Du côté des Tonga les choses n’ont point marché aussi bien. Là, règne un
vieillard de quatre-vingt-dix ans, le roi Georges, un roi à peu près
constitutionnel, s’il vous plaît, dont le Premier, un ex-missionnaire
anglais, exerce en réalité le pouvoir absolu avec les titres de Ministre
des Affaires étrangères, Ministre des Terres, Ministre de l’Éducation et
Auditeur général. L’idée de la fédération ne sourit guère plus au roi
Georges qu’au missionnaire homme d’État dont il n’est que l’instrument.
Il paraît que la gestion de Baker laissait quelque peu à désirer, car le
parlement tongien a ouvert une enquête sur ses actes. Tout ayant été
trouvé en ordre, le Premier a repris ses titres et ses fonctions et
c’est lui qui a suggéré au roi Georges de revendiquer, en sa qualité de
Nestor des Rois de l’Océanie, le premier rang dans la fédération
projetée ou sinon de décliner les ouvertures de Kalakaua. Depuis la
révolution a éclaté aux Sandwich, les Allemands se sont établis pour
tout de bon aux Samoa, et il n’est plus guère question de cette
invention américaine.
Quoi qu’il en soit de l’avenir réservé aux États-Unis d’Océanie, on
saisit bien sur le fait la concurrence politique et commerciale des
Anglais, des Américains et des Allemands. Les îles Fidji, colonie de la
couronne, sont une carte de plus dans le jeu britannique. Par contre,
les missionnaires catholiques disséminés dans les archipels y servent
l’influence française mais sans rien faire, hélas! qui puisse
ouvertement contribuer au développement de notre commerce. La question
reste donc posée entre les États-Unis, l’Angleterre et l’Allemagne...
Considérons pourtant la carte. La Nouvelle-Calédonie, les îles Wallis,
l’archipel de Cook, les îles de la Société, les Marquises, les Tuamotu,
les Gambier, Tubuai, Raivavae et Rapa, ne pourraient-ils pas constituer
à l’avenir une seule et même colonie, l’Océanie française, dont les
intérêts se confondraient sans se contrarier? Et le premier élément du
problème du service postal n’est-il pas la constitution de cette
fédération, de ces États-Unis français de l’Océanie! Une subvention de
deux cent mille francs suffirait pour relier Tahiti à Nouméa. La
Nouvelle-Calédonie donnerait cinquante mille francs, Tahiti autant, et
la Métropole ferait le reste. Puis viendrait le jour attendu où, le
canal de Panama creusé, une ligne plus directe relierait les deux
colonies à la Mère-Patrie. Cette éventualité est prévue dans le nouveau
cahier des charges de la Compagnie des Messageries maritimes. On y voit,
en effet, figurer une clause aux termes de laquelle cette compagnie est
tenue de subir la concurrence de toute ligne que le gouvernement
français viendrait à créer sur l’Australie ou la Nouvelle-Calédonie par
une autre voie que celle de Suez. Comme il ne peut s’agir du cap Horn ou
du cap de Bonne-Espérance, il faut voir là un jalon posé pour la ligne
de Saint-Nazaire, Panama, Tahiti, Nouméa, Sidney.
L’idée de grouper sous une autorité unique et fédérale en quelque sorte
toutes les possessions françaises en Océanie ne m’appartient pas en
propre. Je suis bien tenté d’y souscrire, pour ma part. Il me semble que
tout le monde y gagnerait, Tahiti qui ne serait plus négligé, la
Calédonie dont les produits auraient des débouchés, la France qui
verrait son prestige colonial s’accroître de la constitution d’un
domaine plus étendu et plus dense. Qui sait? On pourrait peut-être
réaliser quelques économies par ce moyen.
L’essentiel, on ne saurait trop y insister, est de mettre Tahiti en
communication régulière et rapide avec la France.
Voici une note où l’état de la question est exposé avec une clarté
relative: