Aux Tuamotu.--Fakahina et la Mission.--Fagatau et Napuka.--Les
sauvages.--Mœurs politiques.--La pêche et la contrebande.
Qui a bu, boira; qui a voyagé, voyagera. Une fois l’habitude prise de
déambuler, de courir, de naviguer, comment s’arrêter? Il semble qu’une
impulsion plus forte que la volonté,--la destinée, si l’on
veut,--condamne le pèlerin à marcher toujours. Il va de terre nouvelle
en terre nouvelle, avide d’inconnu et d’impressions, d’émotions plus
passagères que profondes peut-être, sans que jamais sa vue soit
satisfaite, sans que son âme rassasiée goûte jamais la jouissance du but
atteint, de la course terminée. Il va plus loin, plus loin encore,
cherchant un site plus beau que celui qui vient de s’offrir à ses
regards, des mœurs plus étranges que celles qu’il a tenté de décrire. Le
monde n’a point de bout pour lui; son esprit s’étonne mais se lasse de
tout. Il va.
Ainsi je pérégrine aux Tuamotu après avoir pérégriné aux Gambier. La
terre est plus pauvre encore. Quelle terre, d’ailleurs! Au-dessus des
forêts de madrépores qui émergent à peine, une couche mince où le
cocotier vient difficilement. L’indigène se nourrit de la mer
exclusivement, de coquillages et de poissons. Et pourtant la race
prospère, une race vigoureuse, rompue à la navigation et à la plonge.
Les analogies sont nombreuses entre les Gambier et les Tuamotu. Dans ce
dernier archipel même, les conditions de l’existence matérielle sont
plus insuffisantes, plus tristes peut-être. Comment se fait-il donc que
l’on vive ici et que l’on meure là? C’est dans une île des Tuamotu qu’on
apportait une fois des cocos pour les planter et une truie pleine dont
la progéniture devait alimenter le district. On fit aux indigènes la
recommandation la plus expresse de patienter jusqu’à ce que les
cocotiers eussent poussé et d’attendre que la truie eût mis bas. Le
voyageur n’était pas plus tôt parti que les cocos étaient déterrés et
que la truie était tuée et dévorée. Ventre affamé n’a pas d’oreilles.
Les soixante îles (il y en a peut-être davantage) de l’archipel des
Tuamotu se ressemblent. Où la couche de terre est plus épaisse il y a un
semblant de végétation. Où le lagon est fertile en nacres il y a un
semblant de richesse.
On se demande par quel phénomène d’obstination des créatures humaines
peuvent subsister sur telle île étroite où le sol et la mer sont aussi
pauvres l’un que l’autre. A vrai dire, quelques-unes où rien ne croît,
mais où l’on peut trouver des nacres, ne sont habitées qu’à l’époque de
la plonge. Elles ont parfois été le théâtre de drames où la cupidité des
bandits de la mer jouait le principal rôle. Sur ces pâtés de coraux
inaccessibles à la plupart des navires, des équipages ont été abandonnés
et des marins sont morts de faim. Comment faire la police de trois cents
lieues de mer et de récifs?
Les îles sont entourées par les madrépores comme par un rempart naturel.
Faute de passe, on n’y peut aborder qu’au moyen d’un canot plat qui
glisse sur le corail où il s’échoue souvent. A Fakahina, par exemple,
pour aller du débarcadère au village, il faut se servir d’un côtre à
moins qu’on ne veuille faire la route à pied en contournant le lagon et
en se mettant à l’eau de temps en temps. Le rivage est entièrement
planté, mais le lagon ne produit pas de nacres.
Il y a vingt ans, des luttes sanglantes déchirèrent la population. Il y
eut des meurtres nombreux qui laissèrent dans les esprits des idées de
vengeance. Les missionnaires catholiques vinrent et donnèrent à cette
île un gouvernement qui ressemblait fort à celui de Mangaréva. C’est en
1885 que le Résident français la visita pour la première fois. Il fut
frappé de l’aspect satisfaisant du village, de l’air d’aisance des
habitants et constitua un district régulier.
Néanmoins Fakahina porte encore l’empreinte des circonstances dans
lesquelles elle est née à la civilisation. C’est une communauté
catholique bien plus qu’une unité administrative. Les habitants sont
essentiellement sédentaires, se livrent à la culture, se construisent
des maisons et les entretiennent avec une propreté remarquable. On
serait tenté de dire, en premier abord, que c’est là un heureux coin de
terre.
Cette impression ne dure pas. Il y a un revers à la médaille. Quelques
instants de conversation avec les indigènes révèlent bientôt un état de
choses moins enchanteur. Longtemps l’île a été soumise à un régime
autoritaire à l’excès et illégal jusqu’à la fantaisie. Le conseil
obéissant à des inspirations aisées à deviner, réglait toutes choses,
même le prix du coprah (noix de coco desséchée). Il intervenait dans la
vie privée, dans l’intimité des ménages, punissait de l’amende et de la
prison des faits répréhensibles au point de vue de la morale mais que la
loi ne peut réprimer parce qu’elle est censée les ignorer. Le mutoï,
agent de police, pénétrait jusque dans l’intérieur des maisons,
interrogeait, examinait, sévissait. Il en résultait une sorte de
terreur, de compression latente, funeste au développement intellectuel
et moral de la population et les traces s’en retrouvaient dans l’accueil
défiant que recevaient les voyageurs. Le mot d’ordre était donné de
cacher autant que possible de quelle manière les choses se passaient. Au
ton dont quelques-uns parlaient, on pouvait se douter cependant qu’ils
souhaitaient un changement de régime, mais la réserve de leur attitude
ne permettait pas de pousser bien loin les investigations. On aura
quelque peine à rendre ces pauvres gens à eux-mêmes. Sous l’influence
des Pères leur être moral a pris le pli de la servitude et s’est abaissé
sans devenir meilleur.
Une autre île, celle de Fagatau, présente du large un aspect assez
agréable. Elle est entièrement couverte d’une végétation puissante que
dominent de grands arbres touffus et dont la verdure sombre donne un
caractère imposant au paysage. Il y a peu de cocotiers. Le village est
caché derrière les arbres.
A peine avaient-ils vu mettre notre embarcation à la mer qu’un grand
nombre d’indigènes, hommes, femmes, enfants, demi-nus se portaient vers
le point où nous devions débarquer. La mer se brisait avec force contre
le récif avec des grondements pareils à ceux du tonnerre. Pendant deux
cents mètres, il fallut haler l’embarcation sur un plateau de corail
balayé par les lames et je crus plus d’une fois que nous allions être
roulés et emportés au large.
A Fagatau, on est en pleine sauvagerie. Le village est composé de huttes
misérables et sordides. Il y a trois constructions en pierre, l’église,
l’école où loge l’instituteur, et la prison à laquelle il ne manque que
des portes. Le chef ne sait ni lire ni écrire. Les prétendues autorités
du district, les membres du conseil, sont dans le même cas et ignorent
le premier mot de leurs fonctions. Le seul homme à peu près civilisé est
le maître d’école, fils du chef, qui tient les registres de l’état civil
et fait l’ouvrage de son père.
La population est famélique, à peu près toute nue. Il n’y a point de
nacres dans le lagon. Les quelques cocotiers sont chargés de fruits mais
quand on essaye d’en planter de nouveaux, les malheureux qui meurent de
faim vont les retirer de la terre pendant la nuit. Il n’y a pas de
cochons. J’ai vu une poule. Les habitants vivent de graines de pandanus
et de bénitiers. Le bénitier est un magnifique coquillage pareil à du
marbre et dont le nom indique suffisamment et la forme et la destination
qu’il peut recevoir. La chair du mollusque est dure comme du caoutchouc.
Quand il fait mauvais temps, cette détestable nourriture elle-même fait
défaut et l’on jeûne en attendant le calme. Pour toute industrie, à
Fagatau, on tresse des nattes qui sont échangées contre des étoffes
quand par hasard une goëlette vient à passer là.
L’île de Napuka est la plus isolée et la plus délaissée peut-être de
l’archipel. On ne la visite jamais ou l’on y aborde si peu souvent que
vraiment les indigènes y sont bien abandonnés à eux-mêmes. Il était
quatre heures du soir quand on découvrit le village. La mer se brisait
avec force sur le récif; sur la plage le pavillon français avait été
arboré. La plupart des habitants complètement nus se tenaient assis par
groupes tandis qu’un homme vêtu de blanc se promenait en faisant de
grands gestes.
La goëlette allait et venait au large. Le commandant fit tirer deux
coups de canon pour appeler une pirogue, mais aucun mouvement ne se
manifesta dans les groupes accroupis et l’homme vêtu de blanc continua à
se démener au milieu d’eux. Le lendemain, à l’aube, le tableau était le
même avec cette différence que quelques pirogues aperçues la veille
avaient disparu. Nous agitâmes nos chapeaux et au bout de quelques
instants nous vîmes deux hommes dégager une petite pirogue cachée dans
les broussailles et venir à nous. Peu d’instants après les principaux
habitants étaient à notre bord. Le chef du district n’était pas moins
ignorant que celui de Fagatau. Le mutoï portait sur son corps nu une
veste courte avec une plaque où se lisait le mot «Ure», loi, et
brandissait le papier qui l’avait investi de ses importantes fonctions.
J’essayai de me rendre compte de l’état de l’instruction et
j’interrogeai le maître d’école qui ne savait même pas écrire et que
j’encourageai à donner tout au moins des leçons de lecture. La goëlette
était environnée de pirogues. Il fallut insister pour se débarrasser de
ces pauvres gens et les surveiller un peu au départ, car, sans la
moindre permission, ils cherchaient à emporter des souvenirs de leur
visite à bord. L’homme vêtu de blanc serrait précieusement sous son bras
un verre et deux serviettes qu’il avait prestement dérobés à la cuisine.
Dans les autres îles règne la civilisation ou du moins ce que les
indigènes ont pu s’assimiler de nos habitudes et de nos mœurs. Je ne
reviendrai pas sur la pêche de la nacre et des perles: je ne pourrais
que reproduire les observations que j’ai faites à propos des Gambier.
Il m’a paru intéressant, par contre, de voir de près comment fonctionne
l’organisation donnée par la France à ces îles lointaines, organisation
que l’on voudrait voir disparaître, me dit-on, mais qu’il sera très
difficile de remplacer par quelque chose de mieux.
Les districts construisent les maisons, les cases communales,
entretiennent les rues et les places des villages, les routes et les
chemins quand il y en a, enfin les jetées, les quais, les ports, les
abris où viennent se garer les embarcations. Rien ne se fait sans une
délibération authentique dont voici un exemple: «Ile d’Anaa.--District
de Tuuhora. Délibération du 6 septembre 1886. Une réparation a été faite
à la citerne de Tuuhora; elle a coûté cent francs. Le Conseil ouvre le
raahui, c’est-à-dire lève l’interdiction de récolter, et décide que tous
les habitants, hommes et femmes, sont imposés de vingt cocos qu’ils
apporteront à la case du chef.» Suit la liste des habitants qui ont
apporté leurs vingt cocos et celle de ceux qui n’ont rien apporté. Le
travail payé, il est resté une petite somme qui a été versée à la caisse
du district.
J’ai demandé au chef comment il s’y prenait avec les habitants qui ne
paient leur part ni en travaux ni en matériaux, ni en denrées ni en
argent. Il ne fait rien. A chaque nouveau travail les réfractaires sont
sollicités les premiers, car ils continuent nécessairement à figurer sur
les registres du district. Par exemple, s’ils voulaient quitter l’île,
le chef s’y opposerait jusqu’à ce qu’ils se fussent acquittés.
En réalité et d’une façon générale, l’autorité du chef et du Conseil de
district est grande et il serait puéril de s’étonner de procédés
administratifs fondés sur les mœurs mêmes des habitants.
J’ai parlé de la contrebande aux Gambier; aux Tuamotu, elle s’exerce sur
des bases beaucoup plus larges encore, elle est bien plus difficile à
réprimer. Une flottille serait nécessaire pour surveiller ces soixante
îles éparses dont quelques-unes sont sans bord si elles ne sont pas
escarpées. Récemment les autorités ont affrété une légère goëlette pour
donner la chasse à ceux qui pêchent, vendent ou achètent des nacres trop
jeunes et trop petites. C’est tout au plus si mille kilogrammes de la
précieuse marchandise ont été saisis. Dans chaque île, l’arrivée des
agents des contributions était annoncée et devancée, les nacres
enlevées, enterrées ou jetées à la mer. Ces malheureux agents devaient
sonder le sable des plages au moyen d’un harpon, traverser des bras de
mer à la nage, se nourrir de conserves américaines et de biscuit,
coucher à la belle étoile. Ils sont retournés à Papeete un peu confus,
mais exténués, brisés. Tout au plus avaient-ils eu la consolation de se
voir offrir par les parents ou par les maîtres d’école de toutes jeunes
filles: onéreux présents que ces braves gens avaient vertueusement
refusés.
Les îles où la nacre abonde sont peu nombreuses aujourd’hui; elles sont
une vingtaine tout au plus. Dans une demi-douzaine d’autres, la nacre a
sensiblement diminué. Il est enfin des îles où elle a complètement
disparu. Il importe de veiller à ce que les lagons ne s’épuisent pas
tout à fait. Les requins sont, à ce point de vue, d’excellents
gardes-maritimes et les plus vigilants de tous. C’est à leur présence
aux abords de Ragiroa et de Fakarava qu’il faut attribuer la modération
des pêcheurs de ces îles.
Pour permettre le repeuplement des lagons, on songe à interdire la pêche
dans la plus grande partie de l’archipel. Mais de quoi vivront les
pauvres gens dont la nacre est la seule ressource? Et comment, encore
une fois, s’y prendra-t-on pour faire respecter une prohibition qui
s’étendra sur trois cents lieues de pays? Il sera nécessaire de créer
toute une organisation, tout un personnel d’employés, à moins qu’on ne
se décide à faire une part dans le produit des saisies aux autorités
indigènes, chefs, conseillers de districts, mutoï.
Le commerce jettera les hauts cris. Peu lui importe, en effet, que les
lagons s’appauvrissent. Il tient avant tout à des bénéfices immédiats.
L’administration, au contraire, se préoccupe du lendemain. Elle a à
cœur, comme c’est son devoir, de ne pas laisser entièrement détruire la
nacre et les perles des Tuamotu et elle estime, ce en quoi elle n’a
point tout à fait tort, que ce ne serait pas payer trop cher le
repeuplement des lagons si quatre ou cinq années de misère y devaient
suffire.
Un grand sujet de controverse, à propos des Tuamotu, est de savoir
quelle religion professent les indigènes. Ils sont tous catholiques, si
l’on en croit la mission catholique qui concède cependant que dans le
nombre il se trouve quelques mormons. Ils sont en grande partie
protestants, assure la mission protestante, et ceux que vous appelez des
mormons sont des «baptistes». Renseignements pris, il est exact qu’un
certain nombre d’indigènes appartiennent à la secte protestante qui ne
baptise point les enfants nouveau-nés et réserve ce sacrement aux
adultes.
A Tahiti, dans le district de Faaa, il existe une petite colonie de gens
des Tuamotu qui se livrent à la pêche et approvisionnent le marché de
Papeete de poisson. J’ai demandé à leur pasteur, un Américain, s’ils
étaient mormons.
--No, m’a-t-il répondu; only wife! Non, une seule femme!