La terre et la mer.--Notre-Dame de Rikitea.--La plonge.--Le commerce et
la contrebande.--Le Code mangarévien, sa disparition.
Les sept petites îles de l’archipel des Gambier sont à vrai dire de
simples rochers émergeant de l’Océan, les uns granitiques, les autres
calcaires; ces derniers très sensibles aux influences atmosphériques, à
ce point qu’après les grandes pluies ils se désagrègent et s’en vont par
morceaux. Tout autour de ces rochers s’étend la ceinture de madrépores
qui enferme les lacs ou lagons où se pêchent la nacre et la perle et qui
mieux exploités vaudraient des mines d’or pour le pays.
Sur le flanc des rochers pousse une herbe drue qui nourrit les chèvres
dont le poil blanc ou roux fait tache dans la verdure; au pied, sur le
rivage, croissent le cocotier, l’arbre à pain, l’oranger, le pandanus,
le bois de rose, le tamanu, le purau, le bananier. Les graines potagères
réussissent dans le jardin du Résident et d’avril à septembre, dans la
saison relativement fraîche, on peut récolter quelques maigres légumes,
voire des fraises...
L’eau manque. Pas une rivière, pas un ruisseau. Çà et là, entre deux
roches, un trou où s’amassent les suintements de la montagne et c’est
tout. L’absence d’eau courante ne serait-elle pas aussi pour quelque
chose dans le dépérissement des Mangaréviens? C’est cette eau si rare
que boivent les indigènes et qui leur sert pour tous les usages
domestiques. Rien, semble-t-il, n’atteste la pauvreté du sol comme cette
pénurie d’eau fraîche, de la boisson la plus naturelle et la plus
hygiénique en dépit des chartreux.
Des porcs, quelques moutons, des poules et des canards constituent avec
les chèvres sauvages toute la nourriture animale ici. Point de bœufs ni
de chevaux... Je me trompe, à Rikitea, il y a deux chevaux!
Mais, si la terre est misérable, la mer est riche et n’est point avare.
Comme aux Tuamotu elle renferme des trésors, trésors symbolisés par
l’ornementation intérieure de Notre-Dame de Rikitea. Sous la direction
des Pères, les indigènes ont enrichi les colonnades et les murs d’un
placage de nacres découpées avec un art véritable. Il y a une treille
dont les feuilles sont des valves de grandes huîtres et les raisins de
petits coquillages ronds. L’œil placé au centre du triangle, au-dessus
du tabernacle, est une très grosse perle. L’ensemble est celui d’un
palais sous-marin, d’une décoration de féerie. Les nuances variées et
changeantes de la nacre émerveillent, éblouissent. Ce sont des reflets
d’or, d’argent, de diamant, de pierres fines, toute la gamme des
matières précieuses que l’homme sauvage ou civilisé, toujours un grand
enfant, recherche pour leur beauté, leur éclat, leur rareté, richesses
dont sa vanité fait le prix et son imagination la poésie.
Le soir, au coucher du soleil, on se promène dans ce qu’on peut bien
appeler les rues, des voies bordées de murailles épaisses entourant les
maisons inhabitées et en ruines, les maisons de mort aujourd’hui
délaissées pour les modestes et plus saines cases en bois; on
s’entretient des indigènes, de leur façon de vivre, de travailler, et la
conversation prend bientôt un tour triste comme les lieux mêmes. Une
construction plus massive encore que les autres se montre. C’est le
premier établissement de la Mission. On dirait une forteresse. Dans une
enceinte de murs énormes se voient les ruines d’une usine à égrener le
coton, d’une église, d’une école, d’une prison...
Le travail de la plonge était réglementé par le célèbre Code mangarévien
et par les décisions du Résident français. Le code avait des naïvetés et
des inconséquences que pouvait seule justifier la latitude sous laquelle
il avait été conçu et rédigé. Il prescrivait le respect des
belles-mères, et stipulait que «toutes les fonctions doivent être
exercées avec bonté et douceur, ce qui n’empêche pas la fermeté.» Il
ajoutait encore que «celui qui tient l’autorité à un titre quelconque
doit être comme un père pour ses enfants.» Il instituait un grand
Conseil et des assemblées de districts où les bulletins bleus et blancs
de nos Chambres sont remplacés par des coquilles. Les coquilles blanches
indiquent le «oui» (êh) et les coquilles noires le «non» (aïta).
J’en viens aux nacres et aux articles du code qui les concernaient: «Les
bancs de nacres, disaient en mauvais français les Lycurgues océaniens,
seront bien surveillés et la population devra apprendre à faire des
parcs et à les bien entretenir, ce qui augmentera le nombre des nacres.
Les indigènes auront seuls le droit d’y pêcher. La pêche n’aura lieu,
chaque année, à l’époque indiquée (décembre, janvier, février et mars)
que sur les bancs qui seront autorisés par le gouvernement. La vente des
nacres se fera toujours à terre et seulement dans les endroits
autorisés.»
L’époque de la pêche est arrivée. D’accord avec le grand Conseil, le
Résident a désigné les lagons ou les portions de lagons où il y a lieu
de permettre la plonge, les huîtres étant parvenues à leur maximum de
croissance et de poids. Les pêcheurs s’y rendent. Ne vous attendez pas à
voir des hommes bardés d’acier, de cuivre, de caoutchouc et de toile
goudronnée. Le scaphandre n’est pas ignoré mais proscrit. Toléré, il
aurait pour résultat la banqueroute des lagons qui s’épuisent déjà si
rapidement et tarirait les sources de la reproduction en dévastant les
naissains les huîtres de demain. Petit mollusque deviendra grand pourvu
que Dieu lui prête vie.
Donc, point de scaphandre. Même aucune des précautions hygiéniques que
prennent les Hindous employés à la pêche des perles qui se bouchent les
oreilles, s’aveuglent avec du coton imbibé d’huile, se bandent la
bouche, se mettent aux pieds un poids de dix à quinze kilogrammes pour
rester une minute ou une minute et demie sous l’eau, par douze ou quinze
mètres de profondeur.
Le pêcheur mangarévien est nu comme une main non gantée. Debout dans
l’embarcation, il aspire et respire fortement, se livre à une
gymnastique instinctive et rationnelle des poumons, emmagasine le plus
d’air qu’il peut et se laisse tomber, le corps droit, doucement. Il
touche le fond, aperçoit l’huître convoitée, l’arrache prestement et
s’efforce de l’empêcher de s’ouvrir dans la crainte que la perle, si par
hasard il s’en trouve une, ne soit chassée. Il reparaît après une ou
deux minutes. Il ne lui a pas fallu plus de temps pour discerner celles
des huîtres que leur dimension et leur poids rendent le plus propres à
l’industrie ainsi que celles qui d’après certaines données assez vagues
et passablement contradictoires, peuvent recéler des perles.
En cinq ou six heures, le pêcheur plonge cinquante, soixante fois. La
pêche terminée, il s’agit d’ouvrir les huîtres et cela se fait très
vivement. Chaque coquille est vue de près; chaque mollusque est
retourné. Il faut éviter qu’une perle ne disparaisse subrepticement.
Puis les nacres sont enterrées dans le sable d’où on ne les retirera que
le jour où le négociant se présentera pour les acheter.
Il semble vraiment que tout conspire la ruine des Mangaréviens. On a
pris, pour empêcher la pêche inconsidérée de la nacre, des mesures si
peu efficaces qu’elles ont eu cette conséquence de créer un grand
commerce de contrebande. Et puis les transactions se font dans des
conditions telles que le malheureux plongeur est volé plusieurs fois.
Il a couru les risques de la maladie, il a évité la dent du requin et
peut enfin contempler le produit de sa pêche périlleuse, mais il ne faut
pas croire qu’il en reçoive le produit en argent.
Les acheteurs paient en nature. En échange d’un lot de nacres ou de
perles, ils donnent des étoffes, des boîtes de conserves, des effets
d’habillement, des aliments. Rien de mal jusqu’ici et l’on peut même
soutenir, étant donné le penchant à l’ivrognerie des indigènes, qu’il
vaut mieux leur donner des objets de consommation que de l’argent. Où la
tromperie commence et se pratique en grand, c’est dans l’évaluation des
marchandises remises en échange du produit de la pêche. On spécule
largement sur l’ignorance du plongeur et sur ses besoins; on lui compte
cinquante francs ce qui en vaut quinze; on le nantit d’objets de
mauvaise qualité ou même avariés et l’on exerce à son endroit un
véritable brigandage commercial que l’administration est impuissante à
réprimer. Où puiserait-elle le droit d’intervenir dans un marché
librement conclu?
Le faible appoint que le Mangarévien reçoit en espèces lui sert à
acquitter l’impôt personnel. S’il lui reste quelque chose après cela il
l’emploie à acheter en secret du vin et de l’alcool qu’on lui vend
excessivement cher ou les faveurs d’une femme qu’il paie sans compter.
L’amour vénal est une denrée aussi rare aux Gambier qu’elle est
abondante à Tahiti. Quels masques que les visages de ces créatures
souffreteuses dont le sang empoisonné tache la peau, qui ont le nez
rongé par des ulcères horribles et sont marquées du sceau de la mort
qu’elles attendent inconscientes et souriantes même dans leur dégoûtante
infirmité.
La plonge dure quatre ou cinq mois. Quand elle est achevée, quand le
commerce ainsi entendu est terminé, le Mangarévien se trouve à peu près
aussi dénué de tout qu’auparavant. Comme le clairon du poète il achève
de mourir. Il s’est endetté. Une habileté des négociants consiste à
vendre à crédit à l’indigène dans le but de le tenir. Ils savent que le
Mangarévien ne nie jamais une dette et qu’il est prêt pour se libérer à
épuiser le lagon. En le liant ainsi ils assurent un lendemain à leur
commerce; ils sont certains qu’au voyage suivant ils trouveront de la
nacre... Quelques-uns vont jusqu’à se constituer des créances douteuses
sinon fictives. On me raconte que, le mois dernier, le Résident a reçu
la visite de deux négociants qui venaient lui demander d’user de son
autorité pour les faire payer de leurs débiteurs indigènes. Le Résident
est un homme énergique, lieutenant de vaisseau sur le point de passer
capitaine de frégate, la loyauté même, la loyauté classique du marin, du
«loup de mer». Avec la sagesse d’un Salomon doublée de la finesse d’un
Provençal, il a demandé aux plaignants une liste des marchandises qu’on
ne leur avait point payées. Il attend encore cette liste. En la
montrant, les deux compères auraient fourni la preuve écrite de leurs
exactions. Ils ont cru plus prudent de s’abstenir au prix de l’abandon
de leurs créances. Il y a d’honorables exceptions heureusement, et tous
les négociants ne sont pas coulés dans le même moule.
Il convient de dire à l’actif des missionnaires qu’ils sont intervenus
pour défendre les Mangaréviens contre ceux qui les exploitaient si
indignement. Sous leur inspiration des lois ont été faites et des
engagements pris pour fixer le prix des nacres. Mais pas plus que la
célèbre loi du _maximum_ rendue par la Convention, cette loi du
_minimum_ édictée par la Mission ne pouvait se concilier avec la liberté
des échanges. Journellement violée par ceux mêmes au profit desquels
elle était promulguée, dépourvue de toute sanction, elle ne servait qu’à
affirmer l’impuissance du gouvernement théocratique. Plus d’une fois, en
dépit du _minimum_, des Mangaréviens ont vendu à des prix dérisoires les
précieuses nacres arrachées à la mer.
Ils s’exposaient ainsi à la censure du Conseil de district mais quand
cette censure s’aggravait d’une amende celle-ci n’était jamais perçue.
