missionnaire l’Angleterre se choisit un consul. Et maintenant viennent
les autres nations! Viennent les Français, par exemple, et viennent avec
eux les lazaristes, les maristes et autres congrégations catholiques
dont les membres voués au célibat ont infiniment plus de peine à se
fondre avec les indigènes que les missionnaires protestants assez
enclins à épouser les filles du pays!
Il ne sert à rien de s’indigner quand il ne s’agit que des missionnaires
anglais. Le malheur est que l’esprit de parti ou l’esprit de secte, pire
que l’esprit de parti, a mêlé les missionnaires français à la querelle
nationale, et que le protestantisme de notre pays a été frappé de la
plus injuste et de la plus offensante des suspicions. Je me suis assez
librement exprimé sur le compte des agents de la Société des Missions de
Londres pour être cru quand je dirai, fort de mes informations
personnelles, qu’il n’existe pas et ne saurait exister de solidarité
politique entre les missionnaires protestants de l’une et de l’autre
nation. Où irions-nous si, dans ces jours troublés, alors que la France
a besoin de tous ses enfants, on allait mettre en doute le patriotisme
de ceux des Français qui professent ou ne professent pas telle ou telle
opinion philosophique, telle ou telle croyance ayant des adhérents en
d’autres pays?
A propos de Madagascar où s’affermit si heureusement à cette heure
l’autorité de la France, deux écrivains protestants ont eu une parole
malheureuse, mais il serait cruellement injuste de la faire expier à
ceux qui l’ont tout les premiers réprouvée et condamnée. Ainsi
s’expriment les hommes les plus honorables, qui sont le mieux qualifiés
pour parler au nom du protestantisme français et que préoccupe à bon
droit une campagne énergique entreprise à ce sujet par M. de Mahy, le
député de Bourbon.
Il est fâcheux que les incidents récents des Loyalty et des
Nouvelles-Hébrides n’aient pas été mis à profit pour séparer nettement
les deux causes. La violence du préjugé dont souffrent de très bons
Français est telle aux colonies qu’on ne peut se l’imaginer. Comme il
arrive aux plus honnêtes gens, les protestants ont les apparences contre
eux et ces apparences sont adroitement exploitées. Ne va-t-on pas
jusqu’à dire qu’il existe comme une autre Compagnie de Jésus sous les
couleurs du calvinisme, une association internationale et secrète dont
font partie tous les protestants fidèles? Ici la calomnie touche à la
sottise, mais elle n’en fait pas moins son chemin!
Il faut espérer qu’à Raiatea on saura suivre une politique habile,
éliminer cet élément des missionnaires anglais à qui l’on devra
substituer des pasteurs français, et se garder de toute entreprise, même
la plus pacifique d’allure, contre la foi des indigènes. Il importe
vraiment bien peu que ces pauvres gens se convertissent ou non au
catholicisme, et que gagnerait la France dans l’affirmative? Il faudra
donc que les missionnaires français de Tahiti s’attachent à supplanter
leurs coreligionnaires des Iles sous le Vent, s’ils ne veulent pas
donner un prétexte de plus aux adversaires de leur culte.
La France ne retirera aucun avantage matériel de la prise de possession
des Iles sous le Vent, mais sa situation morale dans le Pacifique en
sera de beaucoup améliorée. Elle est désormais maîtresse chez elle dans
le vaste espace qui va des îles Marquises à Rapa et des Gambier aux îles
de la Société. Demain, sans doute, les îles de l’archipel Cook,
Rorotonga, Atiu, Mangia, arboreront à leur tour le drapeau tricolore et
nous aurons, en y comprenant l’île Wallis, un beau domaine maritime où
les abris ne manqueront pas à notre flotte.
Il est une autre considération qui a son importance. De tout temps, la
contrebande des Gambier et des Tuamotu a trouvé asile dans les ports des
Iles sous le Vent. C’est à Raiatea et à Huahine que l’on venait déposer
les cargaisons de nacres pêchées contrairement aux règlements. La
surveillance impossible autrefois s’exercera sans peine maintenant sur
ces îlots devenus français. Et la contrebande prévenue, réprimée, c’est
une source de richesse qui se rouvre pour nos Établissements français de
l’Océanie.
On peut appliquer aux habitants des îles de l’archipel Cook ce que j’ai
dit de la sympathie innée de ceux de Tahiti et de Raiatea pour les
Français. J’allais souvent à Patutoa, un faubourg de Papeete, où les
indigènes de l’île Atiu, des colons à leur manière, ont établi leurs
cases. Celles-ci sont moins grandes et, j’en dois convenir, moins
propres et moins bien tenues que les cases des Tahitiens. Pourtant les
Atioux sont plus laborieux et gagnent quelque argent en s’employant au
déchargement des navires.
Au départ de mon ami M. Caillet, ils m’avaient amicalement conféré la
direction honoraire de leur _himéné_. J’en étais quitte pour leur offrir
de temps à autre quelques tasses de thé et pour l’obligation d’assister
à des amuramaa, des banquets interminables toujours funestes à mon
estomac. Ce sont là des détails. Un lien affectueux s’était promptement
formé entre moi et le digne pasteur de Patutoa. L’_orometua_ Tamahiné me
témoignait une amitié qui me touchait vraiment et dont je reçus des
preuves quelques jours avant mon départ.
L’himéné était réuni. Hommes et femmes se tenaient accroupis sur le sol
de la case consacrée. Après les chants et la prière, Tamahiné étendit
par terre une large natte sur laquelle, les uns après les autres, mes
amis vinrent déposer de menus objets, de la paille toute tressée pour
faire des chapeaux, etc. Avec le concours de Térano, Tamahiné avait
édifié une petite case en tout pareille à celle où l’himéné était
rassemblé. Puis ce furent les souhaits, les paroles d’adieu très brèves
mais empreintes de la plus profonde cordialité. Je répondis de mon
mieux, moitié en tahitien, moitié en français. J’étais ému aux larmes.
--Que le Seigneur te conduise sur la mer, toi et les tiens! dit
Tamahiné. Qu’il te ramène bientôt parmi nous!
Je partis, ignorant si je quittais pour quelques mois ou pour toujours
le beau pays dont on dit tant de choses qui ne sont pas toutes vraies,
le Paradis terrestre des midships, la Nouvelle Cythère.
Et voici qu’au milieu de mes notes je tombe sur les vers imprimés à peu
d’exemplaires heureusement, qu’un devancier de Pierre Loti dédiait jadis
à Tahiti, et qui se terminaient par cette strophe bizarre:
Dédaignez, fiers oisifs, la douceur mensongère
Du bien-être trompeur par l’Europe importé;
Mangez votre féï que l’île votre mère
Donne sans exiger ni travail ni salaire,
C’est le pain de la liberté!
L’auteur de cette poésie a fait son chemin. Il possède aujourd’hui l’un
des grades les plus élevés de la marine française et fait toujours des
vers!...
Ia ora na, Tahiti!
Adieu la Nouvelle Cythère!