L’administration, défaisant l’œuvre des Pères, s’opposait à l’exécution
de mesures aussi contraires au principe essentiel de l’offre et de la
demande, et l’économie politique s’appuyant sur le bras séculier
triomphait de la protection peu ou prou ingénieuse que l’on voulait
assurer aux indigènes.
A son arrivée à Papeete, chaque tonne de nacres doit payer un droit de
quarante francs. Il n’est permis de les pêcher que lorsqu’elles ont
atteint une certaine dimension et un certain poids. Il n’en faut pas
plus pour stimuler la contrebande qui se fait sur une large échelle et
avec une désinvolture rare. On connaît par leurs noms les capitaines et
les goëlettes qui s’y livrent. On sait quelles relations ils ont avec
les commerçants notables de Papeete, voire avec des élus du suffrage
universel. C’est sans beaucoup d’étonnement que l’on voit arriver en
rade une goëlette chargée de grosses pierres. Ce bateau vient des
Tuamotu ou de Mangaréva où la plonge est à peine close, et c’est sans
doute pour un voyage de plaisance qu’il avait été affrété. Les douaniers
montent à bord et constatent la présence du lest. Les marins sourient et
le capitaine garde le sérieux d’un homme qui vole deux ou trois mille
francs au trésor local. Ils s’en reviennent à terre désappointés et
contrits bien qu’ils sachent parfaitement à quoi s’en tenir.
La goëlette dont il s’agit a fait une fructueuse campagne. Elle a pris à
fort bon marché les nacres trop petites que les règlements conspuent
mais qu’on n’en pêche pas moins, l’industrie s’en accommodant très bien;
et, son chargement fait, elle est allée à Huahine, à Raiatea, où elle a
trouvé chez les autorités locales (ne pas perdre de vue que Raiatea est
placé sous le protectorat de la France) une complaisance infinie. Là,
les nacres ont été déposées; là, viendra les prendre un navire qui les
portera à San-Francisco, à Honolulu, à Auckland, à Sydney, d’où on les
dirigera sur la vieille et luxueuse Europe. Le tour est joué.
On pense bien que l’administration française ne prend pas son parti de
l’arrêt de mort des malheureux habitants des Gambier. Elle cherche à
infuser un sang nouveau à ce peuple qui s’en va, elle se préoccupe aussi
de ressaisir quelque influence morale, dussent les Pères ne s’en
consoler jamais. Déjà on a fait une tentative pour envoyer à Mangaréva
des jeunes filles des Tuamotu. Présentement, dans les îles condamnées,
la proportion entre les deux sexes est d’une femme pour quatre hommes.
Il faut des mères pour renouveler la race. On s’est heurté à certaines
résistances. Les indigènes des Tuamotu ne veulent pas se séparer de
leurs filles. Pour ne rien faire qui les blesse dans leurs affections,
ce sont des familles entières qu’on enverra désormais aux Gambier.
Quant à reprendre une autorité dont les missionnaires ont abusé quelque
peu, c’est plus difficile qu’on ne croit. Les Pères sont à la fois des
prêtres, des médecins, des conseils. Les Mangaréviens ne font rien sans
les consulter. C’est auprès d’eux qu’ils ont quelquefois trouvé le
courage de résister aux injonctions de la France. C’est d’eux qu’ils ont
appris qu’au-delà et au-dessus des officiers de marine improvisés
administrateurs il y a le Gouvernement français. Ce sont les Pères qui,
en plus d’une occasion, en ont appelé, au nom des indigènes, de
l’arbitraire du Résident à la sagesse du Ministre de la marine et des
colonies. En résumé, les Pères ont fait tout ce qu’ils ont pu pour
affaiblir l’action du pouvoir civil et fortifier leur pouvoir religieux.
Il faut remettre les choses en place sans rien brusquer. Le Code
mangarévien, si tendre aux belles-mères, vient de disparaître avec le
consentement des chefs. Il s’agit encore d’inculquer aux missionnaires
une plus juste notion de leurs devoirs, de leur montrer doucement à quoi
ils s’exposent en intervenant plus qu’il ne convient dans
l’administration, de les inviter à suggérer la déférence aux lois
françaises et non la résistance, de leur faire comprendre en un mot
qu’il n’y a plus d’espoir de faire des Gambier le Paraguay de leurs
rêves.
Ce n’est point l’affaire d’un jour. L’administration serait folle de
vouloir imposer immédiatement, dans toute leur rigueur et avec toutes
leurs conséquences, notre code et nos lois aux Mangaréviens. Un premier
résultat, dont il faudra tout d’abord se contenter, sera de n’avoir
d’autres lois écrites que les nôtres. Dans l’application, il y faudra
des délais et des tempéraments, beaucoup de laisser-faire, une grande
indulgence.
On ne saurait perdre de vue qu’aux Gambier comme aux Tuamotu, comme à
Tahiti même, il existe des mœurs politiques intéressantes qui demeurent
en dépit de quarante-cinq ans d’occupation et que Jean-Jacques eût
admirées, qu’il eût décrites dans le _Contrat social_ s’il les avait
connues. Le Résident des Gambier a jadis administré les Tuamotu. Il est
très compétent sur la façon de gouverner les indigènes et n’est pas
éloigné de croire qu’il serait absolument sans intérêt de bouleverser un
état de choses basé sur les communs devoirs des habitants d’un même
district.
Tout se fait, en ces pays lointains et réputés sauvages, par la libre
discussion et le libre consentement. Ce sont les conseillers de
district, ce sont les _hui-raatiraa_ (notables) rassemblés qui décident
qu’il est temps de construire une _fare hau_ (maison commune) ou une
_fare haapiiraa_ (maison d’école). Tous les hommes valides sont appelés
à fournir leur quote-part de matériaux et de journées de travail.
Ceux qui, pour une raison ou pour une autre, veulent s’exonérer de cette
imposition en quelque sorte coopérative s’acquittent non en espèces mais
en nature. Par avance, ils savent qu’ils auront à donner tant de noix de
coco, par exemple. Il arrive pourtant que des indigènes conseillés par
des étrangers éludent à la fois la coopération et le paiement de la taxe
qui y supplée. Il n’y a point de sanction contre ceux-là car la loi
française est pour eux.
Cependant, à bien prendre les choses, avec ce système tout ensemble
primitif et parlementaire, les travaux publics s’exécutent, des jetées,
des maisons d’école, des chefferies, des maisons communes sont
construites. Comment s’y prendrait-on si l’on voulait abolir les usages
locaux? On constituerait des communes, on leur donnerait un budget mais
on ne pourrait fournir aux habitants les moyens d’acquitter en argent
les taxes communales dont le produit devrait être employé à ces mêmes
travaux.
Le Gouverneur des Établissements français de l’Océanie vient d’aller aux
Gambier. C’est une idée excellente. Il a suffi à ce haut fonctionnaire
de voir les choses par lui-même pour se rendre compte de ce qu’il faut
faire dans l’intérêt de ces contrées si misérables sous certains
rapports et si riches sous d’autres.
Pour moi, je parle en voyageur désintéressé et me garderais bien de
donner mes vues pour les meilleures. Je me suis penché au chevet de ce
peuple qui meurt, j’ai compté les pulsations à son poignet décharné,
j’ai ausculté ses tubercules, examiné les plaies qui lui rongent la
peau, et je ne sais quelle pitié troublante m’a pris. Je n’ai pu me
résigner à cette agonie.
J’ai éprouvé la douleur, l’inexprimable douleur d’un homme qui croit
encore à la vertu du christianisme et ne se résout pas à le voir
impuissant devant la décadence d’une race.
Je ne suis pas assez pessimiste pour penser que tout soit fini. On me
dit que les administrateurs actuels de l’Océanie orientale sont des
hommes jeunes et libéraux. Que ne peuvent-ils faire pour ces pauvres
gens qui expirent dénués de tout à côté des trésors de la mer?
L’esprit français si généreux, si fertile en ressources, peut trouver
aux Gambier l’occasion d’attester une fois de plus que ce qui le
différencie de l’esprit anglais ou de l’esprit allemand, en matière de
colonisation comme en toute autre matière, c’est l’amour infini des
hommes.
Le 7 juin 1887, le Gouverneur arrivait à Mangaréva où il était reçu par
le personnel français, les deux missionnaires, les chefs de district et
les enfants des écoles. Ces derniers portaient à la main de petits
drapeaux tricolores.
Le lendemain le Grand Conseil se réunissait. Le Grand Conseil est
composé du Résident qui le préside et des quatre grands chefs de
Rikitea, Taku, Akamaru et Taravai. Il délibère directement sur toutes
les affaires administratives concernant l’archipel des Gambier.
Dès que la séance fut ouverte, le Gouverneur prononça un discours où il
s’attachait à démontrer quels avantages les indigènes pourraient retirer
de l’application des lois françaises. Il leur parla de la Mère-Patrie,
la nation chevaleresque par excellence, qui, loin de dépouiller les
peuples qu’elle couvre de son pavillon, fait au contraire tous ses
efforts pour leur apporter le bien-être et la civilisation. Il insista
sur les dépenses que s’impose l’administration pour les écoles, le culte
et la justice et, faisant allusion au droit excessif que le Code
mangarévien donnait au gouvernement français de déporter les indigènes,
il déclara qu’à l’avenir il fallait que les Mangaréviens fussent jugés
comme les Français.
Faut-il voir ici un effet de la propension des maoris à donner raison à
leurs interlocuteurs, quels qu’ils soient et quoi qu’ils disent, ou bien
une adhésion réfléchie à des vues un peu élevées peut-être pour eux?
Toujours est-il que, sans attendre, le Grand Conseil à l’unanimité
demanda l’abrogation de l’œuvre de M. Chessé, de ce règlement défectueux
qui s’est appelé le Code mangarévien.
Aussitôt rentré à Papeete, le Gouverneur a pris un arrêté, contresigné
par le Directeur de l’intérieur et par le Chef du service judiciaire.
Aux termes de cet arrêté, le Code mangarévien disparaît dans le néant
des conceptions politiques du passé et les lois de la France sont seules
appliquées désormais dans cette colonie de la France. Un article final
de l’arrêté révèle à quel prix ce résultat a été obtenu.
Les Mangaréviens n’ont pas poussé assez loin l’étude des constitutions
comparées pour attacher une importance excessive à la forme du
gouvernement. Ce qui les préoccupe avant tout c’est la possession de
leurs lagons. Le Grand Conseil a demandé que les bancs de nacres de
l’archipel restassent la propriété exclusive des Mangaréviens qui seuls
auraient le droit d’y pêcher exclusivement. Il a fallu en passer par là.
L’arrêté du 30 juin 1887 porte que seuls et à moins d’autorisations
spéciales accordées par l’administration, les habitants de Mangaréva
auront le droit de pêcher.
On m’a raconté qu’au moment où le Gouverneur allait partir, l’un des
Pères était venu lui dire, d’un air apitoyé qu’il savait que ses efforts
n’avaient pas complètement réussi.
--Mais ce n’est que partie remise, ajouta-t-il doucement.
--Pas du tout! répondit l’administrateur, en souriant comme sourient les
créoles; le Code mangarévien n’existe plus.
Le Père se confondit en félicitations et s’esquiva.
Voilà les Gambier terre française pour tout de bon. Et la race? Aux
premiers jours de la découverte, c’est avec des étoffes voyantes, de la
verroterie qu’on abordait dans ces îles et les indigènes en fête, se
parant de ces belles choses, de ces trésors peu coûteux de notre
industrie, accueillaient l’étranger par des chants et des danses. Cette
fois, le représentant de la France avait apporté avec lui des caisses de
vin de quinquina, d’iodure de potassium et d’huile de foie de morue. Ces
contre-poisons arriveront-ils à temps